En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne

Par Marianne BERTHOD-WURMSER
Comment citer cet article
Marianne BERTHOD-WURMSER, "En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 26/09/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/en-france-les-pauvres-sen-vont-aussi-a-la-campagne

L’observation de la pauvreté rurale en France est ancienne. On est tenté de remonter, au moins, aux descriptions de Vauban s’élevant contre les taxes prélevées sur la population des campagnes écrasée par la pénurie de moyens de subsistance. Dans la vision contemporaine de pays développés comme la France, la pauvreté met d’abord en cause l’emploi, salarié ou non - aujourd’hui majoritairement tertiaire, modérément industriel et chichement agricole – qui assure directement ou indirectement à tous leurs ressources. La pauvreté est aussi unanimement caractérisée aujourd’hui comme multidimensionnelle : les « pauvres » ont des revenus insuffisants, mais ils sont aussi déficitaires  en éducation, formation professionnelle, santé et culture, éprouvent des difficultés dans leurs relations avec les institutions, connaissent souvent des situations familiales difficiles et peuvent être marqués par ces facteurs dans leurs comportements (repli sur soi, addictions…). Le territoire de résidence - source ou conséquence de la situation de pauvreté par des processus d’acculturation, de stigmatisation ou de relégation - constitue l’une de ces « dimensions ».

En France, depuis la fin des années 1970, la relation pauvreté-territoire renvoie essentiellement à la concentration de difficultés dans certains quartiers de l’espace urbain ; ainsi est née progressivement une politique désignée officiellement aujourd’hui comme politique de la ville - concentrée en réalité sur quelque sept cents quartiers. Mais ni les enquêtes générales ni les politiques publiques n’ont prêté une attention particulière à la situation des ruraux.

Très peu d’efforts ont été déployés pour identifier l’ampleur de la pauvreté en milieu rural :
- qui ne fait guère parler d’elle (à l’opposé des « explosions » régulières des banlieues) ;
- dont on pense, par reproduction de schémas anciens, identifier aisément les principaux facteurs en se référant aux phénomènes séculaires d’exode rural, de vieillissement des campagnes et aux crises agricoles récentes ;
- que les évolutions technologiques (« travailler par Internet chez soi à la campagne ») ou idéologiques (« rapprochement avec la nature ») tendent à écarter au profit d’une vision positive, voire idéalisée, de la ruralité.

Les outils d’analyse contemporains mobilisés pour d’autres territoires (situations d’emploi et professions, revenus familiaux…) peuvent cependant être sollicités pour répondre à des questions simples, à portée pratique : l’espace rural comporte-t-il aussi des territoires à enjeu du point de vue de la pauvreté ? Les « pauvres ruraux » sont-ils identiques aux « pauvres urbains » ? Les facteurs de paupérisation rurale peuvent-ils faire l’objet d’interventions spécifiques pertinentes ?  

De nombreux auteurs ont usé d’approches socio-ethnologiques pour analyser les transformations du monde agricole et rural et pour qualifier la pauvreté rurale et ses modes d’expression (Mendras, 1992 ; Hervieu, Viard, 2001 ; Pagès, 2005). Ici on se propose plutôt de mobiliser les outils statistiques communément utilisés pour étudier la pauvreté. On s’appuie essentiellement sur le travail réalisé au cours d’une brève mission conduite par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et le Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et de l’espace rural (CGAAER) pour un rapport publié fin 2009. Pour cet article, quelques mises à jour des données ont pu être réalisées par l’auteur avec l’appui de l’INSEE ; en revanche, le matériau qualitatif recueilli lors de l’enquête sur place par les inspections dans cinq départements n’a pu être complété ou renouvelé.

Le  monde rural est fortement exposé aux risques de précarité

La réponse à la question « combien de pauvres ruraux ? » dépend des conventions retenues pour définir le milieu rural et la pauvreté. Echappant au particularisme fort du monde agricole, qui se vit souvent comme emblématique sinon « propriétaire » du monde rural, les nomenclatures et les données de l’INSEE – éventuellement associées à d’autres - s’imposent comme source principale pour « compter » :

- Contrairement aux données institutionnelles le plus souvent utilisées (celles de la Mutualité sociale agricole par exemple), ces données sont recueillies non à partir d’une population pré-triée par sa situation professionnelle et/ou son comportement de recours à des prestations, mais à partir d’enquêtes sur échantillons importants représentatifs de la population générale des ménages et de sources administratives exhaustives ;
- Les présentations statistiques assument de façon explicite et claire le caractère conventionnel des définitions retenues et permettent d’explorer plusieurs définitions de la ruralité et de la pauvreté ;
- En exploitant et en croisant de façon annuelle ou continue des données individuelles riches (ressources, activité professionnelle, migration, type de famille, difficultés ressenties…), on peut observer finement des processus d’évolution dont certains sont inquiétants pour l'avenir.

Des enquêtes très nombreuses peuvent être mobilisées, mais elles sont très peu exploitées selon la dimension rural/urbain. Pour le rapport IGAS-CGAAER précité et pour cet article, des exploitations du recensement, des enquêtes sur les revenus fiscaux et sociaux, sur les conditions de vie, sur l’emploi, sur le logement, notamment, ont été demandées à l’INSEE, et rapprochées d’autres sources. Des exploitations complémentaires seraient accessibles sans difficultés insurmontables pour mieux comprendre les évolutions en cours. C'est plutôt la demande d'explorations sur la population rurale qui a manqué jusqu'ici.

Les 36 000 communes de France, unités territoriales « de base », sont de tailles disparates : onze ont plus de 200 000 habitants, près de mille en ont moins de cinquante. La taille de ces unités administratives est néanmoins insuffisante pour rendre compte de la ruralité, une commune pouvant être intégrée dans un tissu urbain de dimension plus importante. Trois types de zonage sont aujourd’hui disponibles en France pour caractériser l’appartenance de chaque commune à une catégorie d’espace – ces définitions ne sont pas les mêmes dans d’autres pays européens. On trouvera respectivement en encadré des précisions sur ces trois zonages:

- Communes rurales et unités urbaines (zonage UU). Cette nomenclature retient essentiellement la continuité du cadre bâti pour définir les unités urbaines. Celles-ci sont classées selon leur taille. Les communes rurales sont constituées de « tout le reste », elles occupent près de 70% du territoire ; environ 18% de la population française y réside.

