Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats

Par Pierre-Noël GIRAUD
Comment citer cet article
Pierre-Noël GIRAUD, "Inégalités, pauvreté, globalisation : les faits et les débats", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/09/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/inegalites-pauvrete-globalisation-faits-et-debats

Les méthodes de mesure des inégalités et de la pauvreté

Dans une population donnée, la mesure des inégalités économiques évaluables monétairement, par exemple les inégalités de revenus, passe par la construction d’une courbe de Lorenz. Celle-ci  donne le pourcentage y% des revenus totaux dont dispose les premiers x% de la population rangée par revenu croissant.
De cette courbe de Lorenz, on peut tirer plusieurs types d'indicateurs synthétiques :
- La part des revenus totaux obtenue par les 10 % les plus riches
- Le ratio entre le revenu des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres de la population
- L'indice de Gini de la répartition des revenus.



Cet indice mesure la surface située entre la courbe de Lorenz et la droite diagonale, normée à 100. Un Gini de 0 (courbe de Lorenz se confondant avec la diagonale) signifie une égalité complète : quel que soit x, x% de la population obtient x % des revenus totaux. Plus le coefficient de Gini est élevé et s'approche de 100, plus la répartition des revenus est inégalitaire. Aujourd'hui dans le monde, d'après les calculs de la Banque mondiale, le Gini des inégalités de revenus à l'intérieur de chaque pays va de 30 pour les pays les plus égalitaires (Europe du Nord), à 50-60, voire plus pour les plus inégalitaires (Amérique latine, Afrique subsaharienne). On calcule généralement des coefficients de Gini pour mesurer les « inégalités internes » à chaque pays, mais aussi pour la population mondiale prise dans son ensemble.

Une autre mesure importante est celle de « l'inégalité internationale », autrement dit de l’inégalité des revenus moyens par habitant entre pays. On calcule alors le PIB par habitant du pays en dollars, en utilisant des taux de change de « parité de pouvoir d'achat » (Purchasing Power Parity, PPP). On classe les pays par PIB/ha croissant et on calcule l'indice de Gini de cette distribution. Dans cette mesure de « l'inégalité internationale », chaque pays compte donc pour un. Elle est utile pour mesurer par exemple, l'écart de PIB/ha entre les 20 pays les plus pauvres et les 20 pays les plus riches de la planète s'accroît ou se réduit, sans prise en considération de la population de ces pays.

L’autre façon de mesurer les inégalités internationales consiste à pondérer chaque pays par sa population. Cette « inégalité internationale pondérée » se rapproche de « l'inégalité globale ».
« L'inégalité globale » ou « mondiale » est celle qui prévaut dans la population mondiale considérée dans son ensemble. Elle se mesure par un coefficient de Gini mondial, techniquement plus difficile à calculer puisqu’il faut comparer des revenus d’individus et de ménages vivant dans des pays très différents. On conçoit qu’elle est la combinaison de « l'inégalité internationale pondérée » et des « inégalités internes » à chaque pays.

La mesure de la pauvreté, quant à elle, suppose la définition, toujours assez arbitraire, d'un seuil de pauvreté. Dans les statistiques internationales, ce seuil est désormais de 1,25 dollar de revenu journalier, calculé au taux de change de parité de pouvoir d'achat. Néanmoins chaque pays, en particulier l'Inde et la Chine, mais aussi les pays riches, utilisent des mesures nationales qui diffèrent du seuil international. Ainsi en France, comme aux Etats Unis, le seuil de pauvreté est fixé à la moitié du revenu médian. Cette mesure de la pauvreté en termes de revenus monétaires est très grossière ; c'est pourquoi on la complète par de nombreux autres indicateurs. Par exemple l'indicateur de la « pauvreté multidimensionnelle » ou l'indicateur de développement humain (IDH) et ses diverses composantes.




Il est aussi intéressant de mesurer les paramètres dont l'amélioration constitue les Objectifs de développement du millénaire décidés dans le cadre de l'ONU en 2000, et dont quelques exemples sont donnés dans le tableau ci-dessous.

