Paradis fiscaux : la souveraineté à l'épreuve de la mobilité

Par Mathilde DUPRE et Jean MERCKAERT
Comment citer cet article
Mathilde DUPRE et Jean MERCKAERT, "Paradis fiscaux : la souveraineté à l'épreuve de la mobilité", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 24/09/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part5/paradis-fiscaux-la-souverainete-a-l-epreuve-de-la-mobilite


La géographie de l’économie mondiale que suggèrent les paradis fiscaux a de quoi surprendre. Avec autant ou plus d’entreprises que d’habitants au Delaware, au Liechtenstein et aux îles Caïman et jusqu’à trente-quatre sociétés par habitant aux îles Vierges britanniques (BVI), difficile de prétendre refléter l’économie réelle. La productivité apparente du salarié des Bermudes, quarante-six fois plus rentable que la moyenne dans les comptes des entreprises américaines, ou la place de Jersey en leader du commerce de la banane en Europe laissent eux aussi songeur. Quant aux flux d’investissements, ils pointent vers des puissances économiques méconnues… La Barbade, les BVI et les Bermudes ont reçu en 2010 plus d’investissements directs étrangers (IDE) que l’Allemagne (5,1 % des IDE totaux reçus contre 4,3 % pour l’Allemagne). Les principaux investisseurs en Chine sont Hong Kong (45 %) et les BVI (14 %), loin devant les Etats-Unis (4 %) (OCDE 2013). De même, environ 43,6 % des IDE en Inde étaient originaires de l’île Maurice ces dix dernières années (Merckaert et Nelh 2010). Enfin, le classement des pays où les firmes américaines concentrent la majorité des emplois à l’étranger (Royaume-Uni, Canada, Mexique, Chine, Allemagne, France, Brésil) n’a rien à voir avec le classement des pays en fonction des bénéfices bruts réalisés (Pays-Bas, Luxembourg, Irlande, Canada, Bermudes, Suisse, Singapour) (Clausing 2011). La localisation des filiales des entreprises européennes ne concorde pas davantage avec leur activité : les cinquante premières détiennent deux fois plus de filiales aux Caïman qu’en Inde, et presque autant au Luxembourg (557) qu’en Chine (579) (Dupré et Merckaert 2013). Quant à la richesse amassée offshore par les grandes fortunes, elle s’élèverait selon le Tax Justice Network à 32 000 milliards de dollars en 2010, dont le tiers en provenance des pays en développement (Henry 2012). A en croire ces données, les paradis fiscaux semblent occuper une place centrale dans l’économie mondiale.


Voir la carte du rapport « Aux paradis des impôts perdus. Enquête sur l’opacité fiscale des 50 premières entreprises européennes » sur le site du CCFD-Terre Solidaire

Où puisent-ils donc leur force ? Une des raisons qui peut être avancée pour expliquer leur développement est la tolérance, voire la complicité, des puissances traditionnelles. Mais alors ces dernières n’auraient-elles pas été prises à leur propre piège ? On ne saurait en effet résumer le phénomène à un simple jeu entre Etats. A y regarder de plus près, il interroge profondément la réalité des souverainetés étatiques dans un contexte de mobilité totale des capitaux. Enfin, il invite à réinventer de nouveaux modes de régulation publique.