Voir l'encadré sur le zonage UU

Le zonage UU : unités urbaines,
agglomérations et communes rurales

La notion d'unité urbaine repose sur la continuité de l'habitat. Une unité urbaine est un ensemble d'une ou plusieurs communes, d'au moins 2 000 habitants chacune,
- dont le territoire est partiellement ou totalement couvert par une zone bâtie continue où les constructions sont séparées de leurs voisines par 200 mètres au plus,
- et dont plus de la moitié de la population réside dans cette zone bâtie.
Si la zone bâtie se situe sur une seule commune, on parle de ville isolée. Dans le cas contraire, on a une agglomération multi communale, comprenant une ou plusieurs villes centres et des communes de banlieue.

Les unités urbaines sont analysées selon leur taille, mesurée en nombre d’habitants. Les communes rurales sont celles qui n'appartiennent pas à une unité urbaine. 


- Aires urbaines et aires d’emploi de l’espace rural (zonage ZAUER). Ce zonage répartit en plusieurs catégories « l’espace urbain » et « l’espace rural », sur la base du cadre bâti et de l’emploi, de sorte que les catégories de ce zonage ne s’emboitent pas exactement dans celles du zonage précédent. L’espace à dominante rurale (EDR) s’étend sur environ 60% du territoire et le nombre de résidents y est de même ordre que dans le zonage précédent ; mais de très petites agglomérations concentrant l’activité locale sont considérées comme appartenant à l’EDR, et inversement, des communes rurales dont les habitants vont majoritairement travailler « à la ville proche » appartiennent à l’espace à dominante urbaine (EDU).

Voir l'encadré sur le zonage ZAUER

Zonage en aires urbaines et en aires d’emploi
de l’espace rural (ZAUER)

Une aire urbaine est un ensemble de communes, d'un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain, et une couronne périurbaine comprenant des communes rurales ou des unités urbaines dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci.

L’espace à dominante urbaine comprend donc :
- des pôles urbains : unités urbaines (même définition que dans l’encadré précédent) offrant 5000 emplois ou plus et n’appartenant pas à la couronne périurbaine d’un autre pôle urbain ;
Les pôles urbains comprennent au total 36,6 millions d’habitants.
- des couronnes périurbaines : ensemble des communes de l'aire urbaine à l'exclusion de son pôle urbain ;
Les couronnes périurbaines comprennent au total 10,3 millions d’habitants.
- des communes multi polarisées : communes ou agglomérations situées hors des aires urbaines dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans plusieurs aires urbaines différentes, sans atteindre ce seuil avec une seule d’entre elles, et qui forment avec elles un ensemble d’un seul tenant.
Les communes multi polarisées comprennent au total 3,2 millions d’habitants.

Les aires urbaines et, globalement, l’espace à dominante urbaine, comprennent donc des communes rurales dès lors qu’une grande partie de leur population travaille dans un pôle urbain ; à l’inverse, certaines petites communes urbaines, offrant moins de 5 000 emplois ou dont une faible part de la population travaille dans une commune voisine, appartiennent à l’espace à dominante rurale.

L’espace à dominante rurale (11,1 millions d’habitants – soit 18 % de la population et 60 % du territoire). Il se définit comme l’ensemble des communes qui ne se situent pas dans l’espace à dominante urbaine. Il comprend des aires d’emploi de l’espace rural (composées d’un pôle d’emploi de l’espace rural et de sa couronne), et les autres communes rurales.

- les pôles d’emploi de l’espace rural sont des communes ou agglomérations n’appartenant pas à l’espace à dominante urbaine et offrant 1500 emplois ou plus ;
Les pôles urbains comprennent au total 3,1 millions d’habitants.
- couronne d’un pôle d’emploi de l’espace rural : ensemble des communes ou agglomérations n’appartenant pas à l’espace à dominante urbaine dont 40 % ou plus des actifs résidents vont travailler dans le reste de l’aire d’emploi de l’espace rural ;
Les couronnes périurbaines comprennent au total 0,27 million d’habitants.

- autres communes de l’espace rural.
Les autres communes de l’espace rural comprennent au total 7,7 millions d’habitants.

L’espace à dominante rurale inclut donc des regroupements d’emplois de petite taille (un bourg, quelques entreprises moyennes…) et  la population correspondante.


- Bassins de vie des bourgs et petites villes. Ce zonage tient compte de la synthèse de multiples indicateurs de la vie rurale dans ses dimensions économiques et sociales (zones de chalandage et d’attraction…) ; cette fois ce sont les grandes unités urbaines qui apparaissent de façon « résiduelle » hors de ces bassins de vie.

Voir l'encadré sur le zonage en bassins de vie

Bassins de vie des bourgs et petites villes

Le zonage en bassins de vie vise à identifier « le plus petit territoire sur lequel les habitants ont accès à l’emploi et aux équipements courants ». Il est déterminé par l’analyse statistique (sophistiquée) d’une pluralité de sources : offre de services et d’équipements disponibles et leurs zones d’attraction, migrations alternantes de travail, notamment. Cette nouvelle nomenclature spatiale a été établie en 2003 par l’INSEE en collaboration avec l’INRA (Institut national de recherche agronomique), l’IFEN (Institut français de l’environnement), le SCEES (Service central des enquêtes et études statistique du ministère de l’Agriculture) et la DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) à la suite d’un comité interministériel (CIADT du 13 décembre 2002).

Inversant les logiques précédentes dans lesquelles le « rural » se définissait principalement par défaut, c’est après qu’aient été dessinés les 1 745 bassins de vie des bourgs et petites villes – moins de 30 000 habitants – dont la délimitation constituait l’objet central de l’exercice, qu’a été construit comme un résidu le traitement des grandes agglomérations – auxquelles s’applique assez mal au demeurant la notion de « bassin de vie ».

