La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni

Par Corinne NATIVEL
Comment citer cet article
Corinne NATIVEL, "La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 16/11/2018, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/la-pauvrete-post-industrielle-au-royaume-uni

Berceau de la révolution industrielle, le Royaume-Uni instaure dès 1911 un dispositif rudimentaire d’assurance sociale pour les travailleurs les plus démunis. Mais ce n’est qu’en 1942 que le fameux rapport de la Commission présidée par William Beveridge jette les fondations du système de sécurité sociale contributif qui sera mis en place après-guerre pour protéger tous les citoyens des « cinq grands maux »: la pauvreté, l’insalubrité, la maladie, l’ignorance et le chômage. Cette couverture universelle se devait de protéger l’individu « du berceau au tombeau » (from the cradle to the grave), selon la formule historique. A partir de 1979, la politique de Margaret Thatcher marque l’entrée dans l’ère post-fordiste avec le retrait de l’Etat-providence, la dérégulation des marchés, la privatisation de grandes entreprises publiques et l’adoption d’un modèle économique fondé sur l’expansion du secteur des services et de la finance. Cette politique néolibérale s’accompagne d’une forte contraction du secteur manufacturier (qui ne représente plus que 13% de la production britannique en 2011), d’une paupérisation de la classe ouvrière et d’un accroissement des inégalités sociales, phénomènes que les films du cinéaste Ken Loach ont largement contribué à faire connaître auprès du grand public. Les références aux clivages entre have et have nots, entre le Nord et le Sud (le fameux North-South divide), entre l’underclass et l’overclass sont récurrentes même si cette dichotomie est sans doute caricaturale et simplificatrice (Damon, 2009).

En 2010, le Royaume-Uni est la 6e économie mondiale avec un PIB de 2 247 milliards de dollars. Pour autant, la pauvreté n’a pas été éradiquée puisque 13,1 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté, ce qui correspond à 22% de la population. Selon l’enquête Eurostat sur le revenu et les conditions de vie (EU-SILC), le pays figure parmi ceux qui affichent les taux de pauvreté les plus élevés, aux côtés de la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce et l’Espagne. Comment mesure-t-on ce phénomène et quelles en sont les conséquences dans un pays développé comme le Royaume-Uni ?

Comment les Britanniques mesurent-ils la pauvreté ?

Bien que la pauvreté soit un concept universel, les manières de la mesurer suscitent d’importantes controverses. De Charles Booth et Seebohm Rowntree à la fin du XIXe siècle en passant par William Beveridge, Richard Titmuss ou Amartya Sen après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux grands théoriciens britanniques ont contribué aux analyses de la pauvreté et du Welfare State. L’approche la plus connue est celle qui consiste à distinguer entre pauvreté absolue et pauvreté relative.

Jusque dans les années 1970, la mesure la plus courante était fondée sur un raisonnement en valeur absolue qui consistait à définir un seuil de pauvreté, à partir de l’estimation des ressources nécessaires à l’acquisition d’un panier minimal de biens (pour se nourrir, se vêtir, se loger). Le seuil ne variait donc pas en fonction de la distribution des revenus. Peter Townsend est incontestablement le sociologue qui a révolutionné cette manière de concevoir et de mesurer la pauvreté en montrant qu’en dépit des idées reçues, le dispositif conçu par Beveridge était loin d’avoir éradiqué ce phénomène. Townsend a ainsi contribué à l’adoption d’une mesure de pauvreté relative, cherchant à observer la situation des moins favorisés au regard de tous les autres, ce qui relève donc davantage d’une mesure des inégalités. Selon sa définition, « les individus, familles et groupes sociaux peuvent être considérés comme pauvres lorsqu’ils n’ont pas suffisamment de ressources pour s’alimenter, prendre part à des activités et accéder à un niveau de vie normal, ou tout du moins largement encouragé et approuvé par la société dans laquelle ils vivent » (Townsend, 1979). En 1985, l’Union européenne adoptera une définition officielle très similaire.

