La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni

Par Corinne NATIVEL
Comment citer cet article
Corinne NATIVEL, "La pauvreté post-industrielle au Royaume-Uni", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part5/la-pauvrete-post-industrielle-au-royaume-uni

Bien que la pauvreté soit un concept universel, les manières de la mesurer suscitent d’importantes controverses. De Charles Booth et Seebohm Rowntree à la fin du XIXe siècle en passant par William Beveridge, Richard Titmuss ou Amartya Sen après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux grands théoriciens britanniques ont contribué aux analyses de la pauvreté et du Welfare State. L’approche la plus connue est celle qui consiste à distinguer entre pauvreté absolue et pauvreté relative.

Jusque dans les années 1970, la mesure la plus courante était fondée sur un raisonnement en valeur absolue qui consistait à définir un seuil de pauvreté, à partir de l’estimation des ressources nécessaires à l’acquisition d’un panier minimal de biens (pour se nourrir, se vêtir, se loger). Le seuil ne variait donc pas en fonction de la distribution des revenus. Peter Townsend est incontestablement le sociologue qui a révolutionné cette manière de concevoir et de mesurer la pauvreté en montrant qu’en dépit des idées reçues, le dispositif conçu par Beveridge était loin d’avoir éradiqué ce phénomène. Townsend a ainsi contribué à l’adoption d’une mesure de pauvreté relative, cherchant à observer la situation des moins favorisés au regard de tous les autres, ce qui relève donc davantage d’une mesure des inégalités. Selon sa définition, « les individus, familles et groupes sociaux peuvent être considérés comme pauvres lorsqu’ils n’ont pas suffisamment de ressources pour s’alimenter, prendre part à des activités et accéder à un niveau de vie normal, ou tout du moins largement encouragé et approuvé par la société dans laquelle ils vivent » (Townsend, 1979). En 1985, l’Union européenne adoptera une définition officielle très similaire.

L’analyse de la pauvreté relative consiste généralement à établir une mesure en termes monétaires. Ainsi, le seuil de pauvreté conventionnel se situe à 60% du revenu médian, la médiane étant la valeur qui sépare la population en deux parties égales. Selon ce principe, l’enquête annuelle Households Below Average Income (foyers vivant au-dessous du revenu moyen) du ministère du Travail et des retraites, montre qu’en 2010, la pauvreté générale s’établit à 22 %. S’agissant de la répartition par statut familial, 53% vivent dans des foyers avec au moins un enfant, 32% dans des familles en âge de travailler sans enfant, tandis que 15% sont des retraités. En 2010, le seuil hebdomadaire de pauvreté monétaire (avant déduction des dépenses liées au logement) correspond à : 124 £ (140 €) pour une personne seule, 214 £ (245 €) pour un couple sans enfants, 256 £ (292 €) pour une famille monoparentale avec deux enfants et 348 £ (398 €) pour un couple avec deux enfants (de moins de 14 ans). Près de la moitié (5,8 millions) de cette population se trouve dans des situations d’extrême pauvreté, c’est-à-dire au-dessous du seuil correspondant à 40% du revenu médian (80 £, soit 92 € par semaine).

Par ailleurs, Peter Townsend a insisté sur la nécessité d’aborder la pauvreté sous l’angle des conditions de vie. Celles-ci se traduisent par un manque ou un accès restreint à un certain nombre d’éléments de bien-être matériel, idée que recouvre le concept de deprivation. Il s’agit d’étudier si un ménage cumule des difficultés par rapport à un ensemble d’indicateurs (contraintes budgétaires, consommation de certains biens, conditions de logement, sociabilités, etc.). Deux grandes enquêtes universitaires ont été réalisées : Breadline Britain en 1993 et 1990, et Poverty and Social Exclusion dont la première vague a été lancée en 1999. La deuxième vague (PSE 2011) s’effectue dans le cadre d’un partenariat entre plusieurs universités. L’originalité de l’enquête PSE est qu’elle inclue une mesure de pauvreté subjective ou « ressentie » puisque les individus sont directement questionnés sur leurs perceptions. Lorsqu’elle arrivera à son terme en octobre 2013, il s’agira de l’enquête sur la pauvreté la plus complète jamais réalisée au Royaume-Uni.

Le raisonnement en termes de privations est également utilisé au niveau des territoires puisqu’une série d’indicateurs (taux de chômage, résultats scolaires, estimation du mal-logement, nombre de bénéficiaires des minima sociaux, etc.) sont compilés par le ministère des Affaires territoriales (Department for Communities and Local Government) afin d’établir un indice de privations multiples (le Multiple Deprivation Index) pour les 326 localités anglaises (un exercice similaire étant effectué par les pouvoirs déconcentrés en Ecosse, en Irlande du Nord et au Pays de Galles). Un découpage plus fin est ensuite effectué en plus de 32 482 zones résidentielles, composées d’environ 1 500 résidents, ce qui permet une analyse détaillée des disparités locales. Les résultats les plus récents basés sur des données recueillies en 2008 montrent que sur les 5 millions de personnes résidant dans les localités connaissant les plus « fortes privations », 38% vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Il existe donc très clairement une concentration de la pauvreté dans ces zones et tout particulièrement dans certaines métropoles urbaines anciennement industrialisées telles que Liverpool, Middlesbrough, Manchester, Knowsley, Kingston-Upon-Hull, Hackney et Tower Hamlets à Londres.