Les faits

Depuis une vingtaine d'années, les articles académiques, ouvrages, et rapports des organisations internationales sur les inégalités internes, internationales, et mondiales se sont multipliés. Pour un exposé rigoureux des méthodes de calcul et une analyse critique des résultats jusqu'au milieu des années 2000, on consultera Worlds Apart de Branco Milanovic, spécialiste de ces questions à la Banque mondiale. Parmi les rapports les plus  récents, citons deux rapports de l'OCDE : Perspectives on Global Developement 2012 : Social Cohesion in a Shifting World pour le monde pauvre et émergent ainsi que The causes of Growing Inequalities in OECD Countries  2012.

Les résultats de ces recherches peuvent être peuvent être résumés ainsi. Depuis les années 1980,
- les inégalités internationales non pondérées augmentent, poursuivant une tendance qui s'est amorcée au début du XIXe siècle (cf. Bourguignon et Morisson) et qui est continuellement croissante depuis lors. Concrètement, cela signifie que l'écart entre les pays les plus pauvres et les pays le plus riches continue de s'aggraver.
- En revanche, les inégalités internationales pondérées par la population se réduisent. Ceci est dû pour l'essentiel à l'émergence et au rattrapage rapide de l'économie chinoise (1,33 milliard d'habitants) et, dix ans plus tard, de l'économie indienne (1,17 milliard d'habitants).
- Les inégalités internes dans les pays riches s'accroissent pratiquement partout. La situation est particulièrement spectaculaire aux États-Unis où les revenus des 10% les plus riches ont fortement augmenté (ceux des 1% plus riches explosant véritablement) tandis que les revenus des 50% du bas de l'échelle ont stagné, voire régressé. L'augmentation des inégalités est également spectaculaire au Royaume-Uni. Elle est cependant plus modérée dans les pays à tradition social-démocrate plus affirmée, dont la France, grâce à des transferts sociaux qui atténuent  les écarts des revenus primaires. Dans tous les pays riches, cet accroissement des inégalités résulte pour une part de l’augmentation rapide des revenus d'une petite minorité des plus riches, tandis qu'apparaissent, de façon variable en fonction des systèmes de protection sociale, des « travailleurs pauvres » (working poors) et que s’étend la précarité de l’emploi. Une autre façon de décrire ce phénomène est de parler de « laminage des classes moyennes », comme je l'ai fait en 1996 dans  L'inégalité du monde.
- L’évolution des inégalités internes est en revanche plus contrastée dans les pays pauvres et émergents. En Inde et en Chine, les inégalités ont augmenté rapidement, à mesure que la croissance s'accélérait. En Chine, elles ont une dimension sociale mais aussi régionale, puisque l'industrialisation du pays a d'abord eu lieu dans les provinces côtières. Parmi des pays émergents plus inégalitaires au départ comme le Brésil, grâce à des politiques spécifiques de lutte contre la pauvreté, les inégalités de revenus ont diminuées depuis une dizaine d’années. Mais le coefficient de Gini du Brésil (57) comme celui du Mexique (51) reste cependant très élevé. De manière générale, on peut constater que les inégalités de revenus dans les pays pauvres et émergents sont particulièrement élevées en Amérique latine et en Afrique subsaharienne. Elles le sont moins en Asie et y étaient déjà plus faibles avant que les pays asiatiques ne commencent leur puissant mouvement de rattrapage des pays riches.

Ces quatre tendances sont peu contestées, toutes les études concluant dans le même sens. Plus controversée en revanche est la mesure de l'inégalité globale. Pour Milanovic, qui lui a consacré de nombreux travaux, elle continue d'augmenter, sous l'effet de l'augmentation des inégalités internes dans les pays riches et les plus peuplés des  pays émergents, qui fait plus que compenser la réduction des inégalités internationales pondérées, engendrée par le rattrapage de ces pays. Mais d'autres études concluent plutôt à la stagnation, voire à une légère réduction des inégalités mondiales (cf. Worlds Apart)

En ce qui concerne la pauvreté absolue, les deux zones où subsiste une proportion importante de très pauvres sont l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud. Depuis 1980, elle a régressé en pourcentage de la population active sur tous les continents. En Asie de l’est, en particulier en Chine, des centaines de millions de pauvres sont sortis de la pauvreté absolue selon les critères nationaux et internationaux. En Afrique, la baisse de la proportion de très pauvres dans la population est cependant trop lente : leur nombre absolu croît encore. Au plan mondial, il est peu probable qu’on atteigne en 2015 le premier des Objectifs de développement du millénaire, la réduction de moitié la pauvreté absolue entre 2000 et 2015.
En revanche, les indicateurs de développement humain, notamment l’espérance de vie, s’améliorent plus rapidement que le revenu par habitant dans le monde pauvre et émergent.