L’analyse de la pauvreté relative consiste généralement à établir une mesure en termes monétaires. Ainsi, le seuil de pauvreté conventionnel se situe à 60% du revenu médian, la médiane étant la valeur qui sépare la population en deux parties égales. Selon ce principe, l’enquête annuelle Households Below Average Income (foyers vivant au-dessous du revenu moyen) du ministère du Travail et des retraites, montre qu’en 2010, la pauvreté générale s’établit à 22 %. S’agissant de la répartition par statut familial, 53% vivent dans des foyers avec au moins un enfant, 32% dans des familles en âge de travailler sans enfant, tandis que 15% sont des retraités. En 2010, le seuil hebdomadaire de pauvreté monétaire (avant déduction des dépenses liées au logement) correspond à : 124 £ (140 €) pour une personne seule, 214 £ (245 €) pour un couple sans enfants, 256 £ (292 €) pour une famille monoparentale avec deux enfants et 348 £ (398 €) pour un couple avec deux enfants (de moins de 14 ans). Près de la moitié (5,8 millions) de cette population se trouve dans des situations d’extrême pauvreté, c’est-à-dire au-dessous du seuil correspondant à 40% du revenu médian (80 £, soit 92 € par semaine).

Par ailleurs, Peter Townsend a insisté sur la nécessité d’aborder la pauvreté sous l’angle des conditions de vie. Celles-ci se traduisent par un manque ou un accès restreint à un certain nombre d’éléments de bien-être matériel, idée que recouvre le concept de deprivation. Il s’agit d’étudier si un ménage cumule des difficultés par rapport à un ensemble d’indicateurs (contraintes budgétaires, consommation de certains biens, conditions de logement, sociabilités, etc.). Deux grandes enquêtes universitaires ont été réalisées : Breadline Britain en 1993 et 1990, et Poverty and Social Exclusion dont la première vague a été lancée en 1999. La deuxième vague (PSE 2011) s’effectue dans le cadre d’un partenariat entre plusieurs universités. L’originalité de l’enquête PSE est qu’elle inclue une mesure de pauvreté subjective ou « ressentie » puisque les individus sont directement questionnés sur leurs perceptions. Lorsqu’elle arrivera à son terme en octobre 2013, il s’agira de l’enquête sur la pauvreté la plus complète jamais réalisée au Royaume-Uni.

Le raisonnement en termes de privations est également utilisé au niveau des territoires puisqu’une série d’indicateurs (taux de chômage, résultats scolaires, estimation du mal-logement, nombre de bénéficiaires des minima sociaux, etc.) sont compilés par le ministère des Affaires territoriales (Department for Communities and Local Government) afin d’établir un indice de privations multiples (le Multiple Deprivation Index) pour les 326 localités anglaises (un exercice similaire étant effectué par les pouvoirs déconcentrés en Ecosse, en Irlande du Nord et au Pays de Galles). Un découpage plus fin est ensuite effectué en plus de 32 482 zones résidentielles, composées d’environ 1 500 résidents, ce qui permet une analyse détaillée des disparités locales. Les résultats les plus récents basés sur des données recueillies en 2008 montrent que sur les 5 millions de personnes résidant dans les localités connaissant les plus « fortes privations », 38% vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Il existe donc très clairement une concentration de la pauvreté dans ces zones et tout particulièrement dans certaines métropoles urbaines anciennement industrialisées telles que Liverpool, Middlesbrough, Manchester, Knowsley, Kingston-Upon-Hull, Hackney et Tower Hamlets à Londres.

Les situations de pauvreté

Certaines catégories de la population ont été identifiées comme particulièrement exposées à la pauvreté : les jeunes, les personnes âgées, les chômeurs, les familles monoparentales et les personnes en situation de handicap.

