L'impuissance paradoxale du « soft power » de la Chine post-Mao

Par Stéphanie BALME
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Stéphanie BALME, "L'impuissance paradoxale du « soft power » de la Chine post-Mao", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 05/08/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part4/l-impuissance-du-soft-power-chinois

Au regard de la vitalité du monde de l’édition, de la musique et de l’art, la partie la plus intéressante car la plus vibrante de la culture chinoise contemporaine ne peut pas être portée ni par la culture officielle « légitime » ni a fortiori par une politique culturelle officielle. En vérité, la plupart des artistes évoluent dans une zone intermédiaire, naviguant entre les deux rives. Sans trop de cynisme, on peut constater que le soupçon de censure par les services de propagande à tendance à favoriser la côte financière d’une œuvre. Un autre soft power souterrain, caché, parfois radicalement dissident, propose un regard alternatif et critique sur la puissance chinoise.

Le marché de l’art contemporain chinois est devenu le principal acteur du marché mondial. Les maisons de ventes chinoises s’imposent sur le podium des dix meilleures maisons de ventes au monde. Dans le classement 2012 d’art contemporain, Zhang Xiaogang occupe la quatrième place derrière Jeff Koons, Damien Hirst et Richard Prince. Le prix des œuvres s’envole : Zeng Fangzhi et Zhang Xiaogang ont vendu, en 2011, leurs tableaux à des prix qui dépassent celui des tableaux de Picasso. Christie’s Hong Kong a annoncé que sa semaine de ventes de l’automne 2012 a rapporté 2,6 milliards de dollars hongkongais, soit 256,86 millions d’euros (selon Art Media Agency). Lors de la vacation consacrée à la peinture chinoise, le tableau « Magpies on a Willow Branch » de Xu Beihong (1895-1953) a dominé la vente en s’envolant pour 2,2 millions d’euros.

Pékin possède depuis 2002 son quartier d’art contemporain, parfois subversif et frondeur : l’espace 798 (Dashanzi), au nord-est de Pékin, une ancienne usine d’Etat qui accueille des centaines de galeries et d’ateliers et où les loyers, malgré des menaces d’expropriation régulières, sont devenus inabordables. Les artistes Huang Rui et Bérénice Angrémy notamment se sont battus pour sauver le lieu des bulldozers en 2004 et 2005. Le marché chinois de l’art n’est plus limité aux seuls amateurs occidentaux. L’artiste Zhang Huan, qui alterne provocation au régime et happening d’inspiration fluxus, dispose à Shanghai d’une immense usine désaffectée. L’artiste Yue Minjun, dont les toiles connues de personnages aux sourires pleins de dents ont été exposées à Paris à l’automne 2012, vend ses toiles à plus de cinq millions d’euros (Lincot 2010).

Malgré ou peut-être en raison des critiques adressées à l’artiste, les performances d’Ai Weiwei interpellent fortement l’opinion publique internationale. L’artiste saisit lorsqu’il détruit devant les caméras un vase chinois antique, tague à la peinture rouge « Coca Cola » sur une jarre Ming ou réalise à Munich « Remembering », une installation de 9 000 petits sacs à dos en hommage aux élèves victimes de l’effondrement de leurs écoles lors du tremblement de terre au Sichuan en 2008, en raison du non-respect des normes sismiques par des cadres locaux corrompus. Arrêté le 3 avril 2011 pour « fraude fiscale », puis tenu au secret, l’artiste a été libéré sous caution deux mois plus tard en demeurant interdit de sortie du territoire et assigné à résidence. Son exposition au Jeu de paume à Paris en février 2012 a connu un immense succès, de même que le documentaire « Ai Weiwei never sorry » que la journaliste américaine Alison Klayman lui a consacré. Lors de la Biennale de Venise 2013, l’artiste a reproduit dans les moindres détails les scènes de vie quotidiennes de sa détention deux ans auparavant. Personnage picaresque, futé et ambitieux, adossé à une véritable entreprise, Ai Weiwei fait de son combat radical avec Pékin un happening, une œuvre artistique en soi. L’image du pouvoir chinois qu’il renvoie est détestable mais celle de la Chine est dynamique, universelle.

A en croire certaines critiques, la scène artistique chinoise semble maintenant s’essouffler, victime d’un succès commercial aussi démesuré que rapide. Emmanuel Lincot estime que « contrairement aux idées reçues, l’empire du Milieu innove et se réinvente, […] le pop art de Warhol a été transformé en nouveau pop art culturel ». Bérénice Angrémy, cofondatrice de l’espace 798, confirme, à juste titre, que beaucoup de réalisations peuvent être conçues mais qu’il faut s’efforcer de « montrer le meilleur » et non toujours le plus vendeur.