En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne

Par Marianne BERTHOD-WURMSER
Comment citer cet article
Marianne BERTHOD-WURMSER, "En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/en-france-les-pauvres-sen-vont-aussi-a-la-campagne

Comme on peut s’y attendre dans ce contexte d'activité et d'emploi peu dynamique, les indicateurs confirment que la pauvreté est très présente en milieu rural. Toutefois, les données présentent des variations complexes selon les conventions de zonage et les indicateurs de pauvreté. Le taux de pauvreté monétaire des communes rurales (zonage UU) apparaît ainsi inférieur à celui des unités urbaines.

Voir l'encadré sur la pauvreté monétaire et les seuils de pauvreté

Pauvreté monétaire et seuils de pauvreté

Un individu est considéré comme pauvre lorsqu'il vit dans un ménage dont le niveau de vie (ensemble des revenus et prestations nettes d’impôts directs, rapporté au nombre d'unités de consommation du ménage) est inférieur au seuil de pauvreté. Dans l'approche en termes relatifs, le seuil est déterminé par rapport à la distribution des niveaux de vie de l'ensemble de la population. Eurostat et les pays européens utilisent en général un seuil de pauvreté à 60 % de la médiane des niveaux de vie. La France privilégie également ce seuil, mais utilise aussi très largement un seuil à 50 %.

Le taux de pauvreté monétaire est le pourcentage d’une population dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté. Pour l’ensemble de la population française, le seuil de pauvreté (en euros constants) et le taux de pauvreté monétaire sont restés très stables dans les dernières années :

 

2005

2006

2007

2008

Seuil de pauvreté      (en € constants 2008)

901€/mois

914€/mois

934€/mois

949€/mois

Taux de pauvreté France métropolitaine

13,1%

13,1%

13,4%

13,0%

7,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté à 60% en 2008 en France, contre 8,6 millions en 1970. On notera que le taux de pauvreté à 60% de la médiane était de 17,9% en 1970.
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Le montant de la plupart des minima sociaux est fixé à un niveau inférieur au seuil de pauvreté. L’écart entre le seuil de pauvreté (949€/mois en 2008) et le RMI (448€/mois la même année pour une personne seule) ou le minimum vieillesse et l’allocation aux adultes handicapés (628€/mois) s’est creusé de façon accélérée depuis la fin des années 1990.


Mais le taux de pauvreté monétaire de l’EDR est significativement supérieur à celui de l’EDU (zonage ZAUER) ; à l’inverse le taux de pauvreté en conditions de vie de l’EDR est inférieur à celui de l’EDU. Qu’on retienne l’un ou l’autre de ces taux, la singularité rurale reste cependant modérée au regard de la moyenne urbaine – certes loin des  territoires de haute pauvreté urbaine (voir le tableau : Mesures de la pauvreté en milieu rural et en milieu urbain).

Voir l'encadré sur la pauvreté en conditions de vie

La pauvreté en conditions de vie

La pauvreté en conditions de vie se définit par un manque global d’éléments de bien-être matériel, mesuré à l’échelle du ménage. Un ménage (ainsi que les individus qui le composent) est déclaré pauvre lorsqu'il cumule au moins huit privations ou difficultés parmi vingt-sept relatives à l’insuffisance des ressources, aux retards de paiement, aux restrictions de consommation et aux difficultés liées au logement. L’évolution du taux de pauvreté en conditions de vie entre 2005 et 2009 a peu varié (entre 12,2 et 12,9%).

La source de cet indicateur est le panel français SRCV, rattaché au dispositif statistique européen SILC. Il permet d’interroger chaque année environ 10 000 ménages sur leur revenu, leur situation financière et leurs conditions de vie.

Les privations ou difficultés de référence se situent synthétiquement de la façon suivante dans chacun des quatre domaines retenus :
- l’insuffisance de ressources : remboursements d’emprunt élevés par rapport aux revenus, découvert bancaire, revenus insuffisants pour équilibrer le budget du ménage, « puiser dans ses économies pour équilibrer le budget », « ne disposer d’aucune épargne », « considérer sa situation financière comme difficile » ;
- les retards de paiement : « avoir été dans l’impossibilité de payer des factures d’électricité ou de gaz, des loyers, ses impôts ») ;
- les restrictions de consommations : impossibilité de maintenir le logement à la bonne température, de se payer une semaine de vacances, de remplacer des meubles, d’acheter des vêtements chauds, d’acheter de la viande, de recevoir parents ou amis, d’offrir des cadeaux au moins une fois par an, de posséder deux paires de chaussures, « ne pas faire de repas par manque d’argent ») ;
- les difficultés de logement : surpeuplement, pas de salle de bain, pas de toilettes, pas d’eau chaude, pas de système de chauffage, logement trop petit, difficulté à chauffer, humidité, bruit).

La pauvreté en population rurale se caractérise plutôt par l’insuffisance de ressource et de restrictions de consommation que par des retards de paiement et des difficultés de logement (déclarés à l’enquête).


La pauvreté rurale constitue dans certaines régions une composante significative de la pauvreté générale. Par exemple en Poitou-Charentes, le rural, en volume, concentre 55 % des personnes pauvres, alors qu’il regroupe moins de 40 % de la population. Mais les situations les plus intéressantes se révèlent avec une analyse plus fine.

Au niveau départemental et selon le zonage ZAUER, la géographie de la pauvreté rurale paraît d’abord proche de celle de la pauvreté en général. Mais les zones de forte pauvreté rurale sont globalement plus étendues que les zones de forte pauvreté générale et se singularisent de façon plus tranchée : alors qu’en population générale, le taux de pauvreté monétaire (2004) était supérieur à 15,8 % dans treize départements, dans l’espace rural, vingt-sept département étaient dans ce cas : quatre départements contigus du Nord et de la Picardie et vingt-trois départements formant une zone continue au Sud de la France.

Dans ces zones continues qui semblent faire bloc, on trouve cependant au niveau infra départemental des territoires de pauvreté aux caractères extrêmement variés, ce qui suggère que, sous la bannière de la pauvreté, se regroupe aussi une forte diversité de tissus économiques et de profils individuels et familiaux. Une analyse micro-locale confirme une pauvreté élevée aussi bien dans des zones rurales proches des agglomérations ou des environnements touristiques à la démographie active, que dans de toutes petites villes qui ont perdu leur unique activité industrielle ou encore des départements qui n’ont guère développé d’activité autre qu’agricole.



Deux films récents illustrent très bien l’opposition entre formes de pauvreté rurale. Une fiction : Adieu Gary, de Nassim Amaouche, et un documentaire : Profils paysans, de Raymond Depardon. Une variété de personnages (d’un côté, des ouvriers dont l’usine a fermé ainsi que leurs familles avec des enfants vivotant de petits boulots, d’allocations voire de deal ; de l’autre, de vieux agriculteurs solitaires), apparaissent tous constitutifs de la « pauvreté rurale » d'aujourd'hui. On tente ci-après de cerner quelques portraits.