Cette typologie permet en particulier d’étudier les types d’activité qui structurent l’économie des bassins « ruraux ».


On commencera par s’appuyer sur ce troisième zonage pour observer l’activité économique des territoires ruraux. Dans le monde contemporain, la pauvreté est en effet en lien direct avec une activité économique ralentie ou difficile. Or dans la plus grande partie de ces bassins, la vie économique ne s’organise qu’autour de la satisfaction des besoins quasi quotidiens des résidents (cette forme d’économie résidentielle correspond à des administrations, services, commerces ou activités, comme la construction, se limitant essentiellement aux besoins de proximité). Mesurées par l’emploi, les activités en relation avec des partenaires non locaux sont faibles (qu’il s’agisse d’industrie, de services, ou d’agriculture). L’industrie occupe une place encore significative dans plus d’un tiers des bassins ruraux, mais la production agricole n’a plus qu’une place très restreinte. Le terrain est donc propice à un développement de la pauvreté.

La composition de la population active rurale par catégories socioprofessionnelles constitue un autre élément clé du contexte rural. Les catégories non qualifiées du tertiaire ou de l’industrie (près de 60% d’ouvriers et employés, soit plus que la moyenne en milieu urbain) y sont très largement prédominants. Le très faible poids des agriculteurs et des ouvriers agricoles d’une part, des cadres et professions intellectuelles supérieures d’autre part, apparaît clairement (voir le tableau : L’emploi par catégories socioprofessionnelles des actifs ruraux). Ces éléments définissent également un terrain propice à la pauvreté.

Les données concernant le chômage (au sens du BIT, organisme international qui définit le chômage comme la situation de personnes sans emploi et qui en recherchent) varient assez logiquement selon le zonage : si on raisonne dans le zonage UU, les communes rurales semblent sensiblement moins touchées par le chômage que les unités urbaines, mais selon le zonage ZAUER qui prend en compte l'emploi, l’EDR le serait un peu plus que l’EDU.

L'analyse converge toutefois en ce qui concerne trois constats significatifs :
- Le taux de chômage moyen en milieu rural est globalement voisin du taux moyen en milieu urbain, que l’on retienne l’une ou l’autre définition de la ruralité. Pour le rural, nous savons peu de choses au-delà de cette moyenne, tandis que le chômage en milieu urbain est étudié selon des découpages beaucoup plus fins, qui font apparaître sa concentration sur des zones bien identifiées (« zones urbaines sensibles » par exemple) ;
- Les femmes vivant en milieu rural sont en mauvaise position au regard du chômage, alors que dans les milieux urbains (à l’exception des plus petites unités urbaines) les hommes sont plus souvent chômeurs ;
- Les jeunes ruraux, et tout spécialement les jeunes femmes, dont le taux de chômage culmine à 26%, s’y heurtent à des difficultés particulières (voir le tableau : Taux de chômage comparé milieu rural-milieu urbain).

Ces observations suggèrent pragmatiquement que certaines populations, par exemple les jeunes mères, rencontrent des difficultés particulières. Mais les hypothèses sont encore insuffisamment approfondies par des études qualitatives ou quantitatives. Les données mériteraient par exemple d’être complétées par les taux d’activité : en effet, selon les témoignages locaux, connaissant les obstacles à l’emploi en milieu rural, un certain nombre de ruraux (des femmes, mais pas uniquement), renonceraient aussi à se porter sur le marché du travail, n’apparaissant donc pas comme « chômeurs ». On ne connaît pas très bien non plus le rôle que jouent en milieu rural, selon divers témoignages, les « petits boulots » spécifiques, ponctuels ou intermittents, déclarés ou non, dans la survie des populations les plus précaires (hormis saisonniers agricoles - ou touristiques - déclarés, qui figurent en effet parmi les catégories à fort taux de pauvreté).

La géographie de l’espace rural pauvre accentue la géographie générale de la pauvreté

Comme on peut s’y attendre dans ce contexte d'activité et d'emploi peu dynamique, les indicateurs confirment que la pauvreté est très présente en milieu rural. Toutefois, les données présentent des variations complexes selon les conventions de zonage et les indicateurs de pauvreté. Le taux de pauvreté monétaire des communes rurales (zonage UU) apparaît ainsi inférieur à celui des unités urbaines.

Voir l'encadré sur la pauvreté monétaire et les seuils de pauvreté

Pauvreté monétaire et seuils de pauvreté

Un individu est considéré comme pauvre lorsqu'il vit dans un ménage dont le niveau de vie (ensemble des revenus et prestations nettes d’impôts directs, rapporté au nombre d'unités de consommation du ménage) est inférieur au seuil de pauvreté. Dans l'approche en termes relatifs, le seuil est déterminé par rapport à la distribution des niveaux de vie de l'ensemble de la population. Eurostat et les pays européens utilisent en général un seuil de pauvreté à 60 % de la médiane des niveaux de vie. La France privilégie également ce seuil, mais utilise aussi très largement un seuil à 50 %.

Le taux de pauvreté monétaire est le pourcentage d’une population dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté. Pour l’ensemble de la population française, le seuil de pauvreté (en euros constants) et le taux de pauvreté monétaire sont restés très stables dans les dernières années :

 

2005

2006

2007

2008

Seuil de pauvreté      (en € constants 2008)

901€/mois

914€/mois

934€/mois

949€/mois

Taux de pauvreté France métropolitaine

13,1%

13,1%

13,4%

13,0%

7,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté à 60% en 2008 en France, contre 8,6 millions en 1970. On notera que le taux de pauvreté à 60% de la médiane était de 17,9% en 1970.
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Le montant de la plupart des minima sociaux est fixé à un niveau inférieur au seuil de pauvreté. L’écart entre le seuil de pauvreté (949€/mois en 2008) et le RMI (448€/mois la même année pour une personne seule) ou le minimum vieillesse et l’allocation aux adultes handicapés (628€/mois) s’est creusé de façon accélérée depuis la fin des années 1990.