La globalisation est-elle la cause de l’accroissement des inégalités internes ?

« Nos salaires sont-ils fixés à Pékin ? » se demandait Freeman en 1995 dans le Journal of Economic Literature.  Sa réponse fut négative et elle était l'opinion de loin la plus fréquente à l'époque comme le montre l'ensemble d'articles de Paul Krugman intitulé « La mondialisation n'est pas coupable ». Aux yeux de ces deux hommes, la raison de l'accroissement des inégalités internes était à chercher dans un progrès technique « biaisé » en défaveur du travail non qualifié. La solution était donc très simple: requalifier la main-d’œuvre dans les pays riches. J'ai critiqué en 1996 cette thèse, avec la publication de L'inégalité du monde. J'y montrais pourquoi la globalisation commerciale, financière et de l'information codifiable, phénomène beaucoup plus vaste que la seule compétition avec les pays à bas salaires, était la cause profonde à la fois du rattrapage des pays émergents,  donc de la réduction des inégalités internationales, et de la croissance des inégalités internes, tant dans les pays riches qu'émergents.

En 2012, le regard de nombreux économistes, parmi eux Paul Krugman, a  beaucoup évolué… Ce dernier reconnaît désormais, avec la montée en puissance de la Chine et de l'Inde, le rôle de la globalisation commerciale dans l'aggravation des inégalités et les pertes d'emplois, en particulier industriels, aux États-Unis et en Europe. It’s no longer safe to assert that trade’s impact on the income distribution in wealthy countries is fairly minor. There’s a good case that it is big, and getting bigger. I’m not endorsing protectionism, but free-traders need better answers to the anxieties of globalisation’s losers. » In « Trade and inequality revisited » (Krugman, 2007).
Et de fait, le thème de la « désindustrialisation » des vieux pays industriels fait désormais dans ces pays l'objet de débats d'intensité croissante. 

Une autre grille d'interprétation : nomades, sédentaires et « désindustrialisation » de l’Europe

J’appliquerai une grille d’analyse en termes d’emplois nomades et sédentaires, issue de mes travaux sur la globalisation et les inégalités, à l’examen des craintes qui se manifestent aujourd’hui à propos de la désindustrialisation de l’Europe, et de la France en particulier. Nous partirons de deux constats que nous commenterons et finirons sur une  typologie récapitulative des propositions de politique économique destinées à faire cesser cette désindustrialisation.

Premier constat : nomades et sédentaires en France en 2008

En 2008, les emplois en France se divisaient de la façon suivante : 28% d’emplois qu’on peut qualifier de « nomades » en ceci qu'ils sont soumis à une compétition désormais globale et que, s'ils perdent leur compétitivité, ils disparaissent dans un territoire pour apparaître ailleurs et 72% d’emplois qualifiés de « sédentaires » qui sont en compétition, éventuellement vive, les uns avec les autres, mais qui, si la demande purement nationale à laquelle ils répondent reste constante, n'ont pas de raison de diminuer.



Les emplois « sédentaires » se trouvent pour l'essentiel dans les services publics et privés à la personne et dans le bâtiment et les travaux publics - encore que ce secteur pourrait être ouvert à la compétition internationale comme il l'est dans de nombreux pays. Dans les secteurs d'emplois « nomades », nous trouvons l'agriculture et l'industrie ; nous avons ici agrégés à l'industrie les services à l'industrie et une partie des services délocalisables, dont la plupart des services à haute valeur ajoutée : finance, publicité et conception-design, etc.
Notons que ces statistiques sont encore très imparfaites : on est loin d’une comptabilité permettant d’évaluer précisément les emplois « nomades » et « sédentaires » et leurs valeurs ajoutées respectives.

