Les liens de la frontière. Enjeux des circulations autour de la frontière indo-népalaise

Par Tristan Bruslé
Comment citer cet article
Tristan Bruslé, "Les liens de la frontière. Enjeux des circulations autour de la frontière indo-népalaise", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 24/07/2014, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/les-liens-de-la-frontiere-enjeux-des-circulations-autour-de-la-frontiere-indo-nepalaise

Plan de l'article:

  1. « Un des mots pour “frontière”, “limite”, est sima, littéralement “sillon” : le Nirukta […] enseigne que sima vient de la racine siv, “coudre” : la frontière, c’est la couture entre deux desa, deux “pays” ou “domaines” ».
  2. Charles Malamoud, Les contours de la mémoire dans l’Inde brahmanique, 2002

 

La frontière entre l’Inde et le Népal possède une double originalité. Elle est, tout d’abord, une des rares frontières d’Asie du Sud, avec celle entre l’Inde et le Bhoutan, qui ne soit pas issue de la partition de l’Empire britannique en 1947. Ensuite, depuis 1950, elle autorise la libre circulation des hommes, soit longtemps avant que celle-ci ne soit institutionnalisée en Europe par la création de l’espace Schengen en 1985. L’ancienneté du mouvement de part et d’autre de cette ligne qui sépare deux pays culturellement proches fonde la spécificité de cet espace frontalier. Dans l’ambivalence propre à toute frontière (qui crée du lien autant qu’elle sépare), il est certain que la frontière indo-népalaise prend davantage la forme d’un espace de circulation que de séparation.

La frontière indo-népalaise (1 750 km) traverse principalement la plaine du Gange, au sud du Népal et au nord de l’Inde. Elle met en contact deux pays dont les niveaux de pauvreté diffèrent - les PIB par habitant s’élevaient à 440 dollars pour le Népal et 1 020 dollars pour l’Inde en 2008 - et des régions aux densités de population contrastés. En comparaison du Bihar et de l’Uttar Pradesh, le Téraï népalais, malgré ses 330 habitants au km², fait figure de zone peu dense. Dans chaque pays, ces espaces frontaliers présentent les traits des périphéries et sont pauvres en regard des centres. Cela est renforcé par le fait que les  langues maternelles sont souvent les mêmes de part et d’autre de la frontière (bhojpuri, hindi, maithili, awadhi, doteli, népali) et ne sont pas forcément les langues officielles (l’hindi ou le népali). La proximité culturelle, linguistique et religieuse qui se manifeste, entre autres, par l’intensité des circulations frontalières font de l’Inde et du Népal un couple soudé en Asie du Sud.

L’étude de la frontière indo-népalaise doit être replacée dans son contexte régional, en prenant en compte les relations entre l’Inde et la Chine marquées par le conflit de 1962 perdu par l’Inde et par des différends sur les marges himalayennes. L’intérêt de l’Inde pour le Népal remonte à la période de la colonisation britannique, la politique étrangère actuelle du pays étant dans la parfaite continuité de celle du Raj. Elle repose sur trois idées principales. Le Népal, pays enclavé, est un État tampon et participe à ce titre à la sécurité « naturelle » de l’Inde. Ainsi le 17 mars 1950, Jawaharlal Nehru affirmait que « toute invasion du Népal concernerait inévitablement la sécurité de l’Inde ». Parce que le Népal est vu comme indispensable à l’Inde pour sa sécurité, la dyade indo-népalaise (11% du total des frontières indiennes, et 75% de l’enveloppe frontalière népalaise) est stratégique mais moins problématique que celles que forme l’Inde avec le Pakistan, la Chine ou le Bangladesh. L’Inde s’arroge un droit de regard sur les affaires népalaises, aucun des changements politiques népalais des soixante dernières années ne s’étant fait sans son intervention. Le deuxième point concerne aussi la sécurité de l’Inde. Le Népal pourvoit les régiments de l’armée indienne en mercenaires. Le recrutement de ces Gurkhas doit être pérenne. Enfin le Népal assure un important débouché aux produits indiens.

Bien que les liens d’amitié entre l’Inde et le Népal et la reconnaissance mutuelle de leur indépendance soient rappelés dans tous les traités depuis 1816, les rapports de force entre les deux États sont déséquilibrés. L’Inde joue un rôle de grand frère par rapport au Népal, pays enclavé dépendant, politiquement et économiquement de son grand voisin du sud. Les tentatives du Népal d’instaurer une équidistance entre la Chine et l’Inde se heurtent aux réticences de cette dernière qui a en effet la volonté de lier le sort du Népal au sien. Dans ce dispositif, la frontière ouverte réunit plus qu’elle ne divise.