Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?

Par Eddy FOUGIER
Comment citer cet article
Eddy FOUGIER, "Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 24/10/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/altermondialisme-contre-pouvoir-global-ou-grande-alternative

L’évaluation de l’impact et de l’influence de l’altermondialisme sur les perceptions des opinions et sur les politiques menées varie selon le point de vue adopté. Ainsi, si l’on estime que l’altermondialisme correspond à un projet global visant à promouvoir et à mettre en œuvre une grande alternative mondiale à la « mondialisation libérale » – s’inscrivant en faux contre l’idée de Francis Fukuyama selon laquelle aucune forme d’alternative à la démocratie de marché n’est désormais envisageable – alors on ne peut que constater son échec. En revanche, si l’on considère les mouvements altermondialistes comme des contre-pouvoirs face aux acteurs dominants de la mondialisation, on peut alors estimer qu’ils jouent un rôle de « vigie éthique » dotée d’un pouvoir d’influence sur l’agenda international, comme on a pu le voir à propos des OGM en Europe, de la dette des pays pauvres ou de la taxation des transactions financières. Cela vaut également pour le clivage entre réformistes et partisans d’une transformation radicale du système économique global. Les premiers estimeront que les altermondialistes ont une influence en raison d’« avancées » concrètes, conformes aux normes qu’ils promeuvent, contrairement aux seconds qui demeureront sceptiques car le système reste bel et bien en place. Enfin, selon que l’on accepte que l’action des altermondialistes s’exerce également par le canal des partis politiques, voire d’une expérience gouvernementale, ou que l’on s’y refuse de façon catégorique, les points de vue seront également divergents. Les premiers considèreront que les politiques alternatives de gauche menées depuis quelques années en Amérique latine (Venezuela, Bolivie, Equateur ou Nicaragua) constituent une sorte d’expérience réussie d’un « altermondialisme dans un seul pays », et donc que l’influence de l’altermondialisme sur la politique menée par ces Etats est tangible, tandis que les seconds, qui souhaitent voir émerger de la matrice des forums sociaux une véritable alternative et une nouvelle façon d’envisager le pouvoir, sont pour l’heure largement frustrés.

De leur côté, les acteurs dominants de la mondialisation ou les gouvernements estiment que les altermondialistes ont une influence certaine, mais principalement au regard de leur capacité de nuisance, qu’il s’agisse de la sécurité des sommets internationaux (bien que les manifestations aient largement baissé en intensité par rapport au début des années 2000) ou de l’innovation (OGM, nanotechnologies, exploitation du gaz de schiste).

Quoi qu’il en soit, les altermondialistes exercent et devraient continuer à exercer deux principales formes d’influence. La première leur est conférée par leur contre-expertise dans le débat sur la mondialisation, bien qu’elle ne soit pas aussi évidente qu’il y a quelques années. La vision du monde des altermondialistes a néanmoins un impact sur l’opinion publique, d’autant que la crise économique tend à renforcer les critiques vis-à-vis du système économique mondial et à valider quelque peu nombre de leurs analyses. Il suffit de voir le succès en librairie des ouvrages critiques vis-à-vis de la mondialisation et de l’évolution du système économique mondial, qu’ils soient rédigés par des altermondialistes comme Naomi Klein (2008) ou Susan George (2010), ou d’autres auteurs « alter-compatibles » tels que Joseph Stiglitz (2010) ou Jacques Sapir (2011), le promoteur de la démondialisation. On peut également considérer d’un certain point de vue que les ouvrages de Stéphane Hessel (2010) ont diffusé une sorte de vulgate altermondialiste à l’adresse du grand public, exactement comme Al Gore (2007) a pu le faire pour l’écologie. On peut remarquer à ce propos que l’altermondialisme semble subir le même sort que l’écologie avec un décalage notable entre l’influence des idées et celle des mouvements. Il est évident que les idées écologiques ont eu un impact bien plus fort que les mouvements écologistes. Il semble en être de même pour les mouvements altermondialistes dont les idées sont bien plus influentes qu’ils ne le sont eux-mêmes. Le cas d’Attac est emblématique de ce point de vue. En effet, si l’association semble être beaucoup moins visible en France, l’idée qui a amené sa création, à savoir l’instauration de la taxe Tobin, n’a sans doute jamais été aussi populaire, y compris auprès de gouvernements.

La seconde forme d’influence est celle que les altermondialistes peuvent avoir sur le mode de vie alternatif de certains individus qui rejettent la société de consommation et sur certaines communautés alternatives qui tentent de mettre en œuvre, ici et maintenant, de façon plus ou moins pérenne et à une échelle locale, des principes d’autogestion, de démocratie participative, d’économie sociale et solidaire, de système d’échange local ou de monnaie locale, de commerce équitable ou de transition énergétique : des communautés zapatistes au Chiapas (Mexique) aux communautés créées par les paysans sans terre du Brésil en passant par les zones autonomes temporaires des libertaires, les villes et villages en transition ou encore les communautés formées dans la zone d’aménagement différé de Notre-Dame-des-Landes. Pour ces individus ou ces communautés, un autre monde est possible ici et maintenant.

Au-delà, il est également évident que chaque nouvelle génération aspire à changer le monde au nom de valeurs plus humaines et équitables. Il en fut ainsi des jeunes de la « génération Naomi Klein » (ou « génération Carlo Giuliani » pour les plus radicaux) qui se sont exprimés à travers les mobilisations altermondialistes durant les années 1990. Dans les années 2010, la « génération des Indignés » semble prendre le relais. Comme l’affirmait François Furet, l’idée d’une autre société ou d’un autre monde devrait subsister et nourrir ce courant de contestation du système économique international incarné un temps par l’altermondialisme et aujourd’hui par les « Indignés » au nom de valeurs telles qu’elles ont pu être définies, par exemple, par le co-fondateur du FSM, Chico Whitaker :

« Collaboration au lieu de compétition, priorité aux besoins humains et non aux profits, respect de la nature et non sa surexploitation, perspectives à long terme au lieu d’intérêts à court terme, acceptation des différences et non homogénéisation, liberté avec responsabilité partagée et non individualisme, ‘être’ au lieu d’‘avoir’. » (« Aller de l’avant », 9 janvier 2008, Alternatives International)

En définitive, ce courant de contestation du système économique dominant, qui a été incarné un temps par l’altermondialisme, ne triomphera sans doute jamais, mais il ne disparaîtra pas pour autant et continuera certainement à jouer un rôle de contre-pouvoir global face aux principaux pouvoirs économiques.