Depuis une quinzaine d’années, le problème de la pauvreté infantile domine les débats. En 1979, un enfant sur 10 vivait sous le seuil de pauvreté contre 1 sur 3 en 1997, à l’arrivée au pouvoir des néo-travaillistes qui s’étaient engagés à réduire la pauvreté infantile de moitié à l’horizon 2010 et à l’éradiquer en 2020. Cet objectif a été transformé en Loi parlementaire (Child Poverty Act) en mars 2010. Néanmoins, en 2011, l’association Save The Children publiait un rapport indiquant qu’1,6 million d’enfants de moins de 14 ans vivaient dans une situation de pauvreté aggravée (severe poverty), c’est-à-dire dans un foyer disposant de moins de la moitié du revenu médian comparé à un foyer de taille équivalente (ce qui correspond à moins de 240 £ (275 €) par semaine pour une famille avec deux enfants et à 134 £ (153 €) pour une famille monoparentale avec un enfant, ce seuil de revenu étant combiné à une liste d’éléments matériels (deprivation items) spécifiquement liés à l’enfance, tels que le fait de disposer de sa propre chambre (pour chaque enfant de moins de dix ans), de partir au moins une semaine par an en vacances ou de participer à un voyage scolaire, etc. On observe d’importantes disparités géographiques puisque dans 29 municipalités, un enfant sur cinq est concerné par la pauvreté aggravée. Le taux le plus élevé est à Manchester et dans la commune londonienne de Tower Hamlets (27%) tandis qu’à Birmingham et Liverpool, il atteint 23%, contre une moyenne nationale de 13%. Par ailleurs, plus de la moitié des enfants vivant dans une famille monoparentale sont pauvres contre un quart dans les familles composées de deux parents. Les familles monoparentales ayant trois enfants ou plus à charge sont celles pour lesquelles l’incidence de privations matérielles est la plus élevée.

  Voir la vidéo du Guardian : "Poor kids: children describe lives of poverty"
 

La pauvreté des seniors est également préoccupante : même si les chiffres sont en baisse par rapport au début des années 1990, 2,3 millions de retraités (30%) vivent sous le seuil de pauvreté au Royaume-Uni, désormais quatrième au classement européen de la pauvreté des plus de 65 ans. Une étude de l’organisation caritative Age Concern montre qu’un retraité sur cinq saute un repas par jour pour faire des économies et que 40% ont des difficultés à se procurer des biens de première nécessité. Le fort niveau de pauvreté des retraités britanniques s’explique par la présence de régimes de retraites disparates, sources d’inégalités importantes entre les cotisants. Les prestations du régime public sont de très faible niveau et dans la plupart des cas complétées par une affiliation à une caisse de retraite privée. L’augmentation de la part de la capitalisation a dégradé les conditions de retraite des plus pauvres. Par ailleurs, la crise économique a entraîné une chute des actifs financiers, ce qui aura pour effet de diminuer considérablement le niveau des retraites pour l’ensemble de la population.

Les personnes issues de groupes ethniques minoritaires sont deux fois plus touchées par la pauvreté que la population générale. Les chiffres les plus élevés concernent les Bangladais (65%), les Pakistanais (55%) et les Noirs africains (45%). A conditions égales en matière d’emploi, de lieu de résidence et de responsabilités familiales, l’incidence de la pauvreté est systématiquement plus élevée pour les personnes issues de l’immigration que pour leurs homologues blancs ainsi que le montrent les travaux de la Fondation Joseph Rowntree qui finance depuis plus d’un siècle des programmes de recherche appliquée portant sur les grandes questions sociales.

Les chômeurs sont particulièrement affectés par la pauvreté puisque le niveau d’indemnisation (le Jobseeker’s Allowance) est très faible. La théorie du « déficit culturel » développée dans les années 1970 par l’ancien ministre des Affaires sociales du gouvernement conservateur, Sir Keith Joseph, et par le politiste américain Charles Murray, à la suite de son séjour au Royaume-Uni à la fin des années 1990, a fortement influencé les politiques d’indemnisation. Cette théorie privilégie une interprétation en termes de reproduction des valeurs portées par l’underclass, telles que la paresse et l’oisiveté aux dépens de la prégnance des facteurs structurels et des rapports de classe.

