Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?

Par Eddy FOUGIER
Comment citer cet article
Eddy FOUGIER, "Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 18/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/altermondialisme-contre-pouvoir-global-ou-grande-alternative


Où en est le courant altermondialiste quelque deux décennies après son émergence, si l’on considère que celui-ci a pour origine l’insurrection zapatiste au Mexique lancée le 1er janvier 1994 ? Le terme le plus couramment usité pour décrire l’état du mouvement est sans aucun doute celui d’« essoufflement ». Celui-ci marquerait le pas et serait à la recherche d’un nouvel élan depuis le milieu des années 2000. Ce constat repose sur l’hypothèse selon laquelle l’altermondialisme tend à se confondre avec un mode opératoire basé sur des manifestations de masse lors de sommets officiels, qui peuvent être émaillées d’exactions violentes (comme ce fut le cas lors du sommet de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle en 1999 ou du G8 à Gênes en 2001), et sur l’organisation de rassemblements originaux, à savoir les forums sociaux, au premier rang desquels se trouve le Forum social mondial (FSM). Or, à partir du moment où ces événements sont moins fréquents, moins mobilisateurs et moins médiatisés, on en conclut que le mouvement s’essouffle. La réalité est sans aucun doute plus complexe (voir Fougier 2012). Par ailleurs, l’émergence depuis 2011 de mouvements du type « Indignés » ou « Occupy » a ramené sur le devant de la scène médiatique la question de la contestation du « système » économique et social dominant.

La signification profonde de l’altermondialisme

L’altermondialisme a fait l’objet d’un nombre très important d’études et d’analyses. Il était même l’un des sujets phares de la science politique française au début des années 2000. Plusieurs thèses se sont alors affrontées pour tenter d’expliquer les raisons de l’apparition d’un tel mouvement et son sens profond. La première est celle de la société civile globale. Elle est véhiculée par certains auteurs (Scholte 1999 ; Anheier, Glasius et Kaldor 2001 ; Pianta et Silva 2003), mais aussi par une partie des militants eux-mêmes. Cette thèse se fonde sur l’idée qu’il existerait une société civile globale, voire une opinion publique globale, dans un contexte de mondialisation qui conduirait à remettre en cause la prédominance de l’Etat souverain dans le système international. Cette société civile globale serait l’expression d’une réaction des sociétés et des citoyens face à l’émergence de nouveaux pouvoirs sur la scène internationale (marchés financiers, firmes multinationales, institutions financières, institutions économiques internationales, etc.), un peu à la manière dont Karl Polanyi faisait état d’un contre-mouvement de la société face à l’extension de la sphère du marché (Polanyi 1983). Elle jouerait ainsi le rôle d’une sorte de contre-pouvoir global dont l’altermondialisme serait l’un des principaux modes d’expression. Cette thèse a été très populaire durant les années 1990 alors que des forums de la société civile étaient organisés à l’occasion des grandes réunions thématiques des Nations unies. Les partisans de cette thèse font d’ailleurs souvent remonter la naissance du mouvement altermondialiste au sommet de la Terre de Rio en 1992. Elle a sans doute atteint son apogée avec les manifestations contre la guerre en Irak en 2003. De nombreux analystes évoquaient alors la formation d’une opinion publique globale, un journaliste du New York Times allant même jusqu’à affirmer, quelques jours à peine après la grande manifestation globale du 15 février 2003, que cette opinion constituait probablement la seconde superpuissance sur la planète après les Etats-Unis (Tyler 2003). De nombreux militants ont alors établi un amalgame entre société civile globale, opinion publique globale, altermondialisme et seconde superpuissance. L’idée selon laquelle il existerait une société civile globale et qu’elle s’incarnerait dans l’altermondialisme doit pourtant être largement relativisée.

La seconde thèse est celle du mouvement social mondial. Elle est portée par de nombreux altermondialistes pour qui l’altermondialisme serait une sorte de porte-parole des victimes, des perdants et des exclus de la mondialisation et des politiques néolibérales menées depuis les années 1980. Elle prendrait donc la forme d’un syndicat ou plutôt d’une coordination de défense de leurs intérêts sur la scène internationale. De nombreuses enquêtes ont cependant montré que les mouvements se référant à l’altermondialisme, en particulier dans les pays industrialisés, avaient les plus grandes difficultés à s’ancrer dans les milieux populaires, principales « victimes » de la mondialisation, et qu’ils s’appuyaient davantage sur les populations dont les valeurs, plutôt que les intérêts matériels, étaient heurtées par la mondialisation (Ibase 2005 ; Agrikoliansky et Sommier 2005). La troisième thèse est celle du nouveau mouvement d’émancipation. Elle a notamment été soutenue un temps par Bernard Cassen, le président d’honneur de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) et l’un des co-créateurs du FSM. Dans un entretien accordé au Figaro le 8 octobre 2003, il expliquait :

« Les grands mouvements émancipateurs du XXe siècle, la social-démocratie et le communisme, semblent avoir épuisé leur force propulsive et perdu leur assise populaire. Le mouvement écologiste n’a pas rempli les promesses que l’on aurait pu fonder sur lui. Le mouvement altermondialiste, même avec son aspect chaotique, pourrait bien être à l’origine d’une dynamique historique et devenir le mouvement d’émancipation sociale du XXIe siècle. »

Cette vision part donc de l’hypothèse selon laquelle il existerait une longue lignée de mouvements d’émancipation dont l’altermondialisme constituerait le dernier jalon, prenant ainsi le relais des mouvements communiste, anticolonial, écologiste ou encore des mouvements nés dans le sillage des événements de Mai 68. Dix ans après la déclaration de Bernard Cassen, il est sans doute permis de douter de la pertinence de cette thèse.

La quatrième thèse est celle du mouvement-refuge des antilibéraux. Elle avance que l’altermondialisme serait le refuge de tous ceux qui rejettent l’évolution du monde et le grand tournant libéral des années 1980 et qui n’ont donc pas fait le deuil d’un « autre monde possible ». Pour eux, l’histoire est loin d’être finie contrairement à ce qu’affirmait le philosophe Francis Fukuyama (1992). C’est l’hypothèse formulée par l’historien François Furet dans l’« épilogue » de son célèbre ouvrage (1995) :

« L’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser, et d’ailleurs personne n’avance sur le sujet, dans le monde d’aujourd’hui, même l’esquisse d’un concept neuf. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. C’est une condition trop austère et trop contraire à l’esprit des sociétés modernes pour qu’elle puisse durer. La démocratie fabrique par sa seule existence le besoin d’un monde postérieur à la bourgeoisie et au Capital, où pourrait s’épanouir une véritable communauté humaine. »

Cette vision est donc souvent véhiculée par des analystes critiques de l’altermondialisme qui estiment que ce mouvement ne serait que réactif, « anti », ce qui revient à nier la capacité des mouvements qui y participent à formuler des propositions originales et à imaginer des alternatives inédites.

Enfin, la cinquième thèse est celle de la renaissance de la critique du capitalisme. L’altermondialisme serait ainsi l’une des modalités de la renaissance contemporaine de la contestation du système économique dominant (capitalisme), et plus largement de la domination de l’Occident dans un nouveau contexte politique (fin de la guerre froide et domination de l’hyperpuissance américaine), économique (mondialisation), idéologique (domination des idées libérales, fin de l’expérience soviétique, crise du tiers-mondisme) et technologique (Internet). Selon les tenants de cette dernière thèse, il existerait depuis le début des années 1990 un courant de contestation du système économique actuel émanant de la société civile (et qui n’est donc pas porté en tant que tel par des partis politiques) mais non structuré. Le mouvement altermondialiste en aurait été le fer de lance de la seconde partie des années 1990 à la première partie des années 2000. Ce sont les mouvements tels que Les « Indignés » ou « Occupy » qui en seraient l’avant-garde actuelle. Celui-ci s’est cristallisé autour de plusieurs enjeux : la « mondialisation libérale » et les sommets des institutions économiques internationales, de la seconde moitié des années 1990 au début des années 2000, d’où l’appellation initiale de mouvement « antimondialisation », puis « altermondialiste » ; la guerre en Irak (2003) ; le traité constitutionnel européen (2005) ; le changement climatique (fin des années 2000) – on a alors parlé de mouvement pour la justice climatique ; les politiques d’austérité en Europe du Sud et les difficultés des jeunes à s’intégrer à la société (début des années 2010). Ce courant a été porté successivement ou concurremment par différents mouvements comme l’altermondialisme, le mouvement des « Indignés », mais aussi les mouvements paysans du Sud, le mouvement des Amérindiens, les écologistes plus ou moins radicaux, les féministes, les décroissants, les technosceptiques, les anarchistes ou encore les partisans des villes en transition. Il a également pris plusieurs formes : des mobilisations de masse, parfois émaillées d’actes de violence commis par les groupes les plus radicaux, une contre-expertise remettant en cause l’expertise officielle des institutions internationales, des campagnes d’information et de mobilisation, des actions de lobbying auprès des autorités, des expériences d’alternatives concrètes ou des actions dites de désobéissance civile menées, par exemple, contre des plantes génétiquement modifiées cultivées en plein champ.

