Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?

Par Eddy FOUGIER
Comment citer cet article
Eddy FOUGIER, "Altermondialisme : contre-pouvoir global ou grande alternative ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 17/01/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/altermondialisme-contre-pouvoir-global-ou-grande-alternative

La notion d’altermondialisme demeure ainsi difficile à circonscrire. En effet, il n’existe pas de mouvement international altermondialiste structuré, à l’instar de ce que pouvait être, par exemple, le Mouvement communiste international. Il ne s’agit pas davantage d’une sorte de confédération de mouvements comme les Internationales politiques (telles que l’Internationale socialiste) ou des partis transnationaux ou européens (à l’instar du Parti populaire européen). La structuration de l’altermondialisme est en effet extrêmement faible. Le FSM ne joue en aucun cas le rôle de Congrès annuel ou régulier du mouvement altermondialiste. Il s’agit plus ici d’une nébuleuse de mouvements.

Il est néanmoins possible de tenter d’identifier quelques caractéristiques communes aux mouvements qui se regroupent généralement sous la bannière altermondialiste. La première de ces caractéristiques est le fait d’appartenir à la société civile, ce qui exclut donc par exemple les partis politiques qui n’ont pas le droit de participer aux forums sociaux. La seconde est que ces organisations de la société civile (OSC) partagent une même opposition à la « mondialisation libérale » définie, de leur point de vue, comme un processus d’extension du capitalisme économique et financier et de diffusion des valeurs occidentales au nom des intérêts d’un certain nombre d’acteurs supranationaux (firmes multinationales, institutions financières), promus par des acteurs politiques (gouvernements des États les plus puissants, au premier rang desquels les Etats-Unis ; institutions économiques internationales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale du commerce ; institutions régionales telles que l’Union européenne, etc.) et légitimés par une idéologie (le néolibéralisme). Ces mouvements ont donc une même vision monocausale du monde, ceux-ci imputant la plupart des maux de la planète au néolibéralisme. Cette opposition rassemble par conséquent les mouvements qui contestent le capitalisme, qu’ils soient antilibéraux ou anticapitalistes, mais aussi les courants qui dénoncent l’« impérialisme occidental », à savoir les courants néomarxistes, anarchistes, chrétiens de gauche, anti-impérialistes, etc. La troisième caractéristique est que ces mouvements ne s’en tiennent pas seulement à une critique du système économique actuel, ils aspirent aussi à une autre mondialisation même s’ils divergent assez largement sur la forme que celle-ci devrait prendre. Ils présentent également deux autres caractéristiques qui les distinguent par exemple de mouvements antilibéraux ou anticapitalistes plus locaux. Ils se reconnaissent tout d’abord dans le mot d’ordre écologiste « penser global, agir local » et articulent de ce fait les actions qu’ils peuvent mener à l’échelon local et national à des enjeux globaux. Enfin, ils s’accordent sur le caractère central des forums sociaux et sur le rôle fondamental de la Charte des principes du FSM et de ce que certains ont pu appeler l’« esprit de Porto Alegre », en référence à l’atmosphère qui régnaient lors des premiers forums sociaux mondiaux organisés dans la ville brésilienne (de 2001 à 2003, puis en 2005) et aux pratiques qui y étaient promues : non-structuration du FSM, respect de l’égalité des participants, du pluralisme idéologique, de l’autonomie des mouvements sociaux par rapport aux partis et aux gouvernements.

Sur la base de ces caractéristiques, trois types de mouvements peuvent être ainsi distingués au sein de la nébuleuse altermondialiste. Les premiers sont les mouvements altermondialistes au sens strict du terme. Ce sont des mouvements appartenant à la société civile, qui ont été créés en réaction à l’actuel processus de mondialisation et qui ont placé le suivi, l’analyse et la critique de ce processus au cœur de leurs activités. Ce sont en quelque sorte des observatoires de la mondialisation développant une contre-expertise qui prennent souvent la forme de think tanks composés d’experts. Les plus connus sont Attac, le Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM), le Conseil des Canadiens, Focus on the Global South, Global Trade Watch, l’International Forum on Globalization ou Third World Network. Le second type est incarné par les mouvements participant à la mouvance altermondialiste. Ce sont des OSC qui, d’un point de vue idéologique, partagent un même constat sur les méfaits de la « mondialisation libérale » et aspirent à une « autre mondialisation » et, d’un point de vue militant, participent aux mêmes luttes, campagnes, mobilisations et rassemblements (forums sociaux). Elles diffèrent cependant des mouvements altermondialistes en ce qu’elles n’ont pas été créées en réaction à la mondialisation et parce que leurs activités ne sont pas principalement centrées sur l’évaluation de ce processus. Figurent parmi elles des mouvements sociaux qui défendent les intérêts de populations spécifiques sur une base professionnelle ou identitaire (syndicats de salariés, mouvements paysans, organisations de consommateurs, mouvements féministes, organisations de défense des populations indigènes, mouvements de lutte contre l’exclusion, de défense des migrants ou des minorités sexuelles) ; des organisations non gouvernementales (ONG) qui défendent des causes tout en intervenant sur le terrain pour aider des populations en difficulté ; et enfin des mouvements dits radicaux qui recourent à des actions illégales et/ou violentes. Les plus connus sont sans aucun doute la Confédération syndicale internationale (CSI), SUD-PTT, La Via Campesina, le Mouvement des sans-terre, la Confédération paysanne, Public Citizen, Amnesty International, Greenpeace, Les amis de la terre, Oxfam international, le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) ou Reclaim the Streets. Enfin, le troisième type est représenté par les mouvements participant à la dynamique de contestation de la mondialisation sans pour autant prendre part à la mouvance altermondialiste car ce ne sont pas des OSC. C’est le cas par exemple de médias ou de partis politiques de la gauche radicale et de l’extrême gauche. Ils ne s’associent pas moins à une contestation de la forme contemporaine de la mondialisation qui ne se cantonne pas à la critique formulée par la société civile. Ils peuvent être assimilés à des « compagnons de route » de l’altermondialisme qui se reconnaissent dans cette forme de contestation et peuvent même participer à certaines de ses luttes. On peut citer à ce propos des partis politiques tels que le Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores, PT) au Brésil, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) en France ou le Parti socialiste des travailleurs (Socialist Workers Party, SWP) en Grande-Bretagne.