Les enjeux de la sociologie de la pauvreté

Par Jeanne LAZARUS
Comment citer cet article
Jeanne LAZARUS, "Les enjeux de la sociologie de la pauvreté", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/les-enjeux-de-la-sociologie-de-la-pauvrete

De la définition relationnelle de Simmel à celle de la culture de la pauvreté, il apparaît que s’intéresser aux plus pauvres oblige à analyser le fonctionnement de l’ensemble de la société. Le groupe des pauvres ne peut être délimité sans une vision générale de l’organisation des hiérarchies et dynamiques sociales. De ce fait, les analyses de la pauvreté ont suivi des chemins parfois très différents. Le terme même de « pauvre » n’est pas toujours utilisé, car il stipule que le niveau de richesse serait le trait le plus déterminant de la catégorisation des individus, et il est donc en quelque sorte « conceptuellement pauvre », puisqu’il n’inclut ni le mode de vie, ni la culture, ni les rapports de force et de domination subis par ceux qui occupent des positions sociales peu élevées.

Pour opposer deux façons très différentes de décrire la société, on a tendance à distinguer une sociologie décrivant des strates de celle décrivant des classes. Cette opposition binaire est bien sûr à nuancer ; elle a toutefois l’avantage de bien poser le débat : les strates présentent une continuité. Cette approche a été développée par la sociologie américaine des années 1920, qui décrivait une société relativement homogène organisée autour de l’accès à la consommation. Les strates sont définies par le niveau de revenu et le type de consommation. La société est alors vue comme une vaste classe moyenne, ses membres se différenciant par des écarts à cette moyenne vers le haut ou le bas ; elle peut alors être dessinée sous forme de losange ou de toupie. Dans cette vision en states, la pauvreté est résiduelle. Bien sûr, il existe une lower lower class, dont les membres ont un accès très partiel à la consommation ; toutefois, la dynamique sociale ascendante est destinée à les intégrer un jour ou l’autre.

En France, Henri Mendras (1988) estimait que la société des années 1970 et 1980, celle de la fin des trente glorieuses, se caractérisait par la « moyennisation » et un vaste mouvement « d’aspiration vers le haut ». Dans ce contexte, nul besoin d’étudier la pauvreté en tant que telle : la dynamique de progrès l’éradiquerait d’elle-même. Et si quelques individus ne s’intègrent pas à la société prospère, ils doivent s'en prendre à leurs déficiences personnelles. Ce point est central. Si l’on admet, comme je tente de le démontrer, que la sociologie de la pauvreté est toujours politique, l’imputation de la responsabilité est une question essentielle : les pauvres sont-ils pauvres du fait de l’organisation sociale, qui ne leur donne pas les mêmes chances qu’aux autres membres de la société et reproduit les positions sociales de générations en générations ou bien sont-ils pauvres car individuellement défaillants ? La description en strates, ne soulignant pas les rapports de domination, conduit plus facilement à considérer que ceux qui ne se conforment pas au modèle social commun le font par choix ou par faiblesse personnelle.

Au contraire, la description de la société en classes est conflictuelle. La place dans les rapports de production influence la position sociale et les classes sont antagonistes, marquées par la domination du capital sur le travail. Pourtant, d’une façon qui peut paraître paradoxale, la description de la société en classes fait peu de place à la question de la pauvreté. La sociologie critique française n’utilise pas le terme de pauvre, car les individus sont pensés avant tout par leur place dans les rapports de production. La classe ouvrière a longtemps été le moyen de parler de ceux qui subissent les inégalités et la domination. Ils ne sont donc pas appréhendés par leur niveau de revenu mais par une dénomination plus « épaisse », englobant des dimensions liées au mode de vie, de sociabilité, à l’expérience du travail, etc. Toutefois, la notion de classe ouvrière, si elle était opératoire jusqu’aux années 1970, a perdu de sa pertinence descriptive au moins pour deux raisons : d’une part la crise économique et le chômage de masse ont déstabilisé le monde ouvrier et ses identités ; d’autre part la notion semble exclure les salariés exécutants des services, pourtant proches par leurs conditions de vie objectives du monde ouvrier.

Olivier Schwartz (2011), dans un texte publié récemment mais écrit à la fin des années 1990, propose d’utiliser la catégorie de classes populaires pour désigner ceux qui sont placés au plus bas de l’échelle sociale. Et pour définir cette catégorie, deux dimensions sont à ses yeux essentielles : d’une part un statut social marqué par la domination et la « petitesse », c'est-à-dire un statut d'exécutant marqué par l'instabilité et la faiblesse de la rémunération dans des emplois précaires ; d’autre part des formes de « séparation culturelle » par rapport à la classe dominante, même si Schwartz insiste sur le désenclavement des classes populaires, en particulier du fait de la fréquentation de l’école et des médias, qui doit être en soi un sujet d’études. Il invite à sortir du paradigme d’Hoggart qui décrivait les ouvriers anglais comme ayant séparé le monde entre « eux » et « nous ».

Si la pauvreté est présente dans la description des classes populaires de Schwartz, c’est que ses membres expérimentent souvent la faiblesse des revenus et leur instabilité. Mais elle l'intéresse moins comme objet empirique qu’en ce qu’elle résulte de « la sujétion ou de la dépendance économique qui constituent l’une des formes majeures que peut prendre la position dominée ». En outre, les situations économiques des membres des catégories populaires sont multiples, certains artisans pouvant s’approcher d’une relative aisance. Les travaux sur le monde ouvrier pendant les trente glorieuses ont d’ailleurs montré que les ouvriers qualifiés et ayant eu des carrières stables ont pu accéder à la propriété et à des niveaux de consommation tout à fait similaires à ceux de la classe moyenne. De sorte que certains ont parlé de « déprolétarisation du monde ouvrier ».