On assiste depuis peu à l’apparition de la notion de précarité (precariousness) dans le lexique britannique. Sa légendaire flexibilité du marché du travail signifiait que le pays conjuguait jusque récemment un faible niveau de chômage, un fort taux d’activité et une installation durable d’un segment de travailleurs dans la pauvreté laborieuse (Working Poverty) envisagée en termes de « trappes » entravant la mobilité sociale. La dégradation des conditions d’emploi liée à la crise économique accroît les préoccupations concernant les phénomènes de recyclage entre des périodes de chômage et d’emploi faiblement rémunéré (low-pay, no pay cycling) qui font qu’un individu connaît des épisodes récurrents de pauvreté. On estime que le taux de pauvreté récurrente s’élève à environ 5 à 7% de la population totale (Shildrick et al, 2010).  

En 2010, le rapport An Anatomy of Economic Inequality in the UK (Une anatomie des inégalités économiques au Royaume-Uni) dirigé par le Professeur John Hills de la London School of Economics, dressait un constat alarmant. Il montrait qu’en trente ans, le fossé entre les riches et les pauvres s’était considérablement creusé : les revenus du salaire et du patrimoine du décile le plus riche de la population étaient cent fois supérieurs à ceux dont disposaient les 10% de citoyens les plus pauvres. En 2010, le coefficient de Gini (où 0 correspond à l’égalité parfaite et 1 à l’inégalité absolue) était de 0,38, ce qui classe le Royaume-Uni parmi les pays les plus inégalitaires de l’Union européenne.

Les conséquences de la pauvreté 

Les effets néfastes de la pauvreté et des inégalités de revenus ont été amplement documentés. La pauvreté et l’endettement des ménages sont fortement corrélés, l’insolvabilité occasionnant des retards de paiement de loyer et de factures énergétiques. Entre 2004 et 2009, les tarifs de l’électricité ont augmenté de 75% tandis que ceux du gaz ont augmenté de 122%. En 2009, le nombre de ménages concernés par la pauvreté énergétique avait augmenté de 22% pour toucher 5,5 millions de foyers.

La santé est l’un des domaines les plus étudiés. Il a par exemple été démontré que la pauvreté a une incidence sur la mortalité infantile et sur l’espérance de vie. L’étude Fair Society, Healthy Lives (Une société juste, des vies équilibrées) réalisée en 2010 par l’Observatoire londonien de la santé utilise pour la première fois une série d’indicateurs pour l’ensemble des communes anglaises. En Angleterre, l’espérance de vie est de 78,2 ans en moyenne mais elle est nettement inférieure à Manchester (74 ans) et supérieure dans les riches districts londoniens de Kensington et Chelsea (84,4 ans). L’originalité de l’enquête est l’utilisation d’un indice de pente (Slope Index) qui permet de mesurer l’écart entre les deux déciles de populations résidant dans les zones les plus riches et les plus pauvres de chaque commune. Si l’on compare par exemple la commune de Tower Hamlets à Londres à celle de Solihull (une banlieue affluente du Sud de Birmingham), on constate que les écarts d’espérance de vie intra-commune sont similaires alors que le nombre d’allocataires des minima sociaux et d’enfants n’ayant pas atteint un niveau de développement satisfaisant à l’âge de cinq ans est nettement plus élevé dans la première. L’intérêt est de mettre en évidence les micro-différences, le fait de résider dans un quartier pauvre d’une ville affluente n’étant pas en soi un élément protecteur. La dimension géographique vient donc complexifier le portrait de la pauvreté.