Mais le taux de pauvreté monétaire de l’EDR est significativement supérieur à celui de l’EDU (zonage ZAUER) ; à l’inverse le taux de pauvreté en conditions de vie de l’EDR est inférieur à celui de l’EDU. Qu’on retienne l’un ou l’autre de ces taux, la singularité rurale reste cependant modérée au regard de la moyenne urbaine – certes loin des  territoires de haute pauvreté urbaine (voir le tableau : Mesures de la pauvreté en milieu rural et en milieu urbain).

Voir l'encadré sur la pauvreté en conditions de vie

La pauvreté en conditions de vie

La pauvreté en conditions de vie se définit par un manque global d’éléments de bien-être matériel, mesuré à l’échelle du ménage. Un ménage (ainsi que les individus qui le composent) est déclaré pauvre lorsqu'il cumule au moins huit privations ou difficultés parmi vingt-sept relatives à l’insuffisance des ressources, aux retards de paiement, aux restrictions de consommation et aux difficultés liées au logement. L’évolution du taux de pauvreté en conditions de vie entre 2005 et 2009 a peu varié (entre 12,2 et 12,9%).

La source de cet indicateur est le panel français SRCV, rattaché au dispositif statistique européen SILC. Il permet d’interroger chaque année environ 10 000 ménages sur leur revenu, leur situation financière et leurs conditions de vie.

Les privations ou difficultés de référence se situent synthétiquement de la façon suivante dans chacun des quatre domaines retenus :
- l’insuffisance de ressources : remboursements d’emprunt élevés par rapport aux revenus, découvert bancaire, revenus insuffisants pour équilibrer le budget du ménage, « puiser dans ses économies pour équilibrer le budget », « ne disposer d’aucune épargne », « considérer sa situation financière comme difficile » ;
- les retards de paiement : « avoir été dans l’impossibilité de payer des factures d’électricité ou de gaz, des loyers, ses impôts ») ;
- les restrictions de consommations : impossibilité de maintenir le logement à la bonne température, de se payer une semaine de vacances, de remplacer des meubles, d’acheter des vêtements chauds, d’acheter de la viande, de recevoir parents ou amis, d’offrir des cadeaux au moins une fois par an, de posséder deux paires de chaussures, « ne pas faire de repas par manque d’argent ») ;
- les difficultés de logement : surpeuplement, pas de salle de bain, pas de toilettes, pas d’eau chaude, pas de système de chauffage, logement trop petit, difficulté à chauffer, humidité, bruit).

La pauvreté en population rurale se caractérise plutôt par l’insuffisance de ressource et de restrictions de consommation que par des retards de paiement et des difficultés de logement (déclarés à l’enquête).


La pauvreté rurale constitue dans certaines régions une composante significative de la pauvreté générale. Par exemple en Poitou-Charentes, le rural, en volume, concentre 55 % des personnes pauvres, alors qu’il regroupe moins de 40 % de la population. Mais les situations les plus intéressantes se révèlent avec une analyse plus fine.

Au niveau départemental et selon le zonage ZAUER, la géographie de la pauvreté rurale paraît d’abord proche de celle de la pauvreté en général. Mais les zones de forte pauvreté rurale sont globalement plus étendues que les zones de forte pauvreté générale et se singularisent de façon plus tranchée : alors qu’en population générale, le taux de pauvreté monétaire (2004) était supérieur à 15,8 % dans treize départements, dans l’espace rural, vingt-sept département étaient dans ce cas : quatre départements contigus du Nord et de la Picardie et vingt-trois départements formant une zone continue au Sud de la France.

Dans ces zones continues qui semblent faire bloc, on trouve cependant au niveau infra départemental des territoires de pauvreté aux caractères extrêmement variés, ce qui suggère que, sous la bannière de la pauvreté, se regroupe aussi une forte diversité de tissus économiques et de profils individuels et familiaux. Une analyse micro-locale confirme une pauvreté élevée aussi bien dans des zones rurales proches des agglomérations ou des environnements touristiques à la démographie active, que dans de toutes petites villes qui ont perdu leur unique activité industrielle ou encore des départements qui n’ont guère développé d’activité autre qu’agricole.



Deux films récents illustrent très bien l’opposition entre formes de pauvreté rurale. Une fiction : Adieu Gary, de Nassim Amaouche, et un documentaire : Profils paysans, de Raymond Depardon. Une variété de personnages (d’un côté, des ouvriers dont l’usine a fermé ainsi que leurs familles avec des enfants vivotant de petits boulots, d’allocations voire de deal ; de l’autre, de vieux agriculteurs solitaires), apparaissent tous constitutifs de la « pauvreté rurale » d'aujourd'hui. On tente ci-après de cerner quelques portraits.

Les figures de la pauvreté en milieu rural sont en grande partie les mêmes qu'en milieu urbain

Certaines catégories de la population rurale sont plus touchées que d’autres par la pauvreté – tant monétaire que liée aux conditions de vie. Une approche statistique fournit un premier cadrage par grandes catégories. En s’appuyant en outre sur les études disponibles et sur des observations recueillies localement, notamment auprès des institutions sociales, on esquisse un ensemble de « profils de pauvres ruraux » auxquels  correspond un nombre de personnes malheureusement difficile à préciser.

Quantitativement, les catégories les plus touchées par la pauvreté sont les mêmes qu’en milieu urbain : les adultes jeunes notamment les jeunes femmes, les personnes peu diplômées, les chômeurs, les personnes appartenant aux CSP ouvriers et employés, enfin les locataires plutôt que les propriétaires ou accédants (voir le tableau : Mesures de la pauvreté en milieu rural et en milieu urbain). Pourtant, une pauvreté jeune, féminine, ouvrière ou employée, liée à une faible formation, ne correspond pas vraiment aux représentations emblématiques du monde rural. C’est pourquoi quelques points méritent d’être approfondis ici.  La mission IGAS-CGAAER avait détaillé une dizaine de « profils » de la pauvreté en milieu rural.

