La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni

Par Corinne NATIVEL
Comment citer cet article
Corinne NATIVEL, "La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/la-pauvrete-post-industrielle-au-royaume-uni

Les dispositifs de lutte contre la pauvreté se sont largement éloignés des prestations universelles préconisées dans le modèle de Beveridge. Au fil du temps, les prestations sous conditions de ressources ont occupé une place grandissante dans les dispositifs anti-pauvreté non seulement sous les conservateurs mais également sous les néo-travaillistes. A son arrivée au pouvoir en mai 1997, le gouvernement de Tony Blair met en place une unité chargée d’élaborer une stratégie pour contrer la pauvreté et l’exclusion sociale, la Social Exclusion Unit. La vision développée sous la troisième voie blairiste consiste à attribuer la pauvreté à l’inactivité et l’exclusion du marché du travail. On assiste à un déploiement de mesures des politiques actives du marché pour rendre le travail « payant ». Qu’il s’agisse des politiques d’incitation à l’emploi et à la formation professionnelle avec le New Deal pour les chômeurs, du salaire minimum introduit en 1999, des crédits d’impôts aux familles démunies et des structures d’accueil pour la petite enfance comme le Sure Start et les Children Centres, l’objectif est d’encourager un maximum d’individus (y compris les parents isolés et les personnes handicapées) à saisir les « opportunités » et à endosser davantage de responsabilités dans un nouveau « contrat social » entre Etat et citoyens. Néanmoins, une simple comparaison avec la Suède où la proportion de mesures actives dans les politiques du marché du travail est assez semblable (entre 60% et 70%), suffit pour comprendre que la logique de réduction de la pauvreté est en réalité de faible ampleur au Royaume-Uni. En effet, le pays n’alloue que 0,5% de son PIB aux politiques du marché du travail contre 1,75% en Suède.

Les politiques du New Labour ont donné lieu à de nombreux bilans critiques, notamment d’organisations qui lui sont traditionnellement proches. Par exemple, dans un rapport de 2009, la Fabian Society pointait que le niveau de pauvreté était « digne de celui de l’ère victorienne » (Horton et James, 2009) tandis que la Fondation Joseph Rowntree constatait dans son rapport annuel, qu’en 2010, « la pauvreté laborieuse a atteint un taux record et il n’est plus possible de fonder une politique de lutte contre la pauvreté digne de ce nom sur l’idée que le travail à lui seul permet de sortir les individus de cette situation » (Parehk et al., 2010).

L’augmentation des transferts sociaux préconisés  par ces analystes est loin d’avoir vu le jour sous le gouvernement de coalition entre conservateurs et libéraux démocrates au pouvoir depuis mai 2010. Divers think tanks de centre-droit tels que le Centre for Social Justice créé par Ian Duncan Smith, ancien leader du Parti conservateur et actuel ministre du Travail et des Retraites, dans le but de « proposer des solutions pour vaincre la pauvreté et promouvoir la justice sociale » ont fourni au Premier Ministre David Cameron des éléments alimentant un discours spécifique sur cette question.

Ainsi, dans un discours prononcé en 2006, David Cameron présentait sa vision de la pauvreté dont nous reproduisons ici un extrait :

« Le programme de lutte contre la pauvreté que j’ai présenté aujourd’hui est un programme radical pour mon Parti car pour la première fois, il nous engage à nous attaquer à la pauvreté relative et pas seulement à la pauvreté absolue. Mais il s’agit également d’un programme radical pour la politique de ce pays car il implique une décentralisation spectaculaire, un changement considérable d’emphase… de l’Etat vers la société. Il équipera les individus et les organisations qui ont la réponse à la lutte contre la pauvreté tenace qui continue de détériorer de nombreuses communautés en Grande Bretagne ? ».

Selon le gouvernement de coalition, pour lutter contre la pauvreté et réparer la Broken Society (société brisée), il serait nécessaire de favoriser la mobilité sociale en s’appuyant sur les vertus de la Big Society (associations à but non lucratif, organisations caritatives, entreprises sociales et privées) plutôt que sur le soutien de l’Etat-providence.

L’approche consistant à déléguer la responsabilité envers les plus démunis aux acteurs de la société civile s’accompagne d’un plan d’austérité draconienne qui prévoit de réduire l’ensemble des dépenses publiques de 81 milliards de livres (92 milliards d’euros) d’ici à 2014-2015, soit une amputation d’un peu plus de 12 %. Le budget des prestations sociales devrait subir une réduction de 18 milliards de livres (20,5 milliards d’euros), celui des services publics de 36 milliards de livres (41 milliards d’euros). Au regard de ces chiffres, la hausse d’impôt censée équilibrer la réforme apparaît d’autant plus minime qu’elle résulte en grande partie d’un relèvement à 20 % de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui affectera particulièrement les ménages les plus démunis.

Selon un rapport de l'Institute for Fiscal Studies (Jin et al., 2011), ces mesures auront pour effet de précipiter près d'un million de personnes dans la pauvreté absolue d'ici à la fin 2014. Cette détérioration entraînera notamment une hausse de la pauvreté infantile, pour la première fois en quinze ans: en 2012/13, ils seront 200 000 de plus à vivre dans la pauvreté absolue ; 300 000 autres enfants rejoindront cette catégorie en 2013/14.