Les enjeux de la sociologie de la pauvreté

Par Jeanne LAZARUS
Comment citer cet article
Jeanne LAZARUS, "Les enjeux de la sociologie de la pauvreté", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/les-enjeux-de-la-sociologie-de-la-pauvrete

Une autre façon de définir la pauvreté consiste non pas à observer les conditions de vie ou le niveau de revenu d’un ménage ou d’une personne, mais plutôt à analyser les liens que cette dernière entretient avec le reste de la société. L'approche est constructiviste : le pauvre est celui que la société désigne comme pauvre. Georg Simmel, dans son texte Les Pauvres (1907), a été le premier à proposer cette définition relationnelle de la pauvreté qu’il définit comme la relation d’assistance. Les pauvres ne sont pas caractérisés par le manque et les privations mais par « l’attitude collective que la société, en tant que tout, adopte à leur égard ». Ils ne constituent pas un groupe et sont isolés les uns des autres, car, écrit Simmel, « ce qu’il y a de plus terrible dans la pauvreté est le fait qu’il y a là des êtres humains qui, dans leur position sociale, sont pauvres et rien que pauvres ».L’assistance aux pauvres a pour objectif de « supprimer les dangers et les pertes représentés par les pauvres vis-à-vis du bien de la communauté ». C’est pourquoi, souligne Simmel, dans certains pays, l’obligation de l’État d’assister le pauvre n’est pas le droit du pauvre mais celui du citoyen qui paie des impôts. C’est notamment le cas au Royaume-Uni. Ainsi, l’assistance est conservatrice et a pour objectif de maintenir le « statu quo social » et non pas de sortir les pauvres de leur pauvreté.<
En France, Nicolas Duvoux (2009) a montré que l’introduction du revenu de solidarité active (RSA, loi votée en 2008) est allée de pair avec un changement de philosophie des politiques sociales dont la priorité est désormais de remettre les chômeurs au travail. Les leviers financiers figurent au cœur du dispositif, l’idée centrale étant qu’il faut que la reprise du travail doit être financièrement rentable pour celui qui reçoit des aides sociales et qui, sinon, s’installerait dans son statut d’assisté.

On le voit, aborder la pauvreté par l’angle de l’assistance conduit à poser immédiatement des questions politiques. De fait, la sociologie de la pauvreté est intimement liée aux programmes sociaux et à l'État-providence. D’une part parce que les États demandent souvent aux chercheurs d’évaluer les besoins des plus pauvres et de mesurer l’impact des politiques mises en place ; d’autre part parce que les chercheurs eux-mêmes ont souvent des projets réformateurs. Y compris quand ils ne choisissent pas une position dénonciatrice, ils s’intéressent aux inégalités produites par la société dans laquelle ils vivent et leur horizon, même sans être explicitement signalé, est toujours celui d’une diminution de ces inégalités. Alice O’Connor (2000), retraçant l’histoire de ce qu’elle appelle le poverty knowledge aux Etats-Unis montre les liens institutionnels existant entre les chercheurs travaillant sur la pauvreté et le monde politique. Les recherches sur la pauvreté sont financées ou bien par des agences gouvernementales, qui ont des buts spécifiques de réforme sociale, ou bien par des fondations privées qui poursuivent des objectifs idéologiques. Mais au-delà de ces liens explicites, O’Connor montre que les questions mêmes qu’ont posées les chercheurs et la façon dont ils décrivent les pauvres depuis l’après-guerre a eu un rôle non négligeable, et paradoxal puisqu’elle leur impute une importante responsabilité dans l’établissement du Personal Responsability and Work Opportunity Reconciliation Act de 1996, loi par laquelle l’administration Clinton a institué ce que certains ont qualifié de « fin de l'État-providence » américain. Il s'agit évidemment un paradoxe car la plupart des chercheurs sur la pauvreté sont des libéraux, au sens américain du terme, donc bien loin des conservateurs qui ont applaudi des deux mains à la loi de 1996. L'ouvrage d'O’Connor vise à comprendre pourquoi l’administration démocrate de Clinton a considéré que la pauvreté était due à des individus défaillants, manquant de compétences, de culture et de volonté plutôt qu’à des inégalités structurelles, à l’inégale répartition du pouvoir, de la richesse et des chances.

En décrivant le mode de vie des plus pauvres, les manques auxquels ceux-ci doivent faire face, qui touchent à la consommation mais aussi à la culture, aux relations affectives, à la stabilité aussi bien professionnelle que familiale, etc., il s’agit le plus souvent pour les chercheurs de dénoncer les torts que subissent ces populations laissées pour compte. En décrivant le désarroi des salariés licenciés lorsqu’une usine ferme, la décomposition sociale que cela peut entraîner, la démotivation, voire le laisser-aller, qui peuvent alors toucher des travailleurs et travailleuses jusqu’alors « méritant(e)s », les chercheurs visent à souligner les ravages de la violence des pratiques capitalistes. Pourtant, ces descriptions peuvent être retournées contre les personnes décrites. Ainsi, diront les opposants à l'État-providence, les pauvres manquent de qualification et doivent donc se former. Leur vie familiale est instable : ils doivent être plus responsables, les parents doivent mieux s’occuper de leurs enfants. Ils sont démotivés et ne cherchent plus de travail : il faut supprimer les aides qu’ils reçoivent et ils retrouveront de la motivation, etc. O’Connor montre, preuves à l’appui, que les décennies de recherche sur la pauvreté ont peu à peu construit les arguments utilisés par les conservateurs pour « blâmer les victimes ». Pour elle, le problème fondamental vient du fait que les enquêtes ont délaissé le sujet de la pauvreté pour se focaliser sur les pauvres eux-mêmes. L’approche culturelle de la pauvreté porte ainsi les germes du retournement conservateur qui s’est opéré aux Etats-Unis mais également dans la plupart des pays développés.