Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?

Par Eddy FOUGIER
Comment citer cet article
Eddy FOUGIER, "Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 28/01/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/altermondialisme-contre-pouvoir-global-ou-grande-alternative

L’altermondialisme a fait l’objet d’un nombre très important d’études et d’analyses. Il était même l’un des sujets phares de la science politique française au début des années 2000. Plusieurs thèses se sont alors affrontées pour tenter d’expliquer les raisons de l’apparition d’un tel mouvement et son sens profond. La première est celle de la société civile globale. Elle est véhiculée par certains auteurs (Scholte 1999 ; Anheier, Glasius et Kaldor 2001 ; Pianta et Silva 2003), mais aussi par une partie des militants eux-mêmes. Cette thèse se fonde sur l’idée qu’il existerait une société civile globale, voire une opinion publique globale, dans un contexte de mondialisation qui conduirait à remettre en cause la prédominance de l’Etat souverain dans le système international. Cette société civile globale serait l’expression d’une réaction des sociétés et des citoyens face à l’émergence de nouveaux pouvoirs sur la scène internationale (marchés financiers, firmes multinationales, institutions financières, institutions économiques internationales, etc.), un peu à la manière dont Karl Polanyi faisait état d’un contre-mouvement de la société face à l’extension de la sphère du marché (Polanyi 1983). Elle jouerait ainsi le rôle d’une sorte de contre-pouvoir global dont l’altermondialisme serait l’un des principaux modes d’expression. Cette thèse a été très populaire durant les années 1990 alors que des forums de la société civile étaient organisés à l’occasion des grandes réunions thématiques des Nations unies. Les partisans de cette thèse font d’ailleurs souvent remonter la naissance du mouvement altermondialiste au sommet de la Terre de Rio en 1992. Elle a sans doute atteint son apogée avec les manifestations contre la guerre en Irak en 2003. De nombreux analystes évoquaient alors la formation d’une opinion publique globale, un journaliste du New York Times allant même jusqu’à affirmer, quelques jours à peine après la grande manifestation globale du 15 février 2003, que cette opinion constituait probablement la seconde superpuissance sur la planète après les Etats-Unis (Tyler 2003). De nombreux militants ont alors établi un amalgame entre société civile globale, opinion publique globale, altermondialisme et seconde superpuissance. L’idée selon laquelle il existerait une société civile globale et qu’elle s’incarnerait dans l’altermondialisme doit pourtant être largement relativisée.

La seconde thèse est celle du mouvement social mondial. Elle est portée par de nombreux altermondialistes pour qui l’altermondialisme serait une sorte de porte-parole des victimes, des perdants et des exclus de la mondialisation et des politiques néolibérales menées depuis les années 1980. Elle prendrait donc la forme d’un syndicat ou plutôt d’une coordination de défense de leurs intérêts sur la scène internationale. De nombreuses enquêtes ont cependant montré que les mouvements se référant à l’altermondialisme, en particulier dans les pays industrialisés, avaient les plus grandes difficultés à s’ancrer dans les milieux populaires, principales « victimes » de la mondialisation, et qu’ils s’appuyaient davantage sur les populations dont les valeurs, plutôt que les intérêts matériels, étaient heurtées par la mondialisation (Ibase 2005 ; Agrikoliansky et Sommier 2005). La troisième thèse est celle du nouveau mouvement d’émancipation. Elle a notamment été soutenue un temps par Bernard Cassen, le président d’honneur de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) et l’un des co-créateurs du FSM. Dans un entretien accordé au Figaro le 8 octobre 2003, il expliquait :

« Les grands mouvements émancipateurs du XXe siècle, la social-démocratie et le communisme, semblent avoir épuisé leur force propulsive et perdu leur assise populaire. Le mouvement écologiste n’a pas rempli les promesses que l’on aurait pu fonder sur lui. Le mouvement altermondialiste, même avec son aspect chaotique, pourrait bien être à l’origine d’une dynamique historique et devenir le mouvement d’émancipation sociale du XXIe siècle. »

Cette vision part donc de l’hypothèse selon laquelle il existerait une longue lignée de mouvements d’émancipation dont l’altermondialisme constituerait le dernier jalon, prenant ainsi le relais des mouvements communiste, anticolonial, écologiste ou encore des mouvements nés dans le sillage des événements de Mai 68. Dix ans après la déclaration de Bernard Cassen, il est sans doute permis de douter de la pertinence de cette thèse.