Voir l'encadré sur les principales figures de la pauvreté rurale

Les principales figures de la pauvreté rurale
retenues par le rapport IGAS-CGAAER

•    Parmi les ruraux de toujours
-      Les exploitants agricoles spécialisés dans les secteurs en crise ou sur des exploitations « trop petites » ;
-      Les salariés précaires de l’agriculture et de l’artisanat ;
-      Les jeunes peu qualifiés issus du monde rural ;
-      Les veuves âgées (anciennes « aidantes familiales ») ;
-      Les ex-salariés d’une industrie disparue.

•    Parmi les « néo-ruraux »
-      Certains des plus aventureux  parmi ceux qui ont choisi le « retour à la terre » ;
-      Les familles modestes poussées par les prix à se loger loin de la ville ;
-      Les familles pauvres qui espèrent survivre mieux à la campagne avec (ou sans) le RMI ;
-      Les errants « Nord-Sud » (Sud de la France).

Source : Rapport IGAS-CGAAER


On se contentera de donner ici des indications sur quelques points en mettant l’accent sur six situations qui donnent fréquemment lieu à des contresens :

• Les personnes âgées sont proportionnellement plus nombreuses dans la population rurale (voir le tableau : Répartition de la population par tranches d’âge) ; on ne peut dire pourtant qu’il s’agisse d’un facteur de pauvreté dominant – aujourd’hui, le taux de pauvreté des ruraux de 65 ans et plus est en effet inférieur au taux moyen ; il ne dépasse pas 10%. Certes un petit nombre de veuves d’agriculteurs très âgées, n’ayant pu cotiser en leur temps comme « aides familiales », ont acquis des droits à pension à la limite de la survie. Certes aussi, la place des allocataires du minimum vieillesse est relativement plus importante dans le monde rural (de même que celle des bénéficiaires ruraux de l’allocation aux adultes handicapés - AAH -, de même montant). Mais cela contribueraient plutôt à y limiter l’intensité de la pauvreté. En effet le minimum vieillesse et l’AAH, quoiqu’inférieurs au seuil de pauvreté, sont supérieurs de 50% à ce que perçoivent les personnes sans ressources d’âge actif, incomparablement plus nombreuses en milieu urbain.

Voir l'encadré sur l'intensité de la pauvreté et les inégalités de niveaux de vie

Intensité de la pauvreté et inégalités de niveaux de vie

L'intensité de la pauvreté (Poverty Gap) est un indicateur qui permet d'apprécier à quel point le niveau de vie de la population pauvre est inférieur au seuil de pauvreté. Formellement, il est calculé de la manière suivante : (Seuil de pauvreté – Niveau de vie médian de la population pauvre) / Seuil de pauvreté.
Plus cet indicateur est élevé et plus la pauvreté est dite intense : le niveau de vie des plus pauvres est très inférieur au seuil de pauvreté. L’intensité de la pauvreté est moins forte dans l’espace à dominante rurale où, d’une façon plus générale, comme le montre le tableau ci-dessous, les revenus sont plus resserrés qu’en milieu urbain.

Inégalités de niveaux de vie en milieu rural

en euros par an - 2006

 

Dans l’EDR

En France métropolitaine

   

 

1er décile (D1)

9 450€

9 720€

Médiane (D5)

16 180€

17 600€

9e décile (D9)

28 090€

33 190€

 

 

 

D9/D1

2,97

3,4

 

 

 

Indice de Gini

0,262

0,293

 

 

 

Intensité de la pauvreté (en %)

16,9

18,2

Source : INSEE. Enquête sur les revenus fiscaux et sociaux 2006.

Lecture : en 2006, en France métropolitaine les 10% les plus pauvres de l’espace rural ont un revenu annuel inférieur à 9 720 euros et les 10% les plus riches, un revenu supérieur à 33 190 euros soit un rapport de 3,4 entre D9 et D1. Les niveaux de D1 et surtout de D9 sont inférieurs pour la France rurale où il y a moins de « très riches ». Un rapport D9/D1 moins élevé (2,97) montre que dans le monde rural, les inégalités des niveaux de vie sont moins fortes. L’intensité de la pauvreté, moins élevée, relève de la même observation.

Le montant de la plupart des minima sociaux est fixé à un niveau inférieur au seuil de pauvreté. L’écart entre le seuil de pauvreté (949€/mois en 2008) et le RMI (448€/mois la même année pour une personne seule) ou le minimum vieillesse et l’allocation aux adultes handicapés (628€/mois) s’est creusé de façon accélérée depuis la fin des années 1990. En 2009, 575 000 personnes bénéficiaient du minimum vieillesse, dont 72 000 relevaient du régime agricole ; 1,78 million de personnes bénéficiaient du RSA, dont 13 300 relevaient du régime agricole.


• Dans le monde rural, il est fréquent que des personnes ou des familles n’accèdent pas à certaines prestations sociales, notamment aux minima sociaux auxquelles elles auraient droit, de sorte que la part de l’apport des prestations sociales dans les  premiers déciles de revenus y est plus faible (voir le graphique : prestations sociales selon le niveau de vie du ménage).

Deux raisons à cette situation :

- Par crainte d’entamer leur patrimoine agricole ou immobilier ou de porter préjudice à leurs enfants auxquels ce patrimoine doit revenir, certains renoncent à demander différentes prestations attribuées sous condition d’obligation alimentaire ou de récupération sur succession ;
- En milieu rural les attitudes sont souvent méfiantes, les contacts peu fréquents avec les services sociaux (d’ailleurs moins accessibles) et le souci du « qu’en-dira-t-on » est très présent. Les droits sociaux, méconnus, sont assimilés à un recours à l’assistance, socialement très disqualifiant dans la société locale. Les ruraux sont « taiseux », même en cas de difficultés graves.