Une notion difficile à cerner

La notion d’altermondialisme demeure ainsi difficile à circonscrire. En effet, il n’existe pas de mouvement international altermondialiste structuré, à l’instar de ce que pouvait être, par exemple, le Mouvement communiste international. Il ne s’agit pas davantage d’une sorte de confédération de mouvements comme les Internationales politiques (telles que l’Internationale socialiste) ou des partis transnationaux ou européens (à l’instar du Parti populaire européen). La structuration de l’altermondialisme est en effet extrêmement faible. Le FSM ne joue en aucun cas le rôle de Congrès annuel ou régulier du mouvement altermondialiste. Il s’agit plus ici d’une nébuleuse de mouvements.

Il est néanmoins possible de tenter d’identifier quelques caractéristiques communes aux mouvements qui se regroupent généralement sous la bannière altermondialiste. La première de ces caractéristiques est le fait d’appartenir à la société civile, ce qui exclut donc par exemple les partis politiques qui n’ont pas le droit de participer aux forums sociaux. La seconde est que ces organisations de la société civile (OSC) partagent une même opposition à la « mondialisation libérale » définie, de leur point de vue, comme un processus d’extension du capitalisme économique et financier et de diffusion des valeurs occidentales au nom des intérêts d’un certain nombre d’acteurs supranationaux (firmes multinationales, institutions financières), promus par des acteurs politiques (gouvernements des États les plus puissants, au premier rang desquels les Etats-Unis ; institutions économiques internationales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale du commerce ; institutions régionales telles que l’Union européenne, etc.) et légitimés par une idéologie (le néolibéralisme). Ces mouvements ont donc une même vision monocausale du monde, ceux-ci imputant la plupart des maux de la planète au néolibéralisme. Cette opposition rassemble par conséquent les mouvements qui contestent le capitalisme, qu’ils soient antilibéraux ou anticapitalistes, mais aussi les courants qui dénoncent l’« impérialisme occidental », à savoir les courants néomarxistes, anarchistes, chrétiens de gauche, anti-impérialistes, etc. La troisième caractéristique est que ces mouvements ne s’en tiennent pas seulement à une critique du système économique actuel, ils aspirent aussi à une autre mondialisation même s’ils divergent assez largement sur la forme que celle-ci devrait prendre. Ils présentent également deux autres caractéristiques qui les distinguent par exemple de mouvements antilibéraux ou anticapitalistes plus locaux. Ils se reconnaissent tout d’abord dans le mot d’ordre écologiste « penser global, agir local » et articulent de ce fait les actions qu’ils peuvent mener à l’échelon local et national à des enjeux globaux. Enfin, ils s’accordent sur le caractère central des forums sociaux et sur le rôle fondamental de la Charte des principes du FSM et de ce que certains ont pu appeler l’« esprit de Porto Alegre », en référence à l’atmosphère qui régnaient lors des premiers forums sociaux mondiaux organisés dans la ville brésilienne (de 2001 à 2003, puis en 2005) et aux pratiques qui y étaient promues : non-structuration du FSM, respect de l’égalité des participants, du pluralisme idéologique, de l’autonomie des mouvements sociaux par rapport aux partis et aux gouvernements.

Sur la base de ces caractéristiques, trois types de mouvements peuvent être ainsi distingués au sein de la nébuleuse altermondialiste. Les premiers sont les mouvements altermondialistes au sens strict du terme. Ce sont des mouvements appartenant à la société civile, qui ont été créés en réaction à l’actuel processus de mondialisation et qui ont placé le suivi, l’analyse et la critique de ce processus au cœur de leurs activités. Ce sont en quelque sorte des observatoires de la mondialisation développant une contre-expertise qui prennent souvent la forme de think tanks composés d’experts. Les plus connus sont Attac, le Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM), le Conseil des Canadiens, Focus on the Global South, Global Trade Watch, l’International Forum on Globalization ou Third World Network. Le second type est incarné par les mouvements participant à la mouvance altermondialiste. Ce sont des OSC qui, d’un point de vue idéologique, partagent un même constat sur les méfaits de la « mondialisation libérale » et aspirent à une « autre mondialisation » et, d’un point de vue militant, participent aux mêmes luttes, campagnes, mobilisations et rassemblements (forums sociaux). Elles diffèrent cependant des mouvements altermondialistes en ce qu’elles n’ont pas été créées en réaction à la mondialisation et parce que leurs activités ne sont pas principalement centrées sur l’évaluation de ce processus. Figurent parmi elles des mouvements sociaux qui défendent les intérêts de populations spécifiques sur une base professionnelle ou identitaire (syndicats de salariés, mouvements paysans, organisations de consommateurs, mouvements féministes, organisations de défense des populations indigènes, mouvements de lutte contre l’exclusion, de défense des migrants ou des minorités sexuelles) ; des organisations non gouvernementales (ONG) qui défendent des causes tout en intervenant sur le terrain pour aider des populations en difficulté ; et enfin des mouvements dits radicaux qui recourent à des actions illégales et/ou violentes. Les plus connus sont sans aucun doute la Confédération syndicale internationale (CSI), SUD-PTT, La Via Campesina, le Mouvement des sans-terre, la Confédération paysanne, Public Citizen, Amnesty International, Greenpeace, Les amis de la terre, Oxfam international, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) ou Reclaim the Streets. Enfin, le troisième type est représenté par les mouvements participant à la dynamique de contestation de la mondialisation sans pour autant prendre part à la mouvance altermondialiste car ce ne sont pas des OSC. C’est le cas par exemple de médias ou de partis politiques de la gauche radicale et de l’extrême gauche. Ils ne s’associent pas moins à une contestation de la forme contemporaine de la mondialisation qui ne se cantonne pas à la critique formulée par la société civile. Ils peuvent être assimilés à des « compagnons de route » de l’altermondialisme qui se reconnaissent dans cette forme de contestation et peuvent même participer à certaines de ses luttes. On peut citer à ce propos des partis politiques tels que le Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores, PT) au Brésil, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) en France ou le Parti socialiste des travailleurs (Socialist Workers Party, SWP) en Grande-Bretagne.

Le « consensus de Porto Alegre » ?

Certaines idées altermondialistes sont bien connues du grand public. On peut citer l’annulation de la dette des pays pauvres, la mise en place d’une taxation sur les transactions financières (taxe Tobin), le refus des organismes génétiquement modifiés (OGM), de la privatisation de l’eau ou de l’extension de zones de libre-échange. Mais cela fait souvent davantage penser à un catalogue d’idées et de propositions qu’à une vision véritablement structurée et cohérente. Les courants qualifiés d’altermondialistes semblent néanmoins partager quatre constats et formuler quatre types de propositions.

Le premier constat sur lequel ils s’accordent est celui du caractère inéquitable de la mondialisation. De leur point de vue, ce processus est facteur de concentration des richesses et donc d’accroissement des inégalités, à la fois Nord-Sud et internes, d’appauvrissement des populations du Sud et de précarisation des populations qui en subissent les conséquences directes dans les pays du Nord, comme les ouvriers, les femmes ou les jeunes. Sur la base de ce constat, ils proposent un nouvel ordre économique global mieux régulé et plus équitable. Celui-ci passe par une meilleure répartition des richesses (notamment par une annulation de la dette des pays du Sud et la mise en place d’une fiscalité internationale) et une vision du développement alternative à celle que sous-tend le « consensus de Washington », avec une priorité accordée à la souveraineté des pays pauvres sur leurs ressources naturelles et alimentaires, et donc à une économie qui soit moins tournée vers l’exportation.

Le second constat est que la mondialisation favorise l’extension de la sphère marchande par la privatisation, la déréglementation, la prise en compte de nouveaux secteurs dans les négociations commerciales internationales, l’intégration de pays toujours plus nombreux dans des zones de libre-échange et contribue de ce fait à rogner toujours plus l’espace accordé aux biens communs et à remettre ainsi en cause l’égal accès aux biens communs (ou biens publics mondiaux) comme l’eau, l’air, les ressources génétiques, les aliments, les cultures et savoirs des peuples, et aux services fondamentaux tels que l’éducation, la santé ou la culture. Les altermondialistes s’opposent donc aux privatisations, à l’extension des zones de libre-échange, à la libéralisation du secteur des services ou aux droits de propriété intellectuelle (brevets). Ils veulent ainsi ériger une sorte de digue visant à protéger les biens communs et défendre leur libre accès face à un processus de « marchandisation du monde ».