Deuxième constat : la haute technologie et les marques représentent 12% de l’industrie (Etude de McKinsey Global Institute)

En 2008, la France comptait  8% d'industrie et de services « d’innovation » appelés aussi « de haute technologie » et 4% d'industrie et de services reposant sur la puissance de « marques » d'appellation nationale valorisant un capital humain et naturel dont une partie est solidement attachée aux territoires mais dont une partie (les créateurs de mode par exemple) peut changer de territoires, et enfin une masse encore très importante d'industries intermédiaires : 9% pour les secteurs « fortement exposés », 32% pour ceux « en équilibre instable » et 47% pour les secteurs « continentaux » (chimie, ciment, industrie du bois et agroalimentaires) dont les produits voyagent moins loin et sont donc moins soumis à la compétition lointaine. Parmi ceux-ci, certains, comme une partie au moins de la chimie, pourraient être qualifiés d'« instables ».



Les secteurs « fortement exposés » et « instables » ont perdu des emplois depuis 2001 : -4,2 et -1,2% par an respectivement.

De ces constats on peut tirer plusieurs commentaires. Ainsi, un territoire est d'autant plus riche et égalitaire que la part relative de l'économie nomade est importante. Il y a deux ans, j’ai publié dans un ouvrage, La mondialisation. Emergences et fragmentations, un modèle très simple montrant que, sur la base des rapports d’échanges qui existent entre nomades et sédentaires, le PIB d'un pays dépend essentiellement du nombre relatif de nomades et de l’attrait relatif des biens et services produits par les sédentaires pour les consommateurs du territoire. Il s'ensuit que la croissance ne peut venir que de l’augmentation du nombre et de la richesse des nomades et/ou de l'amélioration de la productivité et de la qualité du secteur sédentaire. Ainsi, on ne soulignera jamais assez l'importance de stimuler la productivité et la qualité du secteur des services sédentaires. Quant aux inégalités entre nomades et sédentaires, elles dépendent des deux mêmes facteurs :la  part relative des nomades dans la population active et l'attrait relatif des biens et services sédentaires.
Il est donc crucial, si l'on veut maîtriser les effets inégalitaires de la globalisation, d'au moins maintenir, voire d'augmenter la
proportion d'emplois nomades, qui a régulièrement diminué ces dernières années, sur nos territoires en Europe.

Il est pratiquement évident que nous ne pourrons atteindre l’objectif  d’augmentation du nombre des nomades en nous appuyant uniquement sur les secteurs d'innovation et de marques. Ceux-ci représentent 12% de l’emploi de nos industries et services nomades et ils ne pourront pas remplacer la moitié des nomades menacés (puisqu’une partie des industries « continentales », telle la chimie, l’est aussi comme le montre l’exemple récent du raffinage). Cela supposerait un effort de formation et de reconversion gigantesque en quelques années.

Que faut-il « rapatrier »  de l’industrie ? Et quelle peut être la justification économique de ce choix ? La justification est naturellement de long terme. Les pays émergents, en première ligne la Chine, sont arrivés à un niveau de rattrapage tel, qu'ils sont désormais de redoutables concurrents dans tous les secteurs de l'industrie et des services nomades. Ils ont pu le devenir rapidement via les investissements directs étrangers qui ont échangé l'accès au marché intérieur chinois contre la possibilité pour les joint ventures avec les Chinois de commencer d'exporter, soit accès au marché chinois contre accès au marché international. Mais nous en sommes maintenant à un autre stade, compte tenu du degré d'éclatement qu'ont atteint les chaînes de valeur mise en œuvre par les firmes globales d'origine occidentale, japonaise ou coréenne. Désormais, un appareil électronique grand public innovant est conçu en Californie ; sa campagne de lancement est conçue et pilotée depuis Londres, son financement par Wall Street ; les composants sont fabriqués, selon leur complexité, au Japon, à Taïwan, en Corée, en Chine ou au Vietnam ; les matières premières viennent pour certaines encore d'autres pays. Le montage, peu mécanisé, se fait en Chine dans de gigantesques usines ; la commercialisation a lieu dans des réseaux spécialisés variant selon les zones et les productions sont liées à la vente des logiciels et à l’accès aux réseaux, eux-mêmes produits en chaînes de valeur éclatées. Dans ces conditions, les firmes chinoises ou indiennes (dans des modalités différentes) ont pu s'insérer dans pratiquement tous les niveaux des chaînes de valeur, en passant des accords de coopération et en développant rapidement leurs capacités propres.

