En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne

Par Marianne BERTHOD-WURMSER
Comment citer cet article
Marianne BERTHOD-WURMSER, "En France, les pauvres s'en vont aussi à la campagne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/en-france-les-pauvres-sen-vont-aussi-a-la-campagne

Certaines catégories de la population rurale sont plus touchées que d’autres par la pauvreté – tant monétaire que liée aux conditions de vie. Une approche statistique fournit un premier cadrage par grandes catégories. En s’appuyant en outre sur les études disponibles et sur des observations recueillies localement, notamment auprès des institutions sociales, on esquisse un ensemble de « profils de pauvres ruraux » auxquels  correspond un nombre de personnes malheureusement difficile à préciser.

Quantitativement, les catégories les plus touchées par la pauvreté sont les mêmes qu’en milieu urbain : les adultes jeunes notamment les jeunes femmes, les personnes peu diplômées, les chômeurs, les personnes appartenant aux CSP ouvriers et employés, enfin les locataires plutôt que les propriétaires ou accédants (voir le tableau : Mesures de la pauvreté en milieu rural et en milieu urbain). Pourtant, une pauvreté jeune, féminine, ouvrière ou employée, liée à une faible formation, ne correspond pas vraiment aux représentations emblématiques du monde rural. C’est pourquoi quelques points méritent d’être approfondis ici.  La mission IGAS-CGAAER avait détaillé une dizaine de « profils » de la pauvreté en milieu rural.

Voir l'encadré sur les principales figures de la pauvreté rurale

Les principales figures de la pauvreté rurale
retenues par le rapport IGAS-CGAAER

•    Parmi les ruraux de toujours
-      Les exploitants agricoles spécialisés dans les secteurs en crise ou sur des exploitations « trop petites » ;
-      Les salariés précaires de l’agriculture et de l’artisanat ;
-      Les jeunes peu qualifiés issus du monde rural ;
-      Les veuves âgées (anciennes « aidantes familiales ») ;
-      Les ex-salariés d’une industrie disparue.

•    Parmi les « néo-ruraux »
-      Certains des plus aventureux  parmi ceux qui ont choisi le « retour à la terre » ;
-      Les familles modestes poussées par les prix à se loger loin de la ville ;
-      Les familles pauvres qui espèrent survivre mieux à la campagne avec (ou sans) le RMI ;
-      Les errants « Nord-Sud » (Sud de la France).

Source : Rapport IGAS-CGAAER


On se contentera de donner ici des indications sur quelques points en mettant l’accent sur six situations qui donnent fréquemment lieu à des contresens :

• Les personnes âgées sont proportionnellement plus nombreuses dans la population rurale (voir le tableau : Répartition de la population par tranches d’âge) ; on ne peut dire pourtant qu’il s’agisse d’un facteur de pauvreté dominant – aujourd’hui, le taux de pauvreté des ruraux de 65 ans et plus est en effet inférieur au taux moyen ; il ne dépasse pas 10%. Certes un petit nombre de veuves d’agriculteurs très âgées, n’ayant pu cotiser en leur temps comme « aides familiales », ont acquis des droits à pension à la limite de la survie. Certes aussi, la place des allocataires du minimum vieillesse est relativement plus importante dans le monde rural (de même que celle des bénéficiaires ruraux de l’allocation aux adultes handicapés - AAH -, de même montant). Mais cela contribueraient plutôt à y limiter l’intensité de la pauvreté. En effet le minimum vieillesse et l’AAH, quoiqu’inférieurs au seuil de pauvreté, sont supérieurs de 50% à ce que perçoivent les personnes sans ressources d’âge actif, incomparablement plus nombreuses en milieu urbain.

Voir l'encadré sur l'intensité de la pauvreté et les inégalités de niveaux de vie

Intensité de la pauvreté et inégalités de niveaux de vie

L'intensité de la pauvreté (Poverty Gap) est un indicateur qui permet d'apprécier à quel point le niveau de vie de la population pauvre est inférieur au seuil de pauvreté. Formellement, il est calculé de la manière suivante : (Seuil de pauvreté – Niveau de vie médian de la population pauvre) / Seuil de pauvreté.
Plus cet indicateur est élevé et plus la pauvreté est dite intense : le niveau de vie des plus pauvres est très inférieur au seuil de pauvreté. L’intensité de la pauvreté est moins forte dans l’espace à dominante rurale où, d’une façon plus générale, comme le montre le tableau ci-dessous, les revenus sont plus resserrés qu’en milieu urbain.

Inégalités de niveaux de vie en milieu rural

en euros par an - 2006

 

Dans l’EDR

En France métropolitaine

   

 

1er décile (D1)

9 450€

9 720€

Médiane (D5)

16 180€

17 600€

9e décile (D9)

28 090€

33 190€

 

 

 

D9/D1

2,97

3,4

 

 

 

Indice de Gini

0,262

0,293

 

 

 

Intensité de la pauvreté (en %)

16,9

18,2

Source : INSEE. Enquête sur les revenus fiscaux et sociaux 2006.

Lecture : en 2006, en France métropolitaine les 10% les plus pauvres de l’espace rural ont un revenu annuel inférieur à 9 720 euros et les 10% les plus riches, un revenu supérieur à 33 190 euros soit un rapport de 3,4 entre D9 et D1. Les niveaux de D1 et surtout de D9 sont inférieurs pour la France rurale où il y a moins de « très riches ». Un rapport D9/D1 moins élevé (2,97) montre que dans le monde rural, les inégalités des niveaux de vie sont moins fortes. L’intensité de la pauvreté, moins élevée, relève de la même observation.

