Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats

Par Pierre-Noël GIRAUD
Comment citer cet article
Pierre-Noël GIRAUD, "Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/inegalites-pauvrete-globalisation-faits-et-debats

Depuis une vingtaine d'années, les articles académiques, ouvrages, et rapports des organisations internationales sur les inégalités internes, internationales, et mondiales se sont multipliés. Pour un exposé rigoureux des méthodes de calcul et une analyse critique des résultats jusqu'au milieu des années 2000, on consultera Worlds Apart de Branco Milanovic, spécialiste de ces questions à la Banque mondiale. Parmi les rapports les plus  récents, citons deux rapports de l'OCDE : Perspectives on Global Developement 2012 : Social Cohesion in a Shifting World pour le monde pauvre et émergent ainsi que The causes of Growing Inequalities in OECD Countries  2012.

Les résultats de ces recherches peuvent être peuvent être résumés ainsi. Depuis les années 1980,
- les inégalités internationales non pondérées augmentent, poursuivant une tendance qui s'est amorcée au début du XIXe siècle (cf. Bourguignon et Morisson) et qui est continuellement croissante depuis lors. Concrètement, cela signifie que l'écart entre les pays les plus pauvres et les pays le plus riches continue de s'aggraver.
- En revanche, les inégalités internationales pondérées par la population se réduisent. Ceci est dû pour l'essentiel à l'émergence et au rattrapage rapide de l'économie chinoise (1,33 milliard d'habitants) et, dix ans plus tard, de l'économie indienne (1,17 milliard d'habitants).
- Les inégalités internes dans les pays riches s'accroissent pratiquement partout. La situation est particulièrement spectaculaire aux États-Unis où les revenus des 10% les plus riches ont fortement augmenté (ceux des 1% plus riches explosant véritablement) tandis que les revenus des 50% du bas de l'échelle ont stagné, voire régressé. L'augmentation des inégalités est également spectaculaire au Royaume-Uni. Elle est cependant plus modérée dans les pays à tradition social-démocrate plus affirmée, dont la France, grâce à des transferts sociaux qui atténuent  les écarts des revenus primaires. Dans tous les pays riches, cet accroissement des inégalités résulte pour une part de l’augmentation rapide des revenus d'une petite minorité des plus riches, tandis qu'apparaissent, de façon variable en fonction des systèmes de protection sociale, des « travailleurs pauvres » (working poors) et que s’étend la précarité de l’emploi. Une autre façon de décrire ce phénomène est de parler de « laminage des classes moyennes », comme je l'ai fait en 1996 dans  L'inégalité du monde.
- L’évolution des inégalités internes est en revanche plus contrastée dans les pays pauvres et émergents. En Inde et en Chine, les inégalités ont augmenté rapidement, à mesure que la croissance s'accélérait. En Chine, elles ont une dimension sociale mais aussi régionale, puisque l'industrialisation du pays a d'abord eu lieu dans les provinces côtières. Parmi des pays émergents plus inégalitaires au départ comme le Brésil, grâce à des politiques spécifiques de lutte contre la pauvreté, les inégalités de revenus ont diminuées depuis une dizaine d’années. Mais le coefficient de Gini du Brésil (57) comme celui du Mexique (51) reste cependant très élevé. De manière générale, on peut constater que les inégalités de revenus dans les pays pauvres et émergents sont particulièrement élevées en Amérique latine et en Afrique subsaharienne. Elles le sont moins en Asie et y étaient déjà plus faibles avant que les pays asiatiques ne commencent leur puissant mouvement de rattrapage des pays riches.

Ces quatre tendances sont peu contestées, toutes les études concluant dans le même sens. Plus controversée en revanche est la mesure de l'inégalité globale. Pour Milanovic, qui lui a consacré de nombreux travaux, elle continue d'augmenter, sous l'effet de l'augmentation des inégalités internes dans les pays riches et les plus peuplés des  pays émergents, qui fait plus que compenser la réduction des inégalités internationales pondérées, engendrée par le rattrapage de ces pays. Mais d'autres études concluent plutôt à la stagnation, voire à une légère réduction des inégalités mondiales (cf. Worlds Apart)

En ce qui concerne la pauvreté absolue, les deux zones où subsiste une proportion importante de très pauvres sont l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud. Depuis 1980, elle a régressé en pourcentage de la population active sur tous les continents. En Asie de l’est, en particulier en Chine, des centaines de millions de pauvres sont sortis de la pauvreté absolue selon les critères nationaux et internationaux. En Afrique, la baisse de la proportion de très pauvres dans la population est cependant trop lente : leur nombre absolu croît encore. Au plan mondial, il est peu probable qu’on atteigne en 2015 le premier des Objectifs de développement du millénaire, la réduction de moitié la pauvreté absolue entre 2000 et 2015.
En revanche, les indicateurs de développement humain, notamment l’espérance de vie, s’améliorent plus rapidement que le revenu par habitant dans le monde pauvre et émergent.