La question cruciale pour la stabilité de nos territoires n'est donc pas tant : « quelles industries devrions-nous garder ? » que : « quelle part des chaînes de valeur de la production globale devrions-nous conserver ? ». Pour répondre à cette question, il faut bien évidemment se projeter dans un avenir pas nécessairement très lointain, quinze à vingt ans au plus, horizon auquel la compétitivité-prix de la localisation en Chine d'une part importante des chaînes de valeur aura disparu. Il ne s’agit pas de main-d’œuvre non qualifiée - qui devrait être progressivement transférée de l’Asie vers l'Afrique afin que cette dernière entre aussi dans un processus de rattrapage. Il s'agit de maillons intermédiaires des chaînes de valeur. Dans ces maillons, la compétitivité-prix de la Chine aura disparu d’ici vingt ans. Si, entre temps, le territoire européen les a abandonnés, il ne pourra pas les reconstituer rapidement car ils reposent sur un capital humain et social dont la durée de formation est longue. Même en Chine, qui grâce aux investissements directs étrangers a pu opérer un rattrapage très rapide, vingt ou trente ans ont été nécessaires.
Il est donc légitime d'instaurer non pas « la protection des industries naissantes » mais la « protection des métiers industriels voués à la renaissance » ou en termes plus techniques, «  des morceaux de chaînes de valeur à fort investissement en capital humain ». En font partie les compétences de production et d’assemblage très automatisés de l’industrie manufacturière. Ces chaînes de valeur ne sont que temporairement non compétitives avec la Chine ou l’Inde, territoires où le prix de telles ressources humaines, quoiqu’augmentant rapidement, reste tiré vers le bas par la faible productivité de l’économie sédentaire chinoise et encore plus indienne.
On voit bien la différence entre cette attitude et « l'accord multifibre » qui ne visait qu'à ralentir, dans la filière textile, les abandons considérés comme inévitables. Il ne s'agit pas d'une stratégie défensive mais d'une stratégie d’optimisation à long terme de la seule ressource qui produise la croissance du bien-être et la réduction des inégalités : l’accumulation de capital humain et social.  Rien ne sert de laisser détruire du capital humain maintenant, avec tous les effets induits que cela aura sur la dégradation du capital social, alors qu’il nous en coûterait quinze ou vingt ans d’efforts pour le reconstituer tandis que nous nous serions (relativement) appauvris entre temps. C’est un calcul très simple de bonne gestion de ce qui fait « la richesse des nations » : leur capital humain et social.

Une fois entendu qu'il est nécessaire de préserver les chaînes de valeur sur le territoire européen, il faut s’attaquer aux causes pour lancer la reconquête. La Chine et l'Europe ne combattent pas à armes égales. Le gouvernement chinois protège son marché intérieur et impose des taux importants et croissants de contenu local et des transferts massifs de technologie ; il constitue, à la japonaise, des oligopoles compétitifs de trois à quatre firmes publiques (à la différence du Japon des années 1970, où les firmes étaient privées, ou de la Corée des chaebols, plus concentrés) dans chacun des grands secteurs jugés stratégiques ; il les incite à s’internationaliser et soutient, grâce à une diplomatie économique très active, leur expansion à l'étranger ; il met à leur service des capacités d'investissement pratiquement illimitées, accumulées par les fonds souverains et la Banque centrale : 3 500 milliards de dollars. Ces firmes, en coopération multiformes avec les entreprises globales, exportent des avions et de l’ingénierie, demain des centrales nucléaires, des usines de retraitement et des services financiers.

