Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?

Par Eddy FOUGIER
Comment citer cet article
Eddy FOUGIER, "Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 17/01/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/altermondialisme-contre-pouvoir-global-ou-grande-alternative

Certaines idées altermondialistes sont bien connues du grand public. On peut citer l’annulation de la dette des pays pauvres, la mise en place d’une taxation sur les transactions financières (taxe Tobin), le refus des organismes génétiquement modifiés (OGM), de la privatisation de l’eau ou de l’extension de zones de libre-échange. Mais cela fait souvent davantage penser à un catalogue d’idées et de propositions qu’à une vision véritablement structurée et cohérente. Les courants qualifiés d’altermondialistes semblent néanmoins partager quatre constats et formuler quatre types de propositions.

Le premier constat sur lequel ils s’accordent est celui du caractère inéquitable de la mondialisation. De leur point de vue, ce processus est facteur de concentration des richesses et donc d’accroissement des inégalités, à la fois Nord-Sud et internes, d’appauvrissement des populations du Sud et de précarisation des populations qui en subissent les conséquences directes dans les pays du Nord, comme les ouvriers, les femmes ou les jeunes. Sur la base de ce constat, ils proposent un nouvel ordre économique global mieux régulé et plus équitable. Celui-ci passe par une meilleure répartition des richesses (notamment par une annulation de la dette des pays du Sud et la mise en place d’une fiscalité internationale) et une vision du développement alternative à celle que sous-tend le « consensus de Washington », avec une priorité accordée à la souveraineté des pays pauvres sur leurs ressources naturelles et alimentaires, et donc à une économie qui soit moins tournée vers l’exportation.

Le second constat est que la mondialisation favorise l’extension de la sphère marchande par la privatisation, la déréglementation, la prise en compte de nouveaux secteurs dans les négociations commerciales internationales, l’intégration de pays toujours plus nombreux dans des zones de libre-échange et contribue de ce fait à rogner toujours plus l’espace accordé aux biens communs et à remettre ainsi en cause l’égal accès aux biens communs (ou biens publics mondiaux) comme l’eau, l’air, les ressources génétiques, les aliments, les cultures et savoirs des peuples, et aux services fondamentaux tels que l’éducation, la santé ou la culture. Les altermondialistes s’opposent donc aux privatisations, à l’extension des zones de libre-échange, à la libéralisation du secteur des services ou aux droits de propriété intellectuelle (brevets). Ils veulent ainsi ériger une sorte de digue visant à protéger les biens communs et défendre leur libre accès face à un processus de « marchandisation du monde ».

De ce deuxième constat découle le troisième, à savoir la nécessité d’une régulation et d’une gouvernance de la mondialisation. En effet, pour les altermondialistes, celle-ci contribuerait à accroître la concentration du pouvoir à l’échelle globale et au sein des sociétés, à exacerber les rapports de force et de compétition et donc à éroder la démocratie et le respect des droits fondamentaux en l’absence de contre-pouvoir aux forces économiques. Ils prônent ainsi de nouvelles formes de régulation et de gouvernance globales où la démocratie, le droit, l’éthique et la coopération prévaudraient sur les intérêts économiques et de puissance. Cela impliquerait une réforme fondamentale des règles régissant le système économique international, une démocratisation de la mondialisation et de ses protagonistes se traduisant par un rééquilibrage du pouvoir au profit des pays du Sud et de toutes les formes de contre-pouvoirs (instances démocratiquement élues, société civile, citoyens), mais aussi un approfondissement des pratiques démocratiques à l’échelon national. Ils prônent également une démocratisation des relations internationales en véhiculant une vision idéaliste, anti-impérialiste et pacifiste du système international qui devrait être rééquilibré au profit des Etats du Sud, mais aussi de la société civile et des citoyens et qui devrait accorder la primauté au droit international, à la paix, au désarmement, à la coopération et au multilatéralisme. Ils sont notamment inspirés de ce point de vue par l’anti-impérialisme des mouvements tiers-mondistes et par les idéaux pacifistes des manifestants contre le déploiement des euromissiles des années 1980.

Enfin, le quatrième et dernier constat est que le processus de mondialisation constitue une extension à l’échelle globale d’un mode de production et de consommation et d’une articulation de la technique, de la science et du marché, qu’ils décrivent comme une technoscience, et qu’ils jugent incompatible avec une protection de l’environnement et plus généralement avec une vision de la société reposant sur d’autres valeurs que le matérialisme, le progressisme, le productivisme, le consumérisme et la destruction de la nature. Les altermondialistes appellent donc de leurs vœux un développement durable, c’est-à-dire un mode de développement plus respectueux de l’environnement et de la santé, plus économe en ressources, « relocalisé » et participatif. Leurs revendications en la matière sont désormais placées sous la bannière de la justice climatique, et pour les altermondialistes adeptes de la décroissance, c’est la notion même de développement qui doit être mise en cause.