• Dans les dernières années, le chômage a touché rudement l’industrie, toujours présente jusqu’à une date récente dans le monde rural, notamment sous forme d’entreprises moyennes traditionnelles (laine dans le Sud-Ouest, dentelle dans le Nord…) et de filiales ou de sous-traitantes de plus grands groupes (automobile, cimenteries..). Les ouvriers qui sont restés sur place ont très peu de chances de retrouver un emploi.

• Pour les jeunes qui ont grandi dans un milieu « culturellement pauvre », peu socialisé, les démarches de formation posent de réels problèmes de tous ordres. En outre, un grand nombre disposent d’un espace de « mobilité imaginable » parfois incroyablement restreint. Certains refusent par exemple des formations les contraignant, en semaine, à se déplacer jusqu’à la petite ville voisine qui les effraie. Le taux de chômage de ceux qui n’ont pas migré vers la ville est de même ordre que celui des jeunes urbains (
voir le tableau : Taux de chômage comparé milieu rural-milieu urbain). Les jeunes sont aussi confrontés à une forte pénurie de logements sociaux accessibles. Enfin dans des  milieux ruraux de tradition industrielle où la jeunesse contemporaine constitue la troisième génération de « sans travail », la relation culturelle à l’activité professionnelle devient difficile ; comme en ville, le malaise s’étend et la circulation de produits illicites est signalée comme assez fréquente (Pages, 2005).

• La population pauvre est majoritairement composée de personnes vivant seules, avec ou sans enfants (voir le graphique : pauvreté selon le type de ménage). La situation des familles monoparentales (qui ne sont guère plus rares en milieu rural qu’en milieu urbain) est particulièrement précaire par suite d’une quasi-absence de systèmes de garde d’enfants, d’un emploi rare et éloigné nécessitant un moyen de transport coûteux et des trajets longs, inégalement compatibles avec des responsabilités à l’égard d’enfants. D’où les risques « d’isolement  dans la pauvreté » plus élevés pour ces familles.
Les couples avec de jeunes enfants sont loin d’être exempts de pauvreté (voir le graphique : pauvreté selon le type de ménage). Beaucoup de familles, des nouvelles venues en milieu rural notamment, sont surprises des lourdes conséquences que peuvent y entraîner des évènements imprévus (de la panne de voiture à la dissolution conjugale en passant par la perte d’emploi). Avec l’isolement et les difficultés à trouver du travail, certaines glissent rapidement vers des situations inextricables.

• Enfin, sans constituer le gros des troupes, certains agriculteurs sont aussi atteints par la pauvreté. En agriculture, les inégalités sont fortes. Des situations individuelles de grande pauvreté, voire de dénuement, sont observées et certains types de cultures sont « sinistrés » (fruits, vigne, lait, selon les moments…). Mais on ne peut faire de généralisation hâtive. Le risque d’un raz de marée de demandes de RSA pour les travailleurs pauvres de l’agriculture avait motivé une mission d’inspection ; il ne s’est pas concrétisé. Préciser clairement la situation en utilisant les outils précédents ou d’autres sources statistiques se heurte à plusieurs obstacles :

- La fiscalité particulière des revenus agricoles, calculée « au forfait », fait perdre leur fiabilité dans ce domaine aux principales enquêtes disponibles et complique l’estimation ;
- les revenus agricoles tendent à se diluer dans l’ensemble des revenus des foyers dits « d’agriculteurs », qui désormais, la plupart du temps, comptent aussi des salaires, des pensions, des revenus d’indépendants… ;
- la situation complexe de professions vivant souvent par nécessité dans l’endettement permanent complique l’estimation ;
- enfin, peu de synthèses exploitables ont pu être tirées des systèmes d’aide particuliers aux agriculteurs en difficulté (Agridiff).

Ces quelques éclairages font apparaître la société rurale et ses pauvres sous des jours contradictoires : certaines observations encourageraient à considérer le milieu rural comme soumis, pour l’essentiel, à des évolutions qui le rapprochent de la situation globale de la société française ; d’autres,  au contraire, justifieraient qu’une attention particulière soit apportée au risque de pauvreté des populations rurales. De surcroît, plusieurs évolutions en cours laissent augurer un avenir incertain.

Les campagnes sont repeuplées par des urbains pauvres chassés des villes par le coût du logement

Observée en « instantané », la fin d’une société rurale traditionnelle reste perceptible mais n’est pas la seule cause de la pauvreté. L’avenir pourrait-il réorienter les campagnes vers des évolutions plus positives ? Nul ne songe à un retour massif du paysan traditionnel. Mais la « vague verte » et une vision idéalisée de « la vie saine à la campagne », facilitée par la réduction des distances (par Internet ou les moyens de transport rapide) pourraient le faire penser. Trois évolutions majeures pèsent cependant sur le futur.

Le dernier recensement (2006) a confirmé un retournement des évolutions démographiques. Certes, le dépeuplement se poursuit sur certains territoires, mais il est très largement compensé par un dynamisme nouveau sur l’ensemble de l’espace rural, et notamment sur les côtes méditerranéennes et atlantiques.

Au total, la population rurale est en croissance, au même rythme que l’ensemble de la population. Le solde naturel y restant négatif, l’espace rural se repeuple essentiellement grâce à un mouvement migratoire, alors que les pôles urbains sont en décroissance. Conséquence notable : l’espace rural vieillit relativement moins vite que l’espace urbain (voir le tableau : L’espace rural se « repeuple »).

Les migrants pourraient donc constituer un nouveau potentiel pour le milieu rural. Toutefois, la répartition des arrivants par CSP n’est pas radicalement différente de la répartition actuelle des actifs, insuffisamment qualifiés. Les catégories peu qualifiées (employés et professions intermédiaires) ou non actives (retraités, personnes sans activité professionnelle, élèves ou étudiants) y occupent une place importante ; les cadres et professions intellectuelles supérieures constituent une faible part des flux (voir le tableau : Catégorie socioprofessionnelle des migrants d’âge actif).
 