Il est grand temps de rééquilibrer les règles du jeu économique entre la Chine et l’Europe. Commençons par  réfléchir à ce que serait une simple « réciprocité », premier moyen de niveler le terrain de jeu. Ne pourrait-on pas traiter les firmes chinoises de la façon dont Pékin considère les compagnies globales ? Instituer une sorte d'obligation de valeur ajoutée européenne si l’on veut profiter du vaste marché intérieur européen ?  Autrement dit,  bienvenue aux biens et services chinois et indiens, à condition qu’une part de leur valeur ajoutée soit localisée en Europe. Bienvenue aux firmes chinoises et indiennes si elles investissent et viennent produire chez nous, avec nos ressources, et dans tous les domaines, y compris la recherche.
Que de riches fertilisations croisées en perspective ! Cela ne permettrait-il pas à chacun de tirer parti de la globalisation ? N’y a-t-il pas en la matière place pour des stratégies coopératives de recentrage conjoint des émergents et de l’Europe ? Cette stratégie pourrait s’accompagner d’une industrialisation de l’Afrique, qui pourrait ainsi monter à son tour en gamme. Ne dispose-t-on pas ici d’une stratégie coopérative optimale ?
Il ne s’agit pas, du moins d’entrée de jeu, de se « protéger », mais de négocier, avec des menaces crédibles de traitement réciproque, des solutions coopératives de recentrage, qui peuvent s’obtenir par une coopération des politiques économiques, monétaires et de change.

Equilibrer les relations entre la Chine et l'Europe

De cette analyse, on peut tirer un panorama des propositions de politique économique pour l’industrie en Europe. Il est indispensable d'évaluer et de quantifier correctement les enjeux. Or nous ne disposons pas des chiffres qui nous permettent de comprendre les effets précis de la globalisation. Il nous faut donc construire la comptabilité des échanges en valeur ajoutée, une quantification systématique en termes de nomades et de sédentaires et une évaluation des investissements en capital humain pour localiser les maillons des chaînes de valeur.
Les mesures consensuelles, et même ressassées ad nauseam depuis le traité de Lisbonne, consistent en l'amélioration de la compétitivité-qualité des nomades actuels high tech : innovation, recherche, formation, réforme fiscale, etc. Beaucoup commencent à  penser qu’elles seront malheureusement insuffisantes.
Des mesures brocardées, mais à fort potentiel, seraient, comme nous l’avons vu, de stimuler l’innovation chez les nomades « culturels »: tourisme, terroir, etc. Il n’y a aucune raison de ne pas valoriser la France des 40 000 châteaux autant que celle de l’aéronautique. Opposer la France high tech à la France « Costa Brava » ou « parc de loisir » ne fait pas sens : nous devons développer les deux.  D'autres mesures sont aujourd’hui bien trop négligées : améliorer  la productivité et la qualité des services « sédentaires ».

Enfin, un débat se fait jour autour des mesures visant à modifier les règles du jeu de la globalisation et en particulier les rapports des économies les plus riches avec les acteurs émergents. Ces mesures sont les suivantes : la décision des chaînes de valeur à conserver et relocaliser, en bon gestionnaire de notre capital humain et social ; la négociation avec Chinois et Indiens de nouvelles règles du jeu basées sur la pleine reconnaissance de leur puissance technologique et enfin ol'observation de ce que vont faire les Américains.
Les quatre premières familles de mesures relèvent uniquement de politiques nationales et de coordination européenne. La dernière relève de la compétition-coordination avec les émergents. De plus en plus d'analystes jugent celle-ci désormais indispensable, estimant que l’industrie et les services associés, qui constituent toujours le cœur du développement, sont aujourd’hui trop mal répartis dans le monde. Pas assez nombreux en Afrique, trop extravertis dans les grands émergents, plus assez en Europe et aux Etats-Unis. Cela résulterait d’un défaut de coopération globale qu’il faudrait aujourd’hui corriger.

