Les enjeux de la sociologie de la pauvreté

Par Jeanne LAZARUS
Comment citer cet article
Jeanne LAZARUS, "Les enjeux de la sociologie de la pauvreté", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/les-enjeux-de-la-sociologie-de-la-pauvrete

Il nous faut nous arrêter sur cette notion de « culture de la pauvreté », parce qu'elle est importante pour comprendre comment la sociologie a abordé ce sujet mais aussi parce qu’après avoir été délaissée, elle est de nouveau au centre de certaines recherches et a fait récemment l’objet de très vifs débats entre les chercheurs. La question politique qui entoure l’idée de culture de la pauvreté est celle de la reproduction : pourquoi les enfants de familles pauvres restent-ils pauvres et fondent-ils des familles pauvres malgré les programmes sociaux qui leurs sont destinés ?

La culture de la pauvreté a été théorisée par l’anthropologue américain Oscar Lewis dès 1959. A partir de monographies de familles habitant Mexico, il décrit un « cycle de la pauvreté », venant du fait que les pauvres développeraient un système de valeurs leur permettant de faire face à la misère, mais qui les maintient dans leur condition. Cette culture de la pauvreté se caractériserait par le sentiment de marginalité, de dépendance, par le fait de se sentir étranger dans son propre pays et vis-à-vis des institutions. En outre, les pauvres vivent au jour le jour, ils n’ont pas le sentiment d’appartenir à une histoire, encore moins à une classe sociale. Pour Lewis, lorsque les pauvres deviennent membres de syndicats et accèdent à la conscience de classe, alors, ils peuvent rester terriblement pauvres mais sortent néanmoins de la culture de la pauvreté (Lewis, 1966).

Le travail de Lewis et la notion de culture de la pauvreté a été repris très largement dans le monde politique, et notamment par sa partie la plus conservatrice. Le rapport Moynihan de 1965 en est l’exemple le plus fameux et la source de la défiance des sciences sociales américaines à l'égard de l’idée de culture de la pauvreté. Moynihan impute la pauvreté persistante des Africains américains à leurs structures familiales qu’il décrit comme défaillantes, marquées par l’absence des pères et l’abondance des familles mono-parentales dirigées par les femmes. Moynihan suggère que cette désorganisation est un héritage de l’esclavage, époque où les familles étaient sans cesse séparées au gré des ventes par les maîtres. Scientifiquement, le rapport Moynihan a été entièrement contredit, aussi bien en ce qui concerne l’absence de liens au sein des familles d'esclaves séparées (Gutman, 1977) qu’à propos du lien direct qui existerait entre pauvreté et désorganisation familiale. Le livre de William Wilson, The Truly Disadvantaged de 1987, propose au contraire une explication structurelle de la pauvreté dans les ghettos américains, en liant le niveau de pauvreté au taux de chômage. Aux yeux de l'auteur, le faible taux de nuptialité et le nombre de naissances hors mariage ne constituent pas la cause des difficultés mais une conséquence de la diminution du nombre d’hommes noirs « mariables » (marriageable), c'est-à-dire occupant un emploi, depuis les années 1960 dans les zones urbaines dégradées.

Aux Etats-Unis, la question de la culture de la pauvreté a été l’objet de violentes controverses, au point que le thème est devenu tabou parmi les chercheurs libéraux tant il a été associé au conservatisme social et au « blâme des victimes ». Ce n’était pas le cas en France. Ainsi, lorsqu’en 1970 le livre de Richard Hoggart The Uses of Literacy est traduit en français, le titre en sera La Culture du pauvre. L’ouvrage a connu un grand succès et continue d’être fréquemment cité. Or Hoggart décrit bien un monde populaire avec ses valeurs et modes d’existence propres, sans que cela n’ait causé de troubles, notamment chez Pierre Bourdieu qui dirigeait la collection dans lequel le livre a été traduit.

L’idée de culture appliquée à la pauvreté - et c’est en ce sens que David Justice Harding, Michèle Lamont et Mario Luis Small veulent la reprendre (2010) - n’empêche pas que soit pris en compte des déterminants structurels ni n’implique de blâmer les victimes. La « culture » en sociologie peut avoir un sens totalisant et déterministe ou bien se rapprocher d’explications sociologiques prenant en compte le contexte social, les contraintes des individus, leur socialisation,  rejoignant alors des analyses de chercheurs qui se revendiquent d’une approche structuraliste. Toutefois, le livre d’Hugues Lagrange (2010), Le déni des cultures et sa réception politique – le livre a été applaudi par les milieux français conservateurs et hostiles à l’immigration – prouve que l’espace est ténu et que l’enjeu politique autour de la culture de la pauvreté est réel.