Le montant de la plupart des minima sociaux est fixé à un niveau inférieur au seuil de pauvreté. L’écart entre le seuil de pauvreté (949€/mois en 2008) et le RMI (448€/mois la même année pour une personne seule) ou le minimum vieillesse et l’allocation aux adultes handicapés (628€/mois) s’est creusé de façon accélérée depuis la fin des années 1990. En 2009, 575 000 personnes bénéficiaient du minimum vieillesse, dont 72 000 relevaient du régime agricole ; 1,78 million de personnes bénéficiaient du RSA, dont 13 300 relevaient du régime agricole.


• Dans le monde rural, il est fréquent que des personnes ou des familles n’accèdent pas à certaines prestations sociales, notamment aux minima sociaux auxquelles elles auraient droit, de sorte que la part de l’apport des prestations sociales dans les  premiers déciles de revenus y est plus faible (voir le graphique : prestations sociales selon le niveau de vie du ménage).

Deux raisons à cette situation :

- Par crainte d’entamer leur patrimoine agricole ou immobilier ou de porter préjudice à leurs enfants auxquels ce patrimoine doit revenir, certains renoncent à demander différentes prestations attribuées sous condition d’obligation alimentaire ou de récupération sur succession ;
- En milieu rural les attitudes sont souvent méfiantes, les contacts peu fréquents avec les services sociaux (d’ailleurs moins accessibles) et le souci du « qu’en-dira-t-on » est très présent. Les droits sociaux, méconnus, sont assimilés à un recours à l’assistance, socialement très disqualifiant dans la société locale. Les ruraux sont « taiseux », même en cas de difficultés graves.

• Dans les dernières années, le chômage a touché rudement l’industrie, toujours présente jusqu’à une date récente dans le monde rural, notamment sous forme d’entreprises moyennes traditionnelles (laine dans le Sud-Ouest, dentelle dans le Nord…) et de filiales ou de sous-traitantes de plus grands groupes (automobile, cimenteries..). Les ouvriers qui sont restés sur place ont très peu de chances de retrouver un emploi.

• Pour les jeunes qui ont grandi dans un milieu « culturellement pauvre », peu socialisé, les démarches de formation posent de réels problèmes de tous ordres. En outre, un grand nombre disposent d’un espace de « mobilité imaginable » parfois incroyablement restreint. Certains refusent par exemple des formations les contraignant, en semaine, à se déplacer jusqu’à la petite ville voisine qui les effraie. Le taux de chômage de ceux qui n’ont pas migré vers la ville est de même ordre que celui des jeunes urbains (
voir le tableau : Taux de chômage comparé milieu rural-milieu urbain). Les jeunes sont aussi confrontés à une forte pénurie de logements sociaux accessibles. Enfin dans des  milieux ruraux de tradition industrielle où la jeunesse contemporaine constitue la troisième génération de « sans travail », la relation culturelle à l’activité professionnelle devient difficile ; comme en ville, le malaise s’étend et la circulation de produits illicites est signalée comme assez fréquente (Pages, 2005).

• La population pauvre est majoritairement composée de personnes vivant seules, avec ou sans enfants (voir le graphique : pauvreté selon le type de ménage). La situation des familles monoparentales (qui ne sont guère plus rares en milieu rural qu’en milieu urbain) est particulièrement précaire par suite d’une quasi-absence de systèmes de garde d’enfants, d’un emploi rare et éloigné nécessitant un moyen de transport coûteux et des trajets longs, inégalement compatibles avec des responsabilités à l’égard d’enfants. D’où les risques « d’isolement  dans la pauvreté » plus élevés pour ces familles.
Les couples avec de jeunes enfants sont loin d’être exempts de pauvreté (voir le graphique : pauvreté selon le type de ménage). Beaucoup de familles, des nouvelles venues en milieu rural notamment, sont surprises des lourdes conséquences que peuvent y entraîner des évènements imprévus (de la panne de voiture à la dissolution conjugale en passant par la perte d’emploi). Avec l’isolement et les difficultés à trouver du travail, certaines glissent rapidement vers des situations inextricables.

• Enfin, sans constituer le gros des troupes, certains agriculteurs sont aussi atteints par la pauvreté. En agriculture, les inégalités sont fortes. Des situations individuelles de grande pauvreté, voire de dénuement, sont observées et certains types de cultures sont « sinistrés » (fruits, vigne, lait, selon les moments…). Mais on ne peut faire de généralisation hâtive. Le risque d’un raz de marée de demandes de RSA pour les travailleurs pauvres de l’agriculture avait motivé une mission d’inspection ; il ne s’est pas concrétisé. Préciser clairement la situation en utilisant les outils précédents ou d’autres sources statistiques se heurte à plusieurs obstacles :

- La fiscalité particulière des revenus agricoles, calculée « au forfait », fait perdre leur fiabilité dans ce domaine aux principales enquêtes disponibles et complique l’estimation ;
- les revenus agricoles tendent à se diluer dans l’ensemble des revenus des foyers dits « d’agriculteurs », qui désormais, la plupart du temps, comptent aussi des salaires, des pensions, des revenus d’indépendants… ;
- la situation complexe de professions vivant souvent par nécessité dans l’endettement permanent complique l’estimation ;
- enfin, peu de synthèses exploitables ont pu être tirées des systèmes d’aide particuliers aux agriculteurs en difficulté (Agridiff).

Ces quelques éclairages font apparaître la société rurale et ses pauvres sous des jours contradictoires : certaines observations encourageraient à considérer le milieu rural comme soumis, pour l’essentiel, à des évolutions qui le rapprochent de la situation globale de la société française ; d’autres,  au contraire, justifieraient qu’une attention particulière soit apportée au risque de pauvreté des populations rurales. De surcroît, plusieurs évolutions en cours laissent augurer un avenir incertain.