Conclusions prospectives

Il est aujourd'hui difficile de démontrer que la globalisation empêche les pays pauvres de se développer ou encore qu’ils n’ont qu’à se libéraliser pour émerger. Le rôle des facteurs internes dans le décollage et l'émergence d'un pays est en effet décisif. En revanche, il est incontestable à mes yeux qu'il existe une « porte étroite de développement » par laquelle la Chine et les pays émergents sont en train de passer. Les autres Etats doivent donc attendre que ces émergents délocalisent à leur tour leurs industries de main d'oeuvre peu qualifiées sur leur sol, ce qui leur permettra de commencer leur propre rattrapage.
En Afrique comme ailleurs, l’industrialisation est la voie de l’avenir. Mais comment y parvenir ? La réponse réside en un mot : la patience. L'Afrique sera industrialisée par les Chinois, les Indiens, les Brésiliens et les autres émergents. Le mouvement a d'ores et déjà débuté. Il a naturellement commencé par les matières premières mais il s’étend et s’étendra de plus en plus à l’industrie manufacturière et aux services exportables au fur et à mesure que les coûts salariaux augmenteront en Chine, en Inde et au Brésil obligeant es industriels de ces pays à chercher à délocaliser les industries à fotr besoin de main-d’œuvre vers la dernière zone du monde à bas salaires relatifs, à savoir l’Afrique.

Les rattrapages rapides, c’est-à-dire les processus d’apprentissage rapides, exigent des contacts intenses et maîtrisés avec ceux qu’il s’agit de rattraper, pour les copier, s’imprégner au plus vite de leurs méthodes et de leur savoir. Mais la surface de contact avec les pays les plus riches n’est pas infinie. Pour y accéder, il faut passer par une porte dont la largeur est déterminée par la taille des marchés des pays riches à conquérir et par les flux des investissements directs étrangers que ceux-ci sont prêts à réaliser dans les pays émergents. Or ces deux domaines sont soumis à la loi des rendements croissants : les gagnants raflent tout. Il est plus facile d’étendre ses parts de marché que de pénétrer un marché. Les investissements directs vont de préférentce vers des pays où d'autres ont déjà investi, car le nouvel entrant peut ainsi apprendre de ceux qui l’ont précédé et bénéficie à son arrivée d’un bassin de main-d’œuvre et de sous-traitant adéquats. Aujourd’hui, les pays émergents se bousculent devant la porte étroite de développement. L’Afrique devra attendre son tour, qui viendra à condition qu’elle parvienne à construire et à stabiliser des appareils d’État soucieux du développement de leur territoire, capables de maîtriser les conflits qui fragmentent les sociétés. C’est évidemment d’abord et avant tout l’affaire des Africains eux-mêmes. Ce genre de réforme ne peut s’importer.

Quant aux inégalités croissantes et au laminage des classes moyennes dans les pays riches, ils suscitent à juste titre de fortes inquiétudes, les classes moyennes étant le pilier de la démocratie parlementaire. On a fait ci-dessus la liste des politiques publiques internes susceptibles de ralentir l'évolution de ces inégalités dues à la globalisation.Un recentrage nettement plus volontariste de la Chine, puis de l'Inde, du Brésil, etc. sur leur marché intérieur couplé à une forte accélération des investissements directs étrangers de la première vague de pays émergents vers d'autres Etats, en particulier africains, profiterait à tous. Les pays aujourd’hui les plus pauvres s'industrialiseraient plus rapidement et le laminage des classes moyennes cesserait dans les pays riches tandis que leur croissance s'accélérerait en Chine, en Inde et au Brésil où elles ne représenteraient plus, comme c'est en fait le cas aujourd'hui, la part des plus riches du pays. En bref, le mot d'ordre de la maîtrise des inégalités dans la globalisation actuelle pourrait bien être : « classes moyennes de tous les pays, unissez-vous ! »

Références

•    BOURGUIGNON F. et MORISSON C., « Inequality among world citizen: 1820 1992 », American Economic Review, 2002.

•    GIRAUD P.-N., «  L’inégalité du monde », Paris, Gallimard, 1996.

•    GIRAUD P.-N., « La mondialisation, Emergences et fragmentations », Paris, Sciences humaines, 2009.

•    KRUGMAN P., « Trade and inequality revisited », n°15, 2007.

•   MILANOVIC B., Global Inequality: From Class to Location, from Proletarians to Migrants », 2011, (last paper on Global Inequality).

•    MILANOVIC B., Worlds Apart, Measuring International and Global Inequalities, Princeton, Princeton University Press, 2005.

•    OECD, Perspectives on Global Development 2012. Social Cohesion in a Shifting World, 2011.

•    OECD, The causes of Growing Inequalities in OECD countries , 2012.