De ce deuxième constat découle le troisième, à savoir la nécessité d’une régulation et d’une gouvernance de la mondialisation. En effet, pour les altermondialistes, celle-ci contribuerait à accroître la concentration du pouvoir à l’échelle globale et au sein des sociétés, à exacerber les rapports de force et de compétition et donc à éroder la démocratie et le respect des droits fondamentaux en l’absence de contre-pouvoir aux forces économiques. Ils prônent ainsi de nouvelles formes de régulation et de gouvernance globales où la démocratie, le droit, l’éthique et la coopération prévaudraient sur les intérêts économiques et de puissance. Cela impliquerait une réforme fondamentale des règles régissant le système économique international, une démocratisation de la mondialisation et de ses protagonistes se traduisant par un rééquilibrage du pouvoir au profit des pays du Sud et de toutes les formes de contre-pouvoirs (instances démocratiquement élues, société civile, citoyens), mais aussi un approfondissement des pratiques démocratiques à l’échelon national. Ils prônent également une démocratisation des relations internationales en véhiculant une vision idéaliste, anti-impérialiste et pacifiste du système international qui devrait être rééquilibré au profit des Etats du Sud, mais aussi de la société civile et des citoyens et qui devrait accorder la primauté au droit international, à la paix, au désarmement, à la coopération et au multilatéralisme. Ils sont notamment inspirés de ce point de vue par l’anti-impérialisme des mouvements tiers-mondistes et par les idéaux pacifistes des manifestants contre le déploiement des euromissiles des années 1980.

Enfin, le quatrième et dernier constat est que le processus de mondialisation constitue une extension à l’échelle globale d’un mode de production et de consommation et d’une articulation de la technique, de la science et du marché, qu’ils décrivent comme une technoscience, et qu’ils jugent incompatible avec une protection de l’environnement et plus généralement avec une vision de la société reposant sur d’autres valeurs que le matérialisme, le progressisme, le productivisme, le consumérisme et la destruction de la nature. Les altermondialistes appellent donc de leurs vœux un développement durable, c’est-à-dire un mode de développement plus respectueux de l’environnement et de la santé, plus économe en ressources, « relocalisé » et participatif. Leurs revendications en la matière sont désormais placées sous la bannière de la justice climatique, et pour les altermondialistes adeptes de la décroissance, c’est la notion même de développement qui doit être mise en cause.

Un impact à géométrie variable

L’évaluation de l’impact et de l’influence de l’altermondialisme sur les perceptions des opinions et sur les politiques menées varie selon le point de vue adopté. Ainsi, si l’on estime que l’altermondialisme correspond à un projet global visant à promouvoir et à mettre en œuvre une grande alternative mondiale à la « mondialisation libérale » – s’inscrivant en faux contre l’idée de Francis Fukuyama selon laquelle aucune forme d’alternative à la démocratie de marché n’est désormais envisageable – alors on ne peut que constater son échec. En revanche, si l’on considère les mouvements altermondialistes comme des contre-pouvoirs face aux acteurs dominants de la mondialisation, on peut alors estimer qu’ils jouent un rôle de « vigie éthique » dotée d’un pouvoir d’influence sur l’agenda international, comme on a pu le voir à propos des OGM en Europe, de la dette des pays pauvres ou de la taxation des transactions financières. Cela vaut également pour le clivage entre réformistes et partisans d’une transformation radicale du système économique global. Les premiers estimeront que les altermondialistes ont une influence en raison d’« avancées » concrètes, conformes aux normes qu’ils promeuvent, contrairement aux seconds qui demeureront sceptiques car le système reste bel et bien en place. Enfin, selon que l’on accepte que l’action des altermondialistes s’exerce également par le canal des partis politiques, voire d’une expérience gouvernementale, ou que l’on s’y refuse de façon catégorique, les points de vue seront également divergents. Les premiers considèreront que les politiques alternatives de gauche menées depuis quelques années en Amérique latine (Venezuela, Bolivie, Equateur ou Nicaragua) constituent une sorte d’expérience réussie d’un « altermondialisme dans un seul pays », et donc que l’influence de l’altermondialisme sur la politique menée par ces Etats est tangible, tandis que les seconds, qui souhaitent voir émerger de la matrice des forums sociaux une véritable alternative et une nouvelle façon d’envisager le pouvoir, sont pour l’heure largement frustrés.

