En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne

Par Marianne BERTHOD-WURMSER
Comment citer cet article
Marianne BERTHOD-WURMSER, "En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 23/04/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/en-france-les-pauvres-sen-vont-aussi-a-la-campagne

L’observation de la pauvreté rurale en France est ancienne. On est tenté de remonter, au moins, aux descriptions de Vauban s’élevant contre les taxes prélevées sur la population des campagnes écrasée par la pénurie de moyens de subsistance. Dans la vision contemporaine de pays développés comme la France, la pauvreté met d’abord en cause l’emploi, salarié ou non - aujourd’hui majoritairement tertiaire, modérément industriel et chichement agricole – qui assure directement ou indirectement à tous leurs ressources. La pauvreté est aussi unanimement caractérisée aujourd’hui comme multidimensionnelle : les « pauvres » ont des revenus insuffisants, mais ils sont aussi déficitaires  en éducation, formation professionnelle, santé et culture, éprouvent des difficultés dans leurs relations avec les institutions, connaissent souvent des situations familiales difficiles et peuvent être marqués par ces facteurs dans leurs comportements (repli sur soi, addictions…). Le territoire de résidence - source ou conséquence de la situation de pauvreté par des processus d’acculturation, de stigmatisation ou de relégation - constitue l’une de ces « dimensions ».

En France, depuis la fin des années 1970, la relation pauvreté-territoire renvoie essentiellement à la concentration de difficultés dans certains quartiers de l’espace urbain ; ainsi est née progressivement une politique désignée officiellement aujourd’hui comme politique de la ville - concentrée en réalité sur quelque sept cents quartiers. Mais ni les enquêtes générales ni les politiques publiques n’ont prêté une attention particulière à la situation des ruraux.

Très peu d’efforts ont été déployés pour identifier l’ampleur de la pauvreté en milieu rural :
- qui ne fait guère parler d’elle (à l’opposé des « explosions » régulières des banlieues) ;
- dont on pense, par reproduction de schémas anciens, identifier aisément les principaux facteurs en se référant aux phénomènes séculaires d’exode rural, de vieillissement des campagnes et aux crises agricoles récentes ;
- que les évolutions technologiques (« travailler par Internet chez soi à la campagne ») ou idéologiques (« rapprochement avec la nature ») tendent à écarter au profit d’une vision positive, voire idéalisée, de la ruralité.

Les outils d’analyse contemporains mobilisés pour d’autres territoires (situations d’emploi et professions, revenus familiaux…) peuvent cependant être sollicités pour répondre à des questions simples, à portée pratique : l’espace rural comporte-t-il aussi des territoires à enjeu du point de vue de la pauvreté ? Les « pauvres ruraux » sont-ils identiques aux « pauvres urbains » ? Les facteurs de paupérisation rurale peuvent-ils faire l’objet d’interventions spécifiques pertinentes ?  

De nombreux auteurs ont usé d’approches socio-ethnologiques pour analyser les transformations du monde agricole et rural et pour qualifier la pauvreté rurale et ses modes d’expression (Mendras, 1992 ; Hervieu, Viard, 2001 ; Pagès, 2005). Ici on se propose plutôt de mobiliser les outils statistiques communément utilisés pour étudier la pauvreté. On s’appuie essentiellement sur le travail réalisé au cours d’une brève mission conduite par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et le Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et de l’espace rural (CGAAER) pour un rapport publié fin 2009. Pour cet article, quelques mises à jour des données ont pu être réalisées par l’auteur avec l’appui de l’INSEE ; en revanche, le matériau qualitatif recueilli lors de l’enquête sur place par les inspections dans cinq départements n’a pu être complété ou renouvelé.