Voir la vidéo du Guardian :
"Rural Poverty"
 

Les géographes Danny Dorling et Bethan Thomas fournissent un panorama très détaillé de la « faillite » qui ronge le pays. L’atlas Bankrupt Britain montre très clairement que la crise économique accroît les inégalités spatiales. En 2009, un habitant d’Elmsbridge dans le Surrey gagnait en moyenne 3,3 fois plus qu’un habitant de Blackpool. Le surendettement affectait 56,4 ménages sur 10 000 à Mansfield dans le Derbyshire comparé à 17 sur 10 000 dans la City de Londres. Le nombre de saisies immobilières était, quant à lui, nettement plus élevé dans les quartiers Est de Londres, dans le Nord de l’Angleterre et dans le Sud du Pays de Galles que dans le Sud-Ouest de l’Angleterre où les ménages sont plus souvent pleinement propriétaires de leur bien. Il ne s’agit là que de quelques exemples figurant dans cet atlas très riche.

Les émeutes urbaines qui ont éclaté en août 2011 dans plusieurs quartiers multiethniques de Londres puis dans d’autres villes britanniques étayent cette cartographie de la pauvreté . Alors que les médias, les pouvoirs publics et une grande partie de l’opinion ont exclusivement dénoncé la violence des pilleurs et les méfaits de la société de consommation, on observe que certains délits étaient d’une toute autre nature. Dès lors que certains biens dérobés correspondaient à des produits de première nécessité (eau, lait, nourriture, couches pour nourrissons), on peut s’interroger sur les motivations des délinquants incriminés.

  Voir la vidéo du Guardian : "Reading the Riots"

Les réponses des pouvoirs publics

Les dispositifs de lutte contre la pauvreté se sont largement éloignés des prestations universelles préconisées dans le modèle de Beveridge. Au fil du temps, les prestations sous conditions de ressources ont occupé une place grandissante dans les dispositifs anti-pauvreté non seulement sous les conservateurs mais également sous les néo-travaillistes. A son arrivée au pouvoir en mai 1997, le gouvernement de Tony Blair met en place une unité chargée d’élaborer une stratégie pour contrer la pauvreté et l’exclusion sociale, la Social Exclusion Unit. La vision développée sous la troisième voie blairiste consiste à attribuer la pauvreté à l’inactivité et l’exclusion du marché du travail. On assiste à un déploiement de mesures des politiques actives du marché pour rendre le travail « payant ». Qu’il s’agisse des politiques d’incitation à l’emploi et à la formation professionnelle avec le New Deal pour les chômeurs, du salaire minimum introduit en 1999, des crédits d’impôts aux familles démunies et des structures d’accueil pour la petite enfance comme le Sure Start et les Children Centres, l’objectif est d’encourager un maximum d’individus (y compris les parents isolés et les personnes handicapées) à saisir les « opportunités » et à endosser davantage de responsabilités dans un nouveau « contrat social » entre Etat et citoyens. Néanmoins, une simple comparaison avec la Suède où la proportion de mesures actives dans les politiques du marché du travail est assez semblable (entre 60% et 70%), suffit pour comprendre que la logique de réduction de la pauvreté est en réalité de faible ampleur au Royaume-Uni. En effet, le pays n’alloue que 0,5% de son PIB aux politiques du marché du travail contre 1,75% en Suède.

Les politiques du New Labour ont donné lieu à de nombreux bilans critiques, notamment d’organisations qui lui sont traditionnellement proches. Par exemple, dans un rapport de 2009, la Fabian Society pointait que le niveau de pauvreté était « digne de celui de l’ère victorienne » (Horton et James, 2009) tandis que la Fondation Joseph Rowntree constatait dans son rapport annuel, qu’en 2010, « la pauvreté laborieuse a atteint un taux record et il n’est plus possible de fonder une politique de lutte contre la pauvreté digne de ce nom sur l’idée que le travail à lui seul permet de sortir les individus de cette situation » (Parehk et al., 2010).

L’augmentation des transferts sociaux préconisés  par ces analystes est loin d’avoir vu le jour sous le gouvernement de coalition entre conservateurs et libéraux démocrates au pouvoir depuis mai 2010. Divers think tanks de centre-droit tels que le Centre for Social Justice créé par Ian Duncan Smith, ancien leader du Parti conservateur et actuel ministre du Travail et des Retraites, dans le but de « proposer des solutions pour vaincre la pauvreté et promouvoir la justice sociale » ont fourni au Premier Ministre David Cameron des éléments alimentant un discours spécifique sur cette question.

