La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni

Par Corinne NATIVEL
Comment citer cet article
Corinne NATIVEL, "La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/la-pauvrete-post-industrielle-au-royaume-uni

Certaines catégories de la population ont été identifiées comme particulièrement exposées à la pauvreté : les jeunes, les personnes âgées, les chômeurs, les familles monoparentales et les personnes en situation de handicap.

Depuis une quinzaine d’années, le problème de la pauvreté infantile domine les débats. En 1979, un enfant sur 10 vivait sous le seuil de pauvreté contre 1 sur 3 en 1997, à l’arrivée au pouvoir des néo-travaillistes qui s’étaient engagés à réduire la pauvreté infantile de moitié à l’horizon 2010 et à l’éradiquer en 2020. Cet objectif a été transformé en Loi parlementaire (Child Poverty Act) en mars 2010. Néanmoins, en 2011, l’association Save The Children publiait un rapport indiquant qu’1,6 million d’enfants de moins de 14 ans vivaient dans une situation de pauvreté aggravée (severe poverty), c’est-à-dire dans un foyer disposant de moins de la moitié du revenu médian comparé à un foyer de taille équivalente (ce qui correspond à moins de 240 £ (275 €) par semaine pour une famille avec deux enfants et à 134 £ (153 €) pour une famille monoparentale avec un enfant, ce seuil de revenu étant combiné à une liste d’éléments matériels (deprivation items) spécifiquement liés à l’enfance, tels que le fait de disposer de sa propre chambre (pour chaque enfant de moins de dix ans), de partir au moins une semaine par an en vacances ou de participer à un voyage scolaire, etc. On observe d’importantes disparités géographiques puisque dans 29 municipalités, un enfant sur cinq est concerné par la pauvreté aggravée. Le taux le plus élevé est à Manchester et dans la commune londonienne de Tower Hamlets (27%) tandis qu’à Birmingham et Liverpool, il atteint 23%, contre une moyenne nationale de 13%. Par ailleurs, plus de la moitié des enfants vivant dans une famille monoparentale sont pauvres contre un quart dans les familles composées de deux parents. Les familles monoparentales ayant trois enfants ou plus à charge sont celles pour lesquelles l’incidence de privations matérielles est la plus élevée.

  Voir la vidéo du Guardian : "Poor kids: children describe lives of poverty"
 

La pauvreté des seniors est également préoccupante : même si les chiffres sont en baisse par rapport au début des années 1990, 2,3 millions de retraités (30%) vivent sous le seuil de pauvreté au Royaume-Uni, désormais quatrième au classement européen de la pauvreté des plus de 65 ans. Une étude de l’organisation caritative Age Concern montre qu’un retraité sur cinq saute un repas par jour pour faire des économies et que 40% ont des difficultés à se procurer des biens de première nécessité. Le fort niveau de pauvreté des retraités britanniques s’explique par la présence de régimes de retraites disparates, sources d’inégalités importantes entre les cotisants. Les prestations du régime public sont de très faible niveau et dans la plupart des cas complétées par une affiliation à une caisse de retraite privée. L’augmentation de la part de la capitalisation a dégradé les conditions de retraite des plus pauvres. Par ailleurs, la crise économique a entraîné une chute des actifs financiers, ce qui aura pour effet de diminuer considérablement le niveau des retraites pour l’ensemble de la population.

Les personnes issues de groupes ethniques minoritaires sont deux fois plus touchées par la pauvreté que la population générale. Les chiffres les plus élevés concernent les Bangladais (65%), les Pakistanais (55%) et les Noirs africains (45%). A conditions égales en matière d’emploi, de lieu de résidence et de responsabilités familiales, l’incidence de la pauvreté est systématiquement plus élevée pour les personnes issues de l’immigration que pour leurs homologues blancs ainsi que le montrent les travaux de la Fondation Joseph Rowntree qui finance depuis plus d’un siècle des programmes de recherche appliquée portant sur les grandes questions sociales.

Les chômeurs sont particulièrement affectés par la pauvreté puisque le niveau d’indemnisation (le Jobseeker’s Allowance) est très faible. La théorie du « déficit culturel » développée dans les années 1970 par l’ancien ministre des Affaires sociales du gouvernement conservateur, Sir Keith Joseph, et par le politiste américain Charles Murray, à la suite de son séjour au Royaume-Uni à la fin des années 1990, a fortement influencé les politiques d’indemnisation. Cette théorie privilégie une interprétation en termes de reproduction des valeurs portées par l’underclass, telles que la paresse et l’oisiveté aux dépens de la prégnance des facteurs structurels et des rapports de classe.

On assiste depuis peu à l’apparition de la notion de précarité (precariousness) dans le lexique britannique. Sa légendaire flexibilité du marché du travail signifiait que le pays conjuguait jusque récemment un faible niveau de chômage, un fort taux d’activité et une installation durable d’un segment de travailleurs dans la pauvreté laborieuse (Working Poverty) envisagée en termes de « trappes » entravant la mobilité sociale. La dégradation des conditions d’emploi liée à la crise économique accroît les préoccupations concernant les phénomènes de recyclage entre des périodes de chômage et d’emploi faiblement rémunéré (low-pay, no pay cycling) qui font qu’un individu connaît des épisodes récurrents de pauvreté. On estime que le taux de pauvreté récurrente s’élève à environ 5 à 7% de la population totale (Shildrick et al, 2010).  

En 2010, le rapport An Anatomy of Economic Inequality in the UK (Une anatomie des inégalités économiques au Royaume-Uni) dirigé par le Professeur John Hills de la London School of Economics, dressait un constat alarmant. Il montrait qu’en trente ans, le fossé entre les riches et les pauvres s’était considérablement creusé : les revenus du salaire et du patrimoine du décile le plus riche de la population étaient cent fois supérieurs à ceux dont disposaient les 10% de citoyens les plus pauvres. En 2010, le coefficient de Gini (où 0 correspond à l’égalité parfaite et 1 à l’inégalité absolue) était de 0,38, ce qui classe le Royaume-Uni parmi les pays les plus inégalitaires de l’Union européenne.