La quatrième thèse est celle du mouvement-refuge des antilibéraux. Elle avance que l’altermondialisme serait le refuge de tous ceux qui rejettent l’évolution du monde et le grand tournant libéral des années 1980 et qui n’ont donc pas fait le deuil d’un « autre monde possible ». Pour eux, l’histoire est loin d’être finie contrairement à ce qu’affirmait le philosophe Francis Fukuyama (1992). C’est l’hypothèse formulée par l’historien François Furet dans l’« épilogue » de son célèbre ouvrage (1995) :

« L’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser, et d’ailleurs personne n’avance sur le sujet, dans le monde d’aujourd’hui, même l’esquisse d’un concept neuf. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. C’est une condition trop austère et trop contraire à l’esprit des sociétés modernes pour qu’elle puisse durer. La démocratie fabrique par sa seule existence le besoin d’un monde postérieur à la bourgeoisie et au Capital, où pourrait s’épanouir une véritable communauté humaine. »

Cette vision est donc souvent véhiculée par des analystes critiques de l’altermondialisme qui estiment que ce mouvement ne serait que réactif, « anti », ce qui revient à nier la capacité des mouvements qui y participent à formuler des propositions originales et à imaginer des alternatives inédites.

Enfin, la cinquième thèse est celle de la renaissance de la critique du capitalisme. L’altermondialisme serait ainsi l’une des modalités de la renaissance contemporaine de la contestation du système économique dominant (capitalisme), et plus largement de la domination de l’Occident dans un nouveau contexte politique (fin de la guerre froide et domination de l’hyperpuissance américaine), économique (mondialisation), idéologique (domination des idées libérales, fin de l’expérience soviétique, crise du tiers-mondisme) et technologique (Internet). Selon les tenants de cette dernière thèse, il existerait depuis le début des années 1990 un courant de contestation du système économique actuel émanant de la société civile (et qui n’est donc pas porté en tant que tel par des partis politiques) mais non structuré. Le mouvement altermondialiste en aurait été le fer de lance de la seconde partie des années 1990 à la première partie des années 2000. Ce sont les mouvements tels que Les « Indignés » ou « Occupy » qui en seraient l’avant-garde actuelle. Celui-ci s’est cristallisé autour de plusieurs enjeux : la « mondialisation libérale » et les sommets des institutions économiques internationales, de la seconde moitié des années 1990 au début des années 2000, d’où l’appellation initiale de mouvement « antimondialisation », puis « altermondialiste » ; la guerre en Irak (2003) ; le traité constitutionnel européen (2005) ; le changement climatique (fin des années 2000) – on a alors parlé de mouvement pour la justice climatique ; les politiques d’austérité en Europe du Sud et les difficultés des jeunes à s’intégrer à la société (début des années 2010). Ce courant a été porté successivement ou concurremment par différents mouvements comme l’altermondialisme, le mouvement des « Indignés », mais aussi les mouvements paysans du Sud, le mouvement des Amérindiens, les écologistes plus ou moins radicaux, les féministes, les décroissants, les technosceptiques, les anarchistes ou encore les partisans des villes en transition. Il a également pris plusieurs formes : des mobilisations de masse, parfois émaillées d’actes de violence commis par les groupes les plus radicaux, une contre-expertise remettant en cause l’expertise officielle des institutions internationales, des campagnes d’information et de mobilisation, des actions de lobbying auprès des autorités, des expériences d’alternatives concrètes ou des actions dites de désobéissance civile menées, par exemple, contre des plantes génétiquement modifiées cultivées en plein champ.