Ainsi, dans un discours prononcé en 2006, David Cameron présentait sa vision de la pauvreté dont nous reproduisons ici un extrait :

« Le programme de lutte contre la pauvreté que j’ai présenté aujourd’hui est un programme radical pour mon Parti car pour la première fois, il nous engage à nous attaquer à la pauvreté relative et pas seulement à la pauvreté absolue. Mais il s’agit également d’un programme radical pour la politique de ce pays car il implique une décentralisation spectaculaire, un changement considérable d’emphase… de l’Etat vers la société. Il équipera les individus et les organisations qui ont la réponse à la lutte contre la pauvreté tenace qui continue de détériorer de nombreuses communautés en Grande Bretagne ? ».

Selon le gouvernement de coalition, pour lutter contre la pauvreté et réparer la Broken Society (société brisée), il serait nécessaire de favoriser la mobilité sociale en s’appuyant sur les vertus de la Big Society (associations à but non lucratif, organisations caritatives, entreprises sociales et privées) plutôt que sur le soutien de l’Etat-providence.

L’approche consistant à déléguer la responsabilité envers les plus démunis aux acteurs de la société civile s’accompagne d’un plan d’austérité draconienne qui prévoit de réduire l’ensemble des dépenses publiques de 81 milliards de livres (92 milliards d’euros) d’ici à 2014-2015, soit une amputation d’un peu plus de 12 %. Le budget des prestations sociales devrait subir une réduction de 18 milliards de livres (20,5 milliards d’euros), celui des services publics de 36 milliards de livres (41 milliards d’euros). Au regard de ces chiffres, la hausse d’impôt censée équilibrer la réforme apparaît d’autant plus minime qu’elle résulte en grande partie d’un relèvement à 20 % de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui affectera particulièrement les ménages les plus démunis.

Selon un rapport de l'Institute for Fiscal Studies (Jin et al., 2011), ces mesures auront pour effet de précipiter près d'un million de personnes dans la pauvreté absolue d'ici à la fin 2014. Cette détérioration entraînera notamment une hausse de la pauvreté infantile, pour la première fois en quinze ans: en 2012/13, ils seront 200 000 de plus à vivre dans la pauvreté absolue ; 300 000 autres enfants rejoindront cette catégorie en 2013/14.

La paupérisation au cœur de la contestation sociale

Un certain nombre d’organisations humanitaires développent des actions de communication et de lobbying dans le domaine de la lutte contre la pauvreté. Par exemple, la UK Coalition Against Poverty et le Child Poverty Action Group (CPAG) influent considérablement sur l’opinion et les pouvoirs publics.  

Cependant, il ne faut pas sous-estimer l’impact des groupes œuvrant à l’échelle locale pour faire reconnaître les droits des laissés-pour-compte. A titre d’exemple, les quartiers de l’Est londonien sont particulièrement actifs avec notamment, la London Coalition Against Poverty (LCAP) ou la campagne pour un salaire minimum vital (London Living Wage Campaign) menée par l’association London Citizens qui célébrait ses dix ans d’existence en mai 2011. Cette dernière a  permis l’application d’un tarif horaire minimum (établi à 8,30 £ en 2011) dans les emplois faiblement rémunérés tels que les services de nettoyage ou dans l’hôtellerie-restauration. Selon ses estimations, 10 000 travailleurs ont bénéficié de ce salaire « vital », ce qui représente un montant total de 70 millions de livres sterling. Le succès de la campagne est tel que l’association rebaptisée Citizens UK opère dorénavant à l’échelle nationale.

