En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne

Par Marianne BERTHOD-WURMSER
Comment citer cet article
Marianne BERTHOD-WURMSER, "En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/en-france-les-pauvres-sen-vont-aussi-a-la-campagne

Les ruraux aux faibles moyens rencontrent des problèmes lourds qui peuvent les précipiter dans des situations très difficiles.   Au premier plan figurent l’accès aux équipements ou services et les transports. Les évolutions en cours ne sont pas rassurantes pour les populations rurales dans ces deux domaines.

Le retrait des services publics en milieu rural (poste, justice, écoles, hôpitaux…) fait l’objet d’un débat sur la place publique et de confrontations politiques ; il pose problème à toute la population – mais les plus démunis éprouvent des difficultés plus lourdes à compenser ce retrait par des déplacements. Certains indicateurs de la Banque permanente des équipements de l’INSEE (BPE), beaucoup moins commentés, montrent aussi que le milieu rural est déficitaire pour beaucoup de services à fort impact social. On sait que les médecins et certains services de santé y deviennent par endroits difficilement accessibles, mais on connaît moins la situation des services sociaux, des services liés à l’emploi (centres de formation, relais de l’ANPE, missions locales…) et des services d’accueil pour la petite enfance, dont la rareté constitue un handicap lourd. Pour des populations aux moyens très limités, Il ne s’agit pas seulement de gênes dans la vie quotidienne, mais d’un travail inaccessible ou de dépenses irréalisables (des maladies chroniques entraînant par exemple de longues absences du travail à cause d'une impossibilité d'utiliser les transports, etc.).

Selon les indicateurs synthétiques disponibles, pour accéder à différentes catégories d’activités (commerces, administrations, services publics et privés) la « distance en temps de transport » semblerait généralement « raisonnable ». Mais cet indicateur rend compte des temps de transport en voiture. Il ne peut traduire les difficultés rencontrées par les personnes dépendantes de trains ou d’autocars aux horaires impraticables, parce qu’elles ne disposent pas d’un véhicule personnel – voire de deux par famille si les contraintes de déplacement (travail, scolarité, approvisionnement, relations sociales, culture…) l’exigent. Pas de permis, pas de véhicule, carburant trop cher…, ont également pour conséquence, à l’heure des hypermarchés, un approvisionnement alimentaire plus cher, et à l’heure des complexités institutionnelles, la complication de beaucoup de démarches. Nombre d’opérations ou d’informations pourraient certes circuler sur Internet, mais le haut débit dans le monde rural n’a pas été prioritaire. A la campagne, les moyens de transport et de communication, et leurs coûts, sont un enjeu essentiel en matière d’inégalités sociales.

De fait, la plupart des bassins ruraux pauvres sont des bassins enclavés. Mais pour des raisons « de performance », les tendances récentes ont clairement été de privilégier les regroupements de services (par nature en ville), les grandes lignes, les zones à forte densité de population. En termes d’horaires et de rapidité, la qualité de la desserte dans le milieu rural par les transports publics, y compris à proximité des grandes villes, semble en moyenne sur une pente régressive, comme on a pu le tester sur plusieurs sites – posant ainsi des problèmes insolubles, écartant notamment les trajets pendulaires de travail.

Tout concourt donc à enclencher une spirale descendante si la moindre anicroche survient dans une vie familiale comme dans celle d’un territoire rural : isolement, problèmes d’emploi, de déplacement, départ des individus les plus dynamiques, restriction de la vie sociale et, au final, chute dans une « trappe à pauvreté », certes différente de celle que les économistes ont identifiée dans le système de redistribution sociale, mais tout aussi efficace ; elle peut se refermer durement sur les individus et les territoires. Le milieu rural ne se qualifie plus comme terre d’exode, mais ne devient alors qu’un mauvais refuge pour ceux qui fuient des zones urbaines hostiles. Localement aussi, certaines dynamiques globales et collectives sont enclenchées pour parer à de tels risques, mais elles se heurtent à de grandes difficultés.