Les enjeux de la sociologie de la pauvreté

Par Jeanne LAZARUS
Comment citer cet article
Jeanne LAZARUS, "Les enjeux de la sociologie de la pauvreté", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/les-enjeux-de-la-sociologie-de-la-pauvrete

Au XIXe siècle, l’appartenance à la classe ouvrière était synonyme de misère. Marx et Engels étaient très préoccupés de la pauvreté des ouvriers, Engels l’a notamment décrite dans La situations de la classe ouvrière en Angleterre (1844). Comme les réformateurs sociaux (Villermé ou Le Play), il y dénonçait la pauvreté absolue, celle qui empêche que soient satisfaits les besoins physiologiques de base – manger, se vêtir et se loger. Pourtant, peu à peu, dans les pays développés, l’augmentation du niveau de vie et des protections collectives ont transformé la définition des pauvres.

Au XXe siècle, de nouvelles catégories sont apparues, soulignant que la pauvreté était devenue relative, c'est-à-dire synonyme d’écart par rapport au mode de vie et au niveau de possession moyens. Charles Booth, réformateur anglais, initia une grande transformation dans la façon de catégoriser les pauvres et de penser la pauvreté en mettant au point le seuil de pauvreté – la poverty line – à la fin des années 1890. Ces mesures de la pauvreté relative sont caractéristiques des sociétés industrielles et post-industrielles (Gueslin, 2004). Dans l’Europe pré-industrielle, la pauvreté étant généralisée et la distribution des revenus bi-modale – c'est-à-dire répartie en deux groupes très distincts : les quelques très riches et le peuple pauvre –, un seuil de pauvreté n’aurait pas eu de sens. Il n’a lieu d’être qu’à partir du moment où la société est pensée autour de la classe moyenne. Le seuil de pauvreté est utilisé pour faire des comparaisons internationales, pour évaluer des politiques publiques, mais aussi pour dénoncer des situations (en particulier le nombre d’enfants vivant sous ce seuil). Mais l’usage du seuil de pauvreté indique surtout la relativité de la pauvreté car le niveau du seuil est toujours calculé en référence au reste de la population : par exemple, en France le seuil équivaut à la moitié du revenu médian alors qu’au Canada, une famille est considérée comme pauvre si elle dépense plus de 20 % de plus que la moyenne pour ses besoins de base (alimentation, habillement et hébergement).

Ce seuil de pauvreté pose évidemment de nombreux problèmes théoriques : est-ce qu’une famille située juste au-dessus de ce seuil vit dans des conditions réellement différentes d’une famille dite « pauvre » ? Le patrimoine n’est pas pris en compte, or il influence largement les conditions de vie. Et surtout, le seuil de pauvreté est unidimensionnel, il ne tient compte que du niveau de revenu : les ressources non monétaires (réseaux familiaux et communautaires, auto-consommation, statuts sociaux) n’apparaissent pas. Il existe donc d’autres moyens d’évaluer les niveaux de pauvreté qui consistent en particulier à demander aux gens s’ils se considèrent comme pauvres et qui donnent des résultats surprenants, puisque des personnes ayant de faibles revenus mais des modes de vie peu dépensiers se sentent parfois subjectivement moins pauvres que des personnes « objectivement » plus riches, ayant des salaires moyens ou supérieurs à la moyenne mais dont les dépenses sont nombreuses et qui ont le sentiment de ne pas avoir suffisamment d’argent pour vivre comme elles le souhaiteraient.

En réalité, le concept de « pauvreté » est souvent insatisfaisant pour décrire l’expérience du manque et des conditions de vie difficiles. Le terme d’« inégalité » lui est souvent préféré et permet de détailler les conséquences de la pauvreté : logements dégradés, isolement géographique et longueur du temps de transport quotidien, services publics de moins bonne qualité (temps d’attente, courtoisie de l’accueil, qualité des prestations), accès plus difficile à l’éducation, à la santé, aux loisirs, etc. L’accès à la consommation est lui aussi inégal : être pauvre, ça coûte cher, comme l’a écrit l’écrivain James Baldwin en 1961. David Caplovitz, dans son célèbre texte de 1963, The Poor Pay More, a montré que les habitants des housing projects américains payaient plus cher pour des biens de moins bonne qualité que ceux auxquels la classe moyenne avait accès. Plusieurs raisons l’expliquent : la timidité sociale et parfois le mauvais anglais de ces Américains pauvres les conduit à peu sortir de leurs quartiers et à ne pas oser fréquenter les magasins de la classe moyenne – ils n’ont pas toujours de voiture ou le temps de prendre le bus pour aller dans des supermarchés éloignés de leurs quartiers. Autre raison importante : les magasins de proximité ou les démarcheurs qui viennent les trouver chez eux leur proposent des crédits, auxquels ils n’auraient pas accès sur le marché bancaire ordinaire. Les travaux sur l'accès des plus pauvres au système financier américain, qui comporte entre autres outils les crédits immobiliers subprimes devenus mondialement célèbres, montrent que l’accès à l’argent est plus cher pour ceux qui en ont le moins. Les établissements financiers ont installé des formes de péages sur toutes les transactions monétaires, qui touchent l’ensemble de la population. Par exemple, il faut débourser quelques euros ou quelques dollars à chaque fois que l’on retire de l’argent à un distributeur. Mais ces péages sont beaucoup plus lourds pour les plus pauvres, en particulier lorsqu’ils n’ont pas de compte en banque, ce qui est le cas pour 20 % de la population américaine. Ceux-ci ont alors recours aux fringe banks, ces établissements (qui ne sont pas des banques) qui proposent d’échanger les chèques contre de l’argent, de payer les factures, d’envoyer des mandats, et surtout offrent des crédits, notamment les payday loans. Ces crédits de soudure sont souscrits à la fin du mois, en général pour quelques jours, et peremttre d'attendre le versement du salaire. Le tarif habituel est de 15 dollars pour 100 dollars empruntés : si la personne a besoin de 300 dollars, elle fait un chèque de 345 dollars en échange duquel elle reçoit 300 dollars en cash, et le chèque est encaissé une semaine plus tard. Rapporté à l'année, les taux d’intérêts oscillent entre 800 et 2000 %. Trois cents dollars empruntés sur une carte de crédit bancