Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats

Par Pierre-Noël GIRAUD
Comment citer cet article
Pierre-Noël GIRAUD, "Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 19/10/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/inegalites-pauvrete-globalisation-faits-et-debats

J’appliquerai une grille d’analyse en termes d’emplois nomades et sédentaires, issue de mes travaux sur la globalisation et les inégalités, à l’examen des craintes qui se manifestent aujourd’hui à propos de la désindustrialisation de l’Europe, et de la France en particulier. Nous partirons de deux constats que nous commenterons et finirons sur une  typologie récapitulative des propositions de politique économique destinées à faire cesser cette désindustrialisation.

Premier constat : nomades et sédentaires en France en 2008

En 2008, les emplois en France se divisaient de la façon suivante : 28% d’emplois qu’on peut qualifier de « nomades » en ceci qu'ils sont soumis à une compétition désormais globale et que, s'ils perdent leur compétitivité, ils disparaissent dans un territoire pour apparaître ailleurs et 72% d’emplois qualifiés de « sédentaires » qui sont en compétition, éventuellement vive, les uns avec les autres, mais qui, si la demande purement nationale à laquelle ils répondent reste constante, n'ont pas de raison de diminuer.



Les emplois « sédentaires » se trouvent pour l'essentiel dans les services publics et privés à la personne et dans le bâtiment et les travaux publics - encore que ce secteur pourrait être ouvert à la compétition internationale comme il l'est dans de nombreux pays. Dans les secteurs d'emplois « nomades », nous trouvons l'agriculture et l'industrie ; nous avons ici agrégés à l'industrie les services à l'industrie et une partie des services délocalisables, dont la plupart des services à haute valeur ajoutée : finance, publicité et conception-design, etc.
Notons que ces statistiques sont encore très imparfaites : on est loin d’une comptabilité permettant d’évaluer précisément les emplois « nomades » et « sédentaires » et leurs valeurs ajoutées respectives.

Deuxième constat : la haute technologie et les marques représentent 12% de l’industrie (Etude de McKinsey Global Institute)

En 2008, la France comptait  8% d'industrie et de services « d’innovation » appelés aussi « de haute technologie » et 4% d'industrie et de services reposant sur la puissance de « marques » d'appellation nationale valorisant un capital humain et naturel dont une partie est solidement attachée aux territoires mais dont une partie (les créateurs de mode par exemple) peut changer de territoires, et enfin une masse encore très importante d'industries intermédiaires : 9% pour les secteurs « fortement exposés », 32% pour ceux « en équilibre instable » et 47% pour les secteurs « continentaux » (chimie, ciment, industrie du bois et agroalimentaires) dont les produits voyagent moins loin et sont donc moins soumis à la compétition lointaine. Parmi ceux-ci, certains, comme une partie au moins de la chimie, pourraient être qualifiés d'« instables ».



Les secteurs « fortement exposés » et « instables » ont perdu des emplois depuis 2001 : -4,2 et -1,2% par an respectivement.

De ces constats on peut tirer plusieurs commentaires. Ainsi, un territoire est d'autant plus riche et égalitaire que la part relative de l'économie nomade est importante. Il y a deux ans, j’ai publié dans un ouvrage, La mondialisation. Emergences et fragmentations, un modèle très simple montrant que, sur la base des rapports d’échanges qui existent entre nomades et sédentaires, le PIB d'un pays dépend essentiellement du nombre relatif de nomades et de l’attrait relatif des biens et services produits par les sédentaires pour les consommateurs du territoire. Il s'ensuit que la croissance ne peut venir que de l’augmentation du nombre et de la richesse des nomades et/ou de l'amélioration de la productivité et de la qualité du secteur sédentaire. Ainsi, on ne soulignera jamais assez l'importance de stimuler la productivité et la qualité du secteur des services sédentaires. Quant aux inégalités entre nomades et sédentaires, elles dépendent des deux mêmes facteurs :la  part relative des nomades dans la population active et l'attrait relatif des biens et services sédentaires.
Il est donc crucial, si l'on veut maîtriser les effets inégalitaires de la globalisation, d'au moins maintenir, voire d'augmenter la
proportion d'emplois nomades, qui a régulièrement diminué ces dernières années, sur nos territoires en Europe.

Il est pratiquement évident que nous ne pourrons atteindre l’objectif  d’augmentation du nombre des nomades en nous appuyant uniquement sur les secteurs d'innovation et de marques. Ceux-ci représentent 12% de l’emploi de nos industries et services nomades et ils ne pourront pas remplacer la moitié des nomades menacés (puisqu’une partie des industries « continentales », telle la chimie, l’est aussi comme le montre l’exemple récent du raffinage). Cela supposerait un effort de formation et de reconversion gigantesque en quelques années.

Que faut-il « rapatrier »  de l’industrie ? Et quelle peut être la justification économique de ce choix ? La justification est naturellement de long terme. Les pays émergents, en première ligne la Chine, sont arrivés à un niveau de rattrapage tel, qu'ils sont désormais de redoutables concurrents dans tous les secteurs de l'industrie et des services nomades. Ils ont pu le devenir rapidement via les investissements directs étrangers qui ont échangé l'accès au marché intérieur chinois contre la possibilité pour les joint ventures avec les Chinois de commencer d'exporter, soit accès au marché chinois contre accès au marché international. Mais nous en sommes maintenant à un autre stade, compte tenu du degré d'éclatement qu'ont atteint les chaînes de valeur mise en œuvre par les firmes globales d'origine occidentale, japonaise ou coréenne. Désormais, un appareil électronique grand public innovant est conçu en Californie ; sa campagne de lancement est conçue et pilotée depuis Londres, son financement par Wall Street ; les composants sont fabriqués, selon leur complexité, au Japon, à Taïwan, en Corée, en Chine ou au Vietnam ; les matières premières viennent pour certaines encore d'autres pays. Le montage, peu mécanisé, se fait en Chine dans de gigantesques usines ; la commercialisation a lieu dans des réseaux spécialisés variant selon les zones et les productions sont liées à la vente des logiciels et à l’accès aux réseaux, eux-mêmes produits en chaînes de valeur éclatées. Dans ces conditions, les firmes chinoises ou indiennes (dans des modalités différentes) ont pu s'insérer dans pratiquement tous les niveaux des chaînes de valeur, en passant des accords de coopération et en développant rapidement leurs capacités propres.

