En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne

Par Marianne BERTHOD-WURMSER
Comment citer cet article
Marianne BERTHOD-WURMSER, "En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/en-france-les-pauvres-sen-vont-aussi-a-la-campagne

Il n’y a pas de fatalité absolue aux difficultés qu’on vient de décrire ; des facteurs dynamiques valorisent aussi les atouts du milieu rural : ouverture sur la « nature », recherche de vie « plus calme », valorisation de certaines ressources agricoles, délocalisation possible de certains travaux, main d’œuvre disponible… Limiter les risques de chute dans la « trappe à pauvreté » n’est pas une démarche « individuelle » ; cela suppose le développement de projets territoriaux collectifs.

Parallèlement à des projets de développement économique, des besoins de développement qu’il est convenu d’appeler « social » (équipements petite enfance, formation, culture du déplacement…), en direction notamment des jeunes adultes, sont avérés. On observe localement des initiatives tendant à compenser des handicaps territoriaux : aménagement de « points de services » rassemblant différentes institutions sociales, prêts de voitures ou de mobylettes, offre de logements spécifiques, socialisation des jeunes... Mais les projets sont peu soutenus et les initiatives peinent à se développer.

Au niveau européen, national et régional, les pouvoirs publics ont fait quelques ouvertures vers le financement d’actions de développement rural. Mais celles-ci ne prennent pas toujours assez en compte la dimension sociale de ce développement et les risques de pauvreté. En se situant dans le simple prolongement des réflexions précédentes, on voudrait surtout relever quelques difficultés – en grande partie propres à la France – qui ne peuvent être négligées, car elles sont susceptibles de faire obstacle à la mise en œuvre de la plupart des actions.   

Dans le cadre des procédures ayant actuellement la faveur des pouvoirs publics, c’est-à-dire des appels d’offre sur projets construits à durée limitée, les interlocuteurs naturels du milieu rural auxquels leurs propositions s’adressent sont rarement en mesure de s’en saisir pour des actions de long terme, compte tenu de trois facteurs :
- La rareté des compétences disponibles sur le plan local. Les trop faibles qualifications dont souffre le milieu rural constituent un double handicap : absence de personnels compétents en ingénierie du développement pour concevoir et mettre en place les actions de terrain ; élus de petites localités ni familiers de questions complexes, ni enclins à engager le recrutement « d’experts » pour des actions à long terme onéreuses dont le bénéfice est difficile à identifier ;
- La taille des collectivités territoriales rurales, souvent trop restreinte. Même regroupées dans des établissements publics intercommunaux, il est rare que des collectivités de quelques centaines, voire quelques dizaines d’habitants, atteignent une ampleur suffisante pour y développer des projets structurés significatifs. Le niveau pertinent, tant pour le développement économique que pour le développement social du milieu rural est plutôt de l’ordre de quatre ou cinq cantons – un regroupement qui ne va pas encore de soi dans la France d’aujourd’hui ;
- Les délais propres aux procédures d’appels d’offres sont trop courts. Trop courts (quelques semaines) pour préparer des réponses pertinentes concertées avec les acteurs locaux peu coutumiers de ces formes d’action ; trop courts (quelques mois) pour les mettre en place dans des conditions locales difficiles ; trop courts, enfin, (deux à trois ans tout au plus) pour avoir un impact sur le développement à long terme des territoires.

On le voit, la problématique de la pauvreté débouche rapidement sur des problèmes à la fois techniques - en termes d’aménagement du territoire - et politiques - en termes d’organisation des collectivités territoriales et des processus d’action proposés.