Dans les années 2000, l’augmentation très rapide des prix d’acquisition des logements, des loyers et des charges annexes au logement (notamment les charges énergétiques) en ville, combinée à une stagnation des revenus, a été pour une large part à l’origine de ces migrations. Le logement est en effet devenu un poste majeur dans des budgets familiaux contraints (jusqu’à 40% pour certains ménages). Nombre de familles fortement touchées ont cherché à réduire la facture en déménageant dans des zones « moins chères ». Les coûts d’acquisition et les loyers sont en effet moins élevés en zone rurale et en outre, dans les dix dernières années, ils ont augmenté moins vite que dans les grandes agglomérations. Les hausses n’ont pas épargné le secteur social, notamment en Ile de France. A partir de la fin des années 1990, la hausse des dépenses de logement a donc poussé les migrations (directes ou plus complexes) jusque dans le « rural profond », bien que le parc rural y soit souvent privé, vétuste, en mauvais état et difficile à chauffer. Ce parc est devenu attractif pour des familles modestes mais aussi pour des familles déjà précaires qui ont espéré une vie moins lourde « qu’entre deux tours ».

Ces familles migrantes n’ont pas toujours mesuré les risques de leur environnement d’accueil : une difficulté peut y entraîner en chaîne des problèmes cumulatifs et mener certaines d’entre elles à l’isolement physique, à une sociabilité problématique et à de graves problèmes financiers. Or pas plus aux « ruraux d’origine » qu’à ces « néo ruraux », l’évolution des réseaux d’équipements et services ne semble pouvoir apporter un soutien solide dans le présent contexte.

La réduction des services et des équipements, la faible priorité aux transports locaux peuvent favoriser la paupérisation des campagnes

Les ruraux aux faibles moyens rencontrent des problèmes lourds qui peuvent les précipiter dans des situations très difficiles.   Au premier plan figurent l’accès aux équipements ou services et les transports. Les évolutions en cours ne sont pas rassurantes pour les populations rurales dans ces deux domaines.

Le retrait des services publics en milieu rural (poste, justice, écoles, hôpitaux…) fait l’objet d’un débat sur la place publique et de confrontations politiques ; il pose problème à toute la population – mais les plus démunis éprouvent des difficultés plus lourdes à compenser ce retrait par des déplacements. Certains indicateurs de la Banque permanente des équipements de l’INSEE (BPE), beaucoup moins commentés, montrent aussi que le milieu rural est déficitaire pour beaucoup de services à fort impact social. On sait que les médecins et certains services de santé y deviennent par endroits difficilement accessibles, mais on connaît moins la situation des services sociaux, des services liés à l’emploi (centres de formation, relais de l’ANPE, missions locales…) et des services d’accueil pour la petite enfance, dont la rareté constitue un handicap lourd. Pour des populations aux moyens très limités, Il ne s’agit pas seulement de gênes dans la vie quotidienne, mais d’un travail inaccessible ou de dépenses irréalisables (des maladies chroniques entraînant par exemple de longues absences du travail à cause d'une impossibilité d'utiliser les transports, etc.).

Selon les indicateurs synthétiques disponibles, pour accéder à différentes catégories d’activités (commerces, administrations, services publics et privés) la « distance en temps de transport » semblerait généralement « raisonnable ». Mais cet indicateur rend compte des temps de transport en voiture. Il ne peut traduire les difficultés rencontrées par les personnes dépendantes de trains ou d’autocars aux horaires impraticables, parce qu’elles ne disposent pas d’un véhicule personnel – voire de deux par famille si les contraintes de déplacement (travail, scolarité, approvisionnement, relations sociales, culture…) l’exigent. Pas de permis, pas de véhicule, carburant trop cher…, ont également pour conséquence, à l’heure des hypermarchés, un approvisionnement alimentaire plus cher, et à l’heure des complexités institutionnelles, la complication de beaucoup de démarches. Nombre d’opérations ou d’informations pourraient certes circuler sur Internet, mais le haut débit dans le monde rural n’a pas été prioritaire. A la campagne, les moyens de transport et de communication, et leurs coûts, sont un enjeu essentiel en matière d’inégalités sociales.

De fait, la plupart des bassins ruraux pauvres sont des bassins enclavés. Mais pour des raisons « de performance », les tendances récentes ont clairement été de privilégier les regroupements de services (par nature en ville), les grandes lignes, les zones à forte densité de population. En termes d’horaires et de rapidité, la qualité de la desserte dans le milieu rural par les transports publics, y compris à proximité des grandes villes, semble en moyenne sur une pente régressive, comme on a pu le tester sur plusieurs sites – posant ainsi des problèmes insolubles, écartant notamment les trajets pendulaires de travail.

Tout concourt donc à enclencher une spirale descendante si la moindre anicroche survient dans une vie familiale comme dans celle d’un territoire rural : isolement, problèmes d’emploi, de déplacement, départ des individus les plus dynamiques, restriction de la vie sociale et, au final, chute dans une « trappe à pauvreté », certes différente de celle que les économistes ont identifiée dans le système de redistribution sociale, mais tout aussi efficace ; elle peut se refermer durement sur les individus et les territoires. Le milieu rural ne se qualifie plus comme terre d’exode, mais ne devient alors qu’un mauvais refuge pour ceux qui fuient des zones urbaines hostiles. Localement aussi, certaines dynamiques globales et collectives sont enclenchées pour parer à de tels risques, mais elles se heurtent à de grandes difficultés.

Les dynamiques nouvelles de développement rural doivent surmonter des obstacles mal identifiés et peu compensés

Il n’y a pas de fatalité absolue aux difficultés qu’on vient de décrire ; des facteurs dynamiques valorisent aussi les atouts du milieu rural : ouverture sur la « nature », recherche de vie « plus calme », valorisation de certaines ressources agricoles, délocalisation possible de certains travaux, main d’œuvre disponible… Limiter les risques de chute dans la « trappe à pauvreté » n’est pas une démarche « individuelle » ; cela suppose le développement de projets territoriaux collectifs.