La question cruciale pour la stabilité de nos territoires n'est donc pas tant : « quelles industries devrions-nous garder ? » que : « quelle part des chaînes de valeur de la production globale devrions-nous conserver ? ». Pour répondre à cette question, il faut bien évidemment se projeter dans un avenir pas nécessairement très lointain, quinze à vingt ans au plus, horizon auquel la compétitivité-prix de la localisation en Chine d'une part importante des chaînes de valeur aura disparu. Il ne s’agit pas de main-d’œuvre non qualifiée - qui devrait être progressivement transférée de l’Asie vers l'Afrique afin que cette dernière entre aussi dans un processus de rattrapage. Il s'agit de maillons intermédiaires des chaînes de valeur. Dans ces maillons, la compétitivité-prix de la Chine aura disparu d’ici vingt ans. Si, entre temps, le territoire européen les a abandonnés, il ne pourra pas les reconstituer rapidement car ils reposent sur un capital humain et social dont la durée de formation est longue. Même en Chine, qui grâce aux investissements directs étrangers a pu opérer un rattrapage très rapide, vingt ou trente ans ont été nécessaires.
Il est donc légitime d'instaurer non pas « la protection des industries naissantes » mais la « protection des métiers industriels voués à la renaissance » ou en termes plus techniques, «  des morceaux de chaînes de valeur à fort investissement en capital humain ». En font partie les compétences de production et d’assemblage très automatisés de l’industrie manufacturière. Ces chaînes de valeur ne sont que temporairement non compétitives avec la Chine ou l’Inde, territoires où le prix de telles ressources humaines, quoiqu’augmentant rapidement, reste tiré vers le bas par la faible productivité de l’économie sédentaire chinoise et encore plus indienne.
On voit bien la différence entre cette attitude et « l'accord multifibre » qui ne visait qu'à ralentir, dans la filière textile, les abandons considérés comme inévitables. Il ne s'agit pas d'une stratégie défensive mais d'une stratégie d’optimisation à long terme de la seule ressource qui produise la croissance du bien-être et la réduction des inégalités : l’accumulation de capital humain et social.  Rien ne sert de laisser détruire du capital humain maintenant, avec tous les effets induits que cela aura sur la dégradation du capital social, alors qu’il nous en coûterait quinze ou vingt ans d’efforts pour le reconstituer tandis que nous nous serions (relativement) appauvris entre temps. C’est un calcul très simple de bonne gestion de ce qui fait « la richesse des nations » : leur capital humain et social.

Une fois entendu qu'il est nécessaire de préserver les chaînes de valeur sur le territoire européen, il faut s’attaquer aux causes pour lancer la reconquête. La Chine et l'Europe ne combattent pas à armes égales. Le gouvernement chinois protège son marché intérieur et impose des taux importants et croissants de contenu local et des transferts massifs de technologie ; il constitue, à la japonaise, des oligopoles compétitifs de trois à quatre firmes publiques (à la différence du Japon des années 1970, où les firmes étaient privées, ou de la Corée des chaebols, plus concentrés) dans chacun des grands secteurs jugés stratégiques ; il les incite à s’internationaliser et soutient, grâce à une diplomatie économique très active, leur expansion à l'étranger ; il met à leur service des capacités d'investissement pratiquement illimitées, accumulées par les fonds souverains et la Banque centrale : 3 500 milliards de dollars. Ces firmes, en coopération multiformes avec les entreprises globales, exportent des avions et de l’ingénierie, demain des centrales nucléaires, des usines de retraitement et des services financiers.

Il est grand temps de rééquilibrer les règles du jeu économique entre la Chine et l’Europe. Commençons par  réfléchir à ce que serait une simple « réciprocité », premier moyen de niveler le terrain de jeu. Ne pourrait-on pas traiter les firmes chinoises de la façon dont Pékin considère les compagnies globales ? Instituer une sorte d'obligation de valeur ajoutée européenne si l’on veut profiter du vaste marché intérieur européen ?  Autrement dit,  bienvenue aux biens et services chinois et indiens, à condition qu’une part de leur valeur ajoutée soit localisée en Europe. Bienvenue aux firmes chinoises et indiennes si elles investissent et viennent produire chez nous, avec nos ressources, et dans tous les domaines, y compris la recherche.
Que de riches fertilisations croisées en perspective ! Cela ne permettrait-il pas à chacun de tirer parti de la globalisation ? N’y a-t-il pas en la matière place pour des stratégies coopératives de recentrage conjoint des émergents et de l’Europe ? Cette stratégie pourrait s’accompagner d’une industrialisation de l’Afrique, qui pourrait ainsi monter à son tour en gamme. Ne dispose-t-on pas ici d’une stratégie coopérative optimale ?
Il ne s’agit pas, du moins d’entrée de jeu, de se « protéger », mais de négocier, avec des menaces crédibles de traitement réciproque, des solutions coopératives de recentrage, qui peuvent s’obtenir par une coopération des politiques économiques, monétaires et de change.