De leur côté, les acteurs dominants de la mondialisation ou les gouvernements estiment que les altermondialistes ont une influence certaine, mais principalement au regard de leur capacité de nuisance, qu’il s’agisse de la sécurité des sommets internationaux (bien que les manifestations aient largement baissé en intensité par rapport au début des années 2000) ou de l’innovation (OGM, nanotechnologies, exploitation du gaz de schiste).

Quoi qu’il en soit, les altermondialistes exercent et devraient continuer à exercer deux principales formes d’influence. La première leur est conférée par leur contre-expertise dans le débat sur la mondialisation, bien qu’elle ne soit pas aussi évidente qu’il y a quelques années. La vision du monde des altermondialistes a néanmoins un impact sur l’opinion publique, d’autant que la crise économique tend à renforcer les critiques vis-à-vis du système économique mondial et à valider quelque peu nombre de leurs analyses. Il suffit de voir le succès en librairie des ouvrages critiques vis-à-vis de la mondialisation et de l’évolution du système économique mondial, qu’ils soient rédigés par des altermondialistes comme Naomi Klein (2008) ou Susan George (2010), ou d’autres auteurs « alter-compatibles » tels que Joseph Stiglitz (2010) ou Jacques Sapir (2011), le promoteur de la démondialisation. On peut également considérer d’un certain point de vue que les ouvrages de Stéphane Hessel (2010) ont diffusé une sorte de vulgate altermondialiste à l’adresse du grand public, exactement comme Al Gore (2007) a pu le faire pour l’écologie. On peut remarquer à ce propos que l’altermondialisme semble subir le même sort que l’écologie avec un décalage notable entre l’influence des idées et celle des mouvements. Il est évident que les idées écologiques ont eu un impact bien plus fort que les mouvements écologistes. Il semble en être de même pour les mouvements altermondialistes dont les idées sont bien plus influentes qu’ils ne le sont eux-mêmes. Le cas d’Attac est emblématique de ce point de vue. En effet, si l’association semble être beaucoup moins visible en France, l’idée qui a amené sa création, à savoir l’instauration de la taxe Tobin, n’a sans doute jamais été aussi populaire, y compris auprès de gouvernements.

La seconde forme d’influence est celle que les altermondialistes peuvent avoir sur le mode de vie alternatif de certains individus qui rejettent la société de consommation et sur certaines communautés alternatives qui tentent de mettre en œuvre, ici et maintenant, de façon plus ou moins pérenne et à une échelle locale, des principes d’autogestion, de démocratie participative, d’économie sociale et solidaire, de système d’échange local ou de monnaie locale, de commerce équitable ou de transition énergétique : des communautés zapatistes au Chiapas (Mexique) aux communautés créées par les paysans sans terre du Brésil en passant par les zones autonomes temporaires des libertaires, les villes et villages en transition ou encore les communautés formées dans la zone d’aménagement différé de Notre-Dame-des-Landes. Pour ces individus ou ces communautés, un autre monde est possible ici et maintenant.

Au-delà, il est également évident que chaque nouvelle génération aspire à changer le monde au nom de valeurs plus humaines et équitables. Il en fut ainsi des jeunes de la « génération Naomi Klein » (ou « génération Carlo Giuliani » pour les plus radicaux) qui se sont exprimés à travers les mobilisations altermondialistes durant les années 1990. Dans les années 2010, la « génération des Indignés » semble prendre le relais. Comme l’affirmait François Furet, l’idée d’une autre société ou d’un autre monde devrait subsister et nourrir ce courant de contestation du système économique international incarné un temps par l’altermondialisme et aujourd’hui par les « Indignés » au nom de valeurs telles qu’elles ont pu être définies, par exemple, par le co-fondateur du FSM, Chico Whitaker :

« Collaboration au lieu de compétition, priorité aux besoins humains et non aux profits, respect de la nature et non sa surexploitation, perspectives à long terme au lieu d’intérêts à court terme, acceptation des différences et non homogénéisation, liberté avec responsabilité partagée et non individualisme, ‘être’ au lieu d’‘avoir’. » (« Aller de l’avant », 9 janvier 2008, Alternatives International)

En définitive, ce courant de contestation du système économique dominant, qui a été incarné un temps par l’altermondialisme, ne triomphera sans doute jamais, mais il ne disparaîtra pas pour autant et continuera certainement à jouer un rôle de contre-pouvoir global face aux principaux pouvoirs économiques.

Références

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