L'impuissance paradoxale du « soft power » de la Chine post-Mao

Par Stéphanie BALME
Comment citer cet article
Stéphanie BALME, "L'impuissance paradoxale du « soft power » de la Chine post-Mao", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 25/07/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part4/l-impuissance-du-soft-power-chinois



Note : Cet article est issu en partie du chapitre « La Chine séduit par son soft power » de l'ouvrage de Stéphanie Balme,
La Tentation de la Chine, Cavalier Bleu, 2013, pp. 203-225.

Joseph Nye, l’inventeur du concept de soft power est un conférencier prisé en Chine. Dans un pays où la science politique n’existe pas en tant que discipline formellement constituée, il est piquant d’apprendre que le politologue américain y multiplie les interventions. Le professeur Nye explique pourtant qu’en Chine, la « puissance douce », qu’il définit comme « une dynamique créée par une nation par laquelle d’autres nations cherchent à l’imiter, à se rapprocher d’elle et à aligner ses intérêts en conséquence » (Nye 2004), est un échec. Ainsi conçu, le concept de soft power englobe et dépasse la définition wébérienne classique de la puissance selon laquelle il s’agit de « toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale, sa propre volonté contre la résistance d’autrui » (Weber 1971). Depuis la fin de la guerre froide, en mobilisantdes ressources plus intangibles, plus immatérielles et plus diffuses comme l’influence économique, intellectuelle et politique, la fixation de normes comportementales, juridiques ou éthiques, la séduction voire la persuasion sans usage de la force, le soft power est devenu consubstantiel à l’affirmation des Etats sur la scène internationale.

Compte tenu de l’opposition rhétorique récurrente et parfois radicale du gouvernement chinois à l’égard des valeurs occidentales (à l’exception notable de l’idéologie marxiste-léniniste !), une critique du concept de soft power aurait dû s’imposer. Or, Pékin s’est emparé très vite de ce terme, traduit littéralement en chinois par « force douce » (ruan shili). L’ancien secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) et chef de l’Etat, Hu Jintao, a fait du soft power le thème principal d’un de ses discours lors du congrès du PCC de 2007. De la même façon, l’administration chinoise a fait sienne la notion de « diplomatie publique » (gonggong waijiao), qui désigne des techniques de communication officielles maitrisées par un Etat, destinées aux étrangers et visant une meilleure compréhension des idées voire des idéaux, des politiques et des objectifs d’une nation, selon ses principaux théoriciens. En décembre 2012 a été fondée la Chinese Public Diplomacy Association (CPDA) dont l’objectif est de mieux promouvoir l’image de la Chine et sa culture dans le monde. Composée d’anciens diplomates, de fonctionnaires et d’hommes d’affaires, cette initiative présentée comme un projet émanant de la société civile admet ouvertement un déficit d’image de la Chine sur la scène internationale. Pourquoi la Chine ne fait-elle pas rêver autrement que pour ses records de croissance et ses médailles olympiques ?

Deuxième économie mondiale et puissance globale, comment expliquer que d’une part la Chine s’impose difficilement en tant que modèle et que d’autre part, la diplomatie chinoise, traditionnellement très souveraine, se soucie de ce manque d’attractivité ? Empire qui concevait les relations avec les pays frontaliers sous forme de tributs, sans consentir en retour de concessions culturelles de même valeur, la Chine a toujours pratiqué une sinisation culturelle (zhongguo hua) radicale en imposant son modèle civilisationnel. A l’époque contemporaine, quelle est la réalité du soft power chinois ?