L'impuissance paradoxale du « soft power » de la Chine post-Mao

Par Stéphanie BALME
Comment citer cet article
Stéphanie BALME, "L'impuissance paradoxale du « soft power » de la Chine post-Mao", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 29/09/2021, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part4/l-impuissance-du-soft-power-chinois

Une fascination naïve ou au contraire une opposition viscérale à la Chine s’est développée au fur et à mesure de son affirmation dans la globalisation. Quel que soit le point de vue, l’influence de la Chine dans le monde prend aujourd’hui la forme exactement inverse de celle qui enchantait les étudiants et les intellectuels occidentaux aux époques maoïstes. A l’admiration passée pour le style « Garde rouge » s’est substituée un engouement pour ce qui fut appelé trop rapidement le « miracle économique » des années 1980-1990, et que l’on retrouve depuis les années 2000 sous le terme de « modèle chinois ». La référence à un modèle désigne son parcours atypique par rapport aux autres pays communistes dans le monde depuis la prise du pouvoir par Deng Xiaoping en 1978. Ce parcours se caractérise par la transformation du statut du PCC de parti révolutionnaire à parti de gouvernement, un mélange subtil de pragmatisme économique, de politiques de décentralisation et de capitalisme d’Etat encadré par un parti unique allergique à toute perspective de démocratisation. A partir des années 1990, le refus de suivre la doxa des institutions économiques et financières internationales témoigne de la volonté de constituer un modèle alternatif à l’économie de marché telle que valorisée au sein des instances internationales compétentes puis dans les régimes communistes qui venaient de s’effondrer.

Du fait de ce parcours atypique, l’image de la Chine, même contestée, est aussi très puissante dans le monde extra-occidental où l’on retient le refus de Pékin de se soumettre au « consensus de Washington » élaboré par la Banque mondiale et ses choix d’investissement à l’international sans principe de conditionnalité. Toutefois, le paradoxe est que le contre-modèle supposé en vigueur, nommé « le consensus de Pékin », n’a pas été conçu par un économiste chinois mais par un expert américain, J. Kurlantski. Le modèle autoritaire de gouvernance de la RPC tend aussi à séduire non seulement une partie de l’opinion publique des pays occidentaux qui font face à une crise économique profonde, mais aussi certains groupes d’intellectuels des nations émergentes qui ont longtemps vécu sous la coupe d’une autorité idéologique ou économique comme les Etats-Unis en Amérique latine ou le Fonds monétaire international en Afrique.

La politique de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, la stratégie internationale de la Chine qui consiste à établir un rapport avant tout commercial, dit « gagnant-gagnant » (shuang ying jumian), entre toutes les parties contractantes, contribuent à la sinisation galopante des pratiques de business dans des régions qui sont parmi les plus dynamiques du monde. A n’en pas douter, la problématique chinoise est source de multiples débats dans la vie politique de pays qui sont devenus fortement dépendants des investissements publics décidés à Pékin.

L’attraction chinoise s’exerce aussi, évidemment, à travers le label « Made in China » qui fait le tour du monde en nourrissant des espoirs d’enrichissement. Contrairement aux produits labélisés « Made in Taiwan », « Made in Hong Kong », « Made in Korea » ou encore « Made in Japan » des économies des dragons asiatiques dans les décennies passées, du succès de la commercialisation des produits chinois dépend aujourd’hui la prospérité de nombreuses multinationales occidentales. Ceci tient au statut « d’assembleur du monde » (shijie gongchang) qui est encore celui de la Chine au sein de la globalisation. La Chine est également en passe d’imposer certaines de ses marques en constituant d’immenses cartels à partir des conglomérats d’Etat existants, des champions nationaux préparés au marché international dans pratiquement tous les secteurs industriels dans lesquels la concurrence est féroce. Les sociétés de télécom ou d’électroménagers comme Huawei, China Mobile, Lenovo, Suning, Haier, etc., développent des labels reconnus au sein des pays émergents et singulièrement en Afrique. Ceux-ci n’attendent pour se développer ailleurs dans le monde que des réseaux de distributeurs compétents. Pour l’heure, le soft power potentiel véhiculé par les marques chinoises, à l’exception notable de la téléphonie mobile, est largement altéré par les scandales liés à la faible qualité des produits, sans compter les innombrables affaires de contrefaçons.