Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats

Par Pierre-Noël GIRAUD
Comment citer cet article
Pierre-Noël GIRAUD, "Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 12/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/inegalites-pauvrete-globalisation-faits-et-debats

Il est aujourd'hui difficile de démontrer que la globalisation empêche les pays pauvres de se développer ou encore qu’ils n’ont qu’à se libéraliser pour émerger. Le rôle des facteurs internes dans le décollage et l'émergence d'un pays est en effet décisif. En revanche, il est incontestable à mes yeux qu'il existe une « porte étroite de développement » par laquelle la Chine et les pays émergents sont en train de passer. Les autres Etats doivent donc attendre que ces émergents délocalisent à leur tour leurs industries de main d'oeuvre peu qualifiées sur leur sol, ce qui leur permettra de commencer leur propre rattrapage.
En Afrique comme ailleurs, l’industrialisation est la voie de l’avenir. Mais comment y parvenir ? La réponse réside en un mot : la patience. L'Afrique sera industrialisée par les Chinois, les Indiens, les Brésiliens et les autres émergents. Le mouvement a d'ores et déjà débuté. Il a naturellement commencé par les matières premières mais il s’étend et s’étendra de plus en plus à l’industrie manufacturière et aux services exportables au fur et à mesure que les coûts salariaux augmenteront en Chine, en Inde et au Brésil obligeant es industriels de ces pays à chercher à délocaliser les industries à fotr besoin de main-d’œuvre vers la dernière zone du monde à bas salaires relatifs, à savoir l’Afrique.

Les rattrapages rapides, c’est-à-dire les processus d’apprentissage rapides, exigent des contacts intenses et maîtrisés avec ceux qu’il s’agit de rattraper, pour les copier, s’imprégner au plus vite de leurs méthodes et de leur savoir. Mais la surface de contact avec les pays les plus riches n’est pas infinie. Pour y accéder, il faut passer par une porte dont la largeur est déterminée par la taille des marchés des pays riches à conquérir et par les flux des investissements directs étrangers que ceux-ci sont prêts à réaliser dans les pays émergents. Or ces deux domaines sont soumis à la loi des rendements croissants : les gagnants raflent tout. Il est plus facile d’étendre ses parts de marché que de pénétrer un marché. Les investissements directs vont de préférentce vers des pays où d'autres ont déjà investi, car le nouvel entrant peut ainsi apprendre de ceux qui l’ont précédé et bénéficie à son arrivée d’un bassin de main-d’œuvre et de sous-traitant adéquats. Aujourd’hui, les pays émergents se bousculent devant la porte étroite de développement. L’Afrique devra attendre son tour, qui viendra à condition qu’elle parvienne à construire et à stabiliser des appareils d’État soucieux du développement de leur territoire, capables de maîtriser les conflits qui fragmentent les sociétés. C’est évidemment d’abord et avant tout l’affaire des Africains eux-mêmes. Ce genre de réforme ne peut s’importer.

Quant aux inégalités croissantes et au laminage des classes moyennes dans les pays riches, ils suscitent à juste titre de fortes inquiétudes, les classes moyennes étant le pilier de la démocratie parlementaire. On a fait ci-dessus la liste des politiques publiques internes susceptibles de ralentir l'évolution de ces inégalités dues à la globalisation.Un recentrage nettement plus volontariste de la Chine, puis de l'Inde, du Brésil, etc. sur leur marché intérieur couplé à une forte accélération des investissements directs étrangers de la première vague de pays émergents vers d'autres Etats, en particulier africains, profiterait à tous. Les pays aujourd’hui les plus pauvres s'industrialiseraient plus rapidement et le laminage des classes moyennes cesserait dans les pays riches tandis que leur croissance s'accélérerait en Chine, en Inde et au Brésil où elles ne représenteraient plus, comme c'est en fait le cas aujourd'hui, la part des plus riches du pays. En bref, le mot d'ordre de la maîtrise des inégalités dans la globalisation actuelle pourrait bien être : « classes moyennes de tous les pays, unissez-vous ! »