Fin 2010, l’introduction du plan d’austérité gouvernemental a suscité un « réveil » des mouvements contestataires dans un pays réputé pour la quasi-absence de conflits sociaux. La contestation a d’abord émané des étudiants, inquiets face à la perspective de l’endettement qu’entraînera le triplement des frais d’inscription universitaires ainsi qu’à la suppression de l’EMA (Education Maintenance Allowance), modeste et néanmoins utile allocation hebdomadaire allant de 10 à 30 livres qui était versée aux 16-19 ans de milieux défavorisés afin de les encourager à rester scolarisés. En août 2011, Sue Rabbitt Roff de l’université de Dundee, suggérait dans le très sérieux British Medical Journal d’encourager les étudiants les plus pauvres à faire des dons d’organes en échange d’un montant de 28 000 £ pour couvrir leurs frais universitaires, ce qui a provoqué un tollé.

D’autres mouvements utilisant le registre de l’action directe (rassemblements, flash mobs, sit-ins, etc.) se sont étendus à de nombreuses villes. C’est le cas de UK Uncut dont l’objectif est d’obtenir des réformes contre l’évasion fiscale tandis que la Coalition of Resistance coordonne un ensemble d’organisations syndicales, politiques et associatives pour lutter contre la réforme des retraites et contre les coupes budgétaires dans les services publics.

Conclusion

Au Royaume-Uni, comme dans d’autres pays anciennement industrialisés, les notions de misère et de pauvreté ont progressivement évolué et intégré d’autres concepts tels que l’exclusion sociale, les inégalités et la précarité. Ces apports permettent d’appréhender la problématique sous ses différentes facettes et comme un processus plutôt qu’un simple état de fait.

Il est étonnant de constater qu’en dépit de l’avancement des connaissances relatives à ces questions, lorsque la Fondation Joseph Rowntree interroge les Britanniques sur les causes de la pauvreté, une grande majorité reste convaincue que la paresse et le manque de volonté figurent parmi les principales explications. Aussi certains chercheurs recommandent d’augmenter les actions à visée pédagogique. En effet, il convient de garder à l’esprit que l’orientation des politiques anti-pauvreté est avant tout idéologique. Elle est le reflet du sentiment d’injustice et de l’esprit de solidarité qui règne (ou non) dans un pays. Une vision restreinte de la pauvreté soulignant le manque de ressources financières et matérielles amène à préconiser exclusivement les transferts sociaux. Il va de soi que cette réponse demeure centrale. Toutefois, si l’on adopte une vision élargie du phénomène comme résultant d’un processus de relations sociales, d’autres facteurs intangibles peuvent être pris en considération. Dès lors où l’attitude que Ruth Lister (2004) nomme le othering, à savoir l’indifférence et le mépris qui font que l’autre est catalogué et stigmatisé, se transforme en reconnaissance et en respect, les réponses à la pauvreté peuvent s’ancrer dans une plus vaste lutte pour la citoyenneté et les droits humains. Dans un pays marqué depuis 2008 par une profonde crise économique et de vastes coupes budgétaires, les anciens paradigmes fondés sur la charité ou les exhortations à l’activité deviennent particulièrement inappropriés. C’est sans doute de cette tension qu’émergeront de nouvelles pistes de lecture d’un phénomène que le modèle de croissance post-industriel britannique, tiré depuis une trentaine d’années par l’immobilier et la finance, n’a pas réussi à éradiquer.

Références

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•    HORTON, T. et JAMES , G., The Solidarity Society : Why we can afford to end poverty and how to do it with public support?, Londres, Fabian Society, 2009.

•    JIN, W., JOYCE, R., PHILLIPS, D. et SIBIETA, L. Poverty and Inequality in the UK 2011, London, Institute for Fiscal Studies, May 2011.

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•    SHILDRICK, T., MACDONALD, R., WEBSTER, C. & GARTHWAITE, K., The Low-pay, No-pay Cycle. Understanding Recurrent Poverty, York, Joseph Rowntree Foundation, 2010.

•    TOWNSEND, P., Poverty in the United Kingdom: A Survey of Household Resources and Standards of Living, Harmondsworth, Penguin, 1979.

•    WOOD, T., « Le mouvement social britannique sort de sa léthargie, Le Monde Diplomatique, juin 2011, pp. 20-21.