Les liens de la frontière. Enjeux des circulations autour de la frontière indo-népalaise

Par Tristan Bruslé
Comment citer cet article
Tristan Bruslé, "Les liens de la frontière. Enjeux des circulations autour de la frontière indo-népalaise", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 14/11/2018, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/les-liens-de-la-frontiere-enjeux-des-circulations-autour-de-la-frontiere-indo-nepalaise

La caractéristique majeure de la frontière indo-népalaise est son libre franchissement par les citoyens indiens et népalais, ce qui n’est cependant pas sans poser problème.

Le traité de 1950, pièce maîtresse de la liberté de circulation

Le traité de paix et d’amitié, signé le 31 juillet 1950 entre l’Inde indépendante et le Népal, avant que le régime autocratique des Rana ne chute, s’inscrit dans la ligne de la politique himalayenne de l’Inde. Le 6 décembre 1950, Nehru rappelle que « depuis des temps immémoriaux, l’Himalaya nous a donné une magnifique frontière. […] L’Inde avait donc intérêt à s’assurer que rien ne se passe mal au Népal et que la barrière himalayenne ne soit pas franchie ou affaiblie car sinon cela créerait un risque pour la sécurité de l’Inde aussi bien que pour celle du Népal ». Si le traité ne parle pas de frontière ouverte (open border), il accorde des privilèges identiques aux citoyens indiens et népalais en terme « de résidence, de propriété, de participation au commerce, de mouvement et de droits similaires ». La libre circulation entre les deux pays était instaurée de fait, tout comme la quasi-absence de contrôle à la frontière.

Ce traité, fondateur des relations entre l’Inde et le Népal, est régulièrement sujet de discorde entre les deux pays. Pour les formations népalaises et indiennes de gauche, il est le signe d’une ancienne soumission et dépendance du Népal envers l’Inde et doit être révoqué. Quant à l’Inde, elle reproche au Népal d’importer des armes de Chine alors que le traité stipule, entre les lignes, que les armes à destination du Népal doivent transiter par l’Inde, qui se réserve donc un droit de regard sur l’armement népalais. Malgré des réunions fréquentes entre les États, le traité de 1950 n’a jamais été retouché et reste en vigueur. Il a été complété par des accords portant sur les armes, le commerce ou le transit de marchandises.

La libre circulation à la frontière encourage des flux d’hommes incessants. Ceux-ci sont gouvernés par des relations matrimoniales (des femmes du Bihar et d’Uttar Pradesh viennent se marier au Népal), de travail (flux de saisonniers indiens dans la plaine du Téraï, Népalais à Darjeeling) ou commerciales (présence de marchés frontaliers). Les services de santé indiens sont utilisés par les Népalais de la frontière himalayenne occidentale tandis que les Indiens vivant à peu de distance de la frontière de la plaine vont se faire soigner au Népal. Des centaines de milliers de Népalais partent aussi travailler en Inde pour des périodes allant de quelques mois à quelques années. Le nombre de résidents népalais en Inde atteindrait trois millions. Enfin, des commerçants, colporteurs ou touristes franchissent régulièrement la frontière.

La frontière n’est pas une longue ligne tranquille

Matérialisée par des bornes, des rivières et 22 points principaux de passage officiels, la frontière n’est pas une ligne de rupture. Jamais elle n’a contraint ou gêné le passage des hommes et cette libre circulation pose parfois problème. Environ 200 000 Népalaises sont exploitées dans les maisons de passe des métropoles indiennes. Malgré la présence d’ONG luttant contre le trafic d’êtres humains à certains postes frontières de l’est du Népal, chaque année, 7 000 filles ou jeunes femmes seraient les victimes de réseaux de prostitution. La perméabilité de la frontière, elle-même haut lieu de la prostitution, est dénoncée par les organisations humanitaires comme un facteur favorisant la traite des femmes. Dans un autre ordre d’idées, les craintes d’une immigration massive indienne dans le Téraï népalais sont renforcées au moment où les mouvements hindiphones revendiquant une identité de la plaine (Madesh)plutôt que de la montagne prennent une importance politique majeure.

Historiquement, la frontière ouverte a favorisé le mouvement d’hommes politiques népalais qui ont participé, avec l’aide de l’Inde, à l’établissement de la monarchie népalaise en 1951. La fonction de refuge jouée par l’Inde a aussi été utilisée par les dirigeants de la rébellion maoïste au Népal (1996-2006) tandis que les contacts et l’importation d’armes pour la guérilla à partir de l’Inde ont été favorisés. Inversement, depuis le début des années 2000, le Népal est décrit par les journalistes ou chercheurs indiens comme un refuge pour les terroristes islamistes. Dans les publications d’instituts financés par le gouvernement indien, le Népal est présenté comme une base opératoire pour les mouvements irrédentistes du nord-est indien, les terroristes islamistes et les services secrets pakistanais (ISI), comme le prouveraient la multiplication des madrasas (écoles coraniques) dans la plaine du Téraï. Même si cela est sans doute exagéré, et réfuté par le gouvernement népalais, il n’en reste pas moins que le détournement d’un avion d’Air India par des terroristes pakistanais au départ de Katmandou en décembre 1999 a marqué les esprits indiens. En 2010, face à la constitution supposée d’un axe maoïste entre le Népal, l’Inde et le Bhoutan, l’Inde renforce progressivement ses contingents armés à la frontière : d’ici six ans 32 000 militaires seront ajoutés aux 20 000 déjà présents. L’idée de la construction d’une clôture telle qu’elle existe entre l’Inde et le Bangladesh ou le Pakistan n’est cependant pas d’actualité. D’une manière générale, la frontière ouverte est aussi associée aux mouvements incontrôlés de criminels qui commettraient leur forfait d’un côté de la frontière et se réfugieraient de l’autre.