Parallèlement à des projets de développement économique, des besoins de développement qu’il est convenu d’appeler « social » (équipements petite enfance, formation, culture du déplacement…), en direction notamment des jeunes adultes, sont avérés. On observe localement des initiatives tendant à compenser des handicaps territoriaux : aménagement de « points de services » rassemblant différentes institutions sociales, prêts de voitures ou de mobylettes, offre de logements spécifiques, socialisation des jeunes... Mais les projets sont peu soutenus et les initiatives peinent à se développer.

Au niveau européen, national et régional, les pouvoirs publics ont fait quelques ouvertures vers le financement d’actions de développement rural. Mais celles-ci ne prennent pas toujours assez en compte la dimension sociale de ce développement et les risques de pauvreté. En se situant dans le simple prolongement des réflexions précédentes, on voudrait surtout relever quelques difficultés – en grande partie propres à la France – qui ne peuvent être négligées, car elles sont susceptibles de faire obstacle à la mise en œuvre de la plupart des actions.   

Dans le cadre des procédures ayant actuellement la faveur des pouvoirs publics, c’est-à-dire des appels d’offre sur projets construits à durée limitée, les interlocuteurs naturels du milieu rural auxquels leurs propositions s’adressent sont rarement en mesure de s’en saisir pour des actions de long terme, compte tenu de trois facteurs :
- La rareté des compétences disponibles sur le plan local. Les trop faibles qualifications dont souffre le milieu rural constituent un double handicap : absence de personnels compétents en ingénierie du développement pour concevoir et mettre en place les actions de terrain ; élus de petites localités ni familiers de questions complexes, ni enclins à engager le recrutement « d’experts » pour des actions à long terme onéreuses dont le bénéfice est difficile à identifier ;
- La taille des collectivités territoriales rurales, souvent trop restreinte. Même regroupées dans des établissements publics intercommunaux, il est rare que des collectivités de quelques centaines, voire quelques dizaines d’habitants, atteignent une ampleur suffisante pour y développer des projets structurés significatifs. Le niveau pertinent, tant pour le développement économique que pour le développement social du milieu rural est plutôt de l’ordre de quatre ou cinq cantons – un regroupement qui ne va pas encore de soi dans la France d’aujourd’hui ;
- Les délais propres aux procédures d’appels d’offres sont trop courts. Trop courts (quelques semaines) pour préparer des réponses pertinentes concertées avec les acteurs locaux peu coutumiers de ces formes d’action ; trop courts (quelques mois) pour les mettre en place dans des conditions locales difficiles ; trop courts, enfin, (deux à trois ans tout au plus) pour avoir un impact sur le développement à long terme des territoires.

On le voit, la problématique de la pauvreté débouche rapidement sur des problèmes à la fois techniques - en termes d’aménagement du territoire - et politiques - en termes d’organisation des collectivités territoriales et des processus d’action proposés.

Conclusion

On s’est d’abord appuyé sur une sèche analyse statistique, qui souligne que même les nomenclatures ne permettent pas de distinguer clairement le « rural » de l’« urbain », puis on a développé une analyse plus qualitative de figures de la pauvreté, dont beaucoup naviguent aussi entre rural et urbain, et tenté de démêler quelques-uns des processus de « chute dans la pauvreté » dans un milieu rural où se cumulent rapidement les handicaps. Le regard n’a donc pas cessé de porter alternativement sur le rural et l’urbain : il n’est probablement plus possible de considérer la pauvreté rurale « en elle-même », sans référence au monde urbain avec lequel elle ne cesse de s’articuler.  

En guise d’ouverture sur l’avenir, même dans cette approche rapide, s’impose un schéma d’action localisée combinant « développement économique » et « développement social ». De fait, on rejoint ainsi le principe directeur constant, pragmatique, de l’action urbaine sur la pauvreté et notamment celle des « quartiers difficiles ». Dans ces zones, on sait que l'action sur le seul environnement bâti n'a guère de sens sans désenclavement des quartiers, aides sociales spécifiques associant la population et mesures de développement de l'activité et de l'emploi. Depuis plusieurs décennies, les acteurs de terrain (pas toujours entendus) appellent à  mettre en place des actions globalisées de différentes natures, alliant intervention sur l’habitat, sur la vie sociale, sur le tissu économique et sur les services publics. Ce même principe, adapté, pourrait inspirer l’action contre la pauvreté dans le milieu rural, moins dégradé sans doute que celui des quartiers urbains les plus difficiles, mais peut-être placé aujourd’hui sous la menace d’une évolution en grande partie de même nature.

Références

Rapport et recueils de données référencés sur Internet : 

•    Pauvreté, précarité, solidarité en milieu rural, rapport  IGAS-CGAAER, septembre 2009.

•    Les revenus et le patrimoine des ménages,  INSEE références,  édition 2011.

•    À la campagne, comme à la ville, des commerces traditionnels proches de la population, Gwennaël Solard, division Commerce, Insee, juin 2009.

•    La croissance périurbaine depuis 45 ans - Extension et densification, Brigitte Baccaïni et François Sémécurbe, pôle Analyse territoriale, INSEE Première, juin 2009.

•    Les bassins de vie des bourgs et petites villes : une économie résidentielle et souvent industrielle, Éric Ambiaud (Insee), Michel Blanc et Bertrand Schmitt (Inra) - INSEE Première, avril 2004.

•    Etude sur le processus d’exclusion et d’insertion en milieu rural, FNARS-Bourgogne et IRTESS Bourgogne, 2009.

Ouvrages :

•    MENDRAS H., La fin des paysans (1967), Arles, Actes Sud, 4e édition, 1992.

•    HERVIEU B., VIARD  J., Au bonheur des campagnes, La Tour d’Aigues, Editions de l'Aube, 1996 et 2001.

•    PAGES  A.,  La pauvreté en milieu rural, Alexandre, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2005.

Films :

•    Adieu Gary, 2008, de Nassim Amaouche, Editeur DVD : Studio Canal.

•    Profils paysans, trilogie documentaire de Raymond Depardon dont les films sont sortis en 2001 (L’approche), 2005 (Le quotidien), 2008 (La vie moderne), Editeur DVD : Arte Vidéo.