Le vocabulaire des classes sociales a des difficultés à intégrer la notion de pauvreté et va jusqu’à créer une frontière entre les travailleurs et les pauvres. D’ailleurs, Olivier Schwartz (2009) dans ses travaux sur la RATP décrit une tripartition du monde social. Les conducteurs de bus ont le sentiment d’être doublement oppressés : à la fois par ceux qui sont au-dessus d’eux, les « puissants », mais aussi par ceux qui sont « plus bas qu’eux », les chômeurs, les bénéficiaires des aides sociales, les familles immigrées, voire les sans-papiers. Toutefois, la diffusion de l’expression « travailleurs pauvres » montre que la frontière entre le monde du travail et celui de la pauvreté est poreuse et que l’opposition, parfois entretenue à des fins électoralistes, entre une classe populaire laborieuse et méritante et des pauvres profiteurs est plus complexe qu’il n’y paraît. 

En réalité, même pendant les trente glorieuses, la pauvreté absolue n’avait pas disparu, et les pauvres rien que pauvres, y compris en pleine prospérité économique, étaient bien présents, que l’on pense à l’appel de l’abbé Pierre en 1954, à la fondation d’ATD Quart-monde créée en 1957 ou aux bidonvilles qui jouxtaient la toute nouvelle faculté de Nanterre inaugurée en 1964. La notion d’exclusion, qui a pris une place importante pour décrire les situations de pauvreté depuis les années 1990, semble justement recouvrir un espace social et des individus qui ne trouvaient pas leur place dans le vocabulaire de la classe. En 1974, Rémy Lenoir, publie Les Exclus, un français sur dix. Il s’intéresse à ceux qui étaient alors désignés comme des « inadaptés » : les mineurs délinquants, les enfants confiés à l’aide sociale, les infirmes physiques et mentaux, etc. Il veut montrer que cette « inadaptation » sociale n’est pas un phénomène individuel mais bien le résultat de processus sociaux, comme l’urbanisation trop rapide et génératrice de ségrégations, le déracinement causé par la mobilité professionnelle et les inégalités de toute sorte. En outre, Lenoir affirme que le phénomène d’exclusion n’est pas marginal mais touche tous les groupes sociaux et pas seulement les sous-prolétaires.

Le livre n'a pas connu un succès immédiat, mais, la crise pétrolière a revivifié le concept d’exclusion, qui ne sert plus à désigner l’inadaptation sociale mais bien le chômage. Dans les années 1980, la « précarité » et la « nouvelle pauvreté » touchent des couches de la population intégrées dans le travail et la vie moderne mais victimes de la crise de l’emploi. En 1988, la loi sur le revenu minimum d'insertion (RMI), votée à l’unanimité est précisément destinée à mettre en œuvre une solidarité publique à l’égard de ces « nouveaux » pauvres. La notion d’exclusion se développe alors et devient le mode de description le plus banal des problèmes sociaux. Les exclus ne sont pas seulement éloignés du marché de l’emploi, mais ils expérimentent des phénomènes de rupture. La popularisation de la notion d’exclusion est contemporaine de celle de « crise du lien social », qui dépasse la simple dénonciation des inégalités ou de la pauvreté économique et décrit une société émiettée et individualisée.

La réussite « médiatique » du concept d’exclusion conduit les chercheurs à le prendre au sérieux : son succès prouve qu’il désigne un phénomène réel. Toutefois, il devient rapidement fourre-tout et les sociologues sont poussés à le déconstruire et à lui substituer d’autres termes mieux étayés théoriquement. Serge Paugam propose en 1991 la notion de « disqualification sociale » à partir d’une enquête sur les allocataires du RMI. Il y analyse les liens des allocataires du RMI avec les dispositifs publics d’assistance et isole trois facteurs d’augmentation du recours à l’assistance : la dégradation du marché de l’emploi dans un contexte de développement économique ; la fragilité accrue des liens sociaux et l’extension de l'État social. La même année (1991), Robert Castel suggère de parler de « désaffiliation ». Le désaffilié est économiquement pauvre, mais sa situation s’explique par sa non intégration dans le travail et dans les sociabilités « socio-familiales ». Il vit dans un no man’s land social. Les désaffiliés sont notamment : « le chômeur de longue durée, le jeune en quête d’emploi et consommateur de stage, l’adulte isolé qui s’inscrit au RMI, la mère de famille monoparentale, le jeune couple étranglé par l’impossibilité de payer les traites et loyers ».

La désaffiliation et la disqualification sont deux processus cumulatifs, liés à la vulnérabilité dans toutes les sphères sociales. En outre, dans les deux cas, il y a un parcours, une perte progressive des liens. La différence principale entre les deux concepts est que la disqualification est centrée sur les relations avec les services sociaux tandis que la désaffiliation décrit un rapport plus global à la société. La représentation spatiale de l’exclusion est circulaire : au centre, les inclus et à la périphérie, les exclus. Elle est éloignée d’une représentation en strates puisqu’elle montre la multiplicité des désavantages que subissent les exclus sans se limiter à la question de la consommation. Toutefois, même si elle a un pouvoir de dénonciation de l'inégalité des rapports sociaux, l’approche de la pauvreté par l’exclusion est également différente de l’analyse en classes qui suppose d’identifier les prolétaires à leur statut professionnel. Or les exclus, même ceux qui travaillent par intermittence, ont précisément un rapport au travail trop lâche pour que celui-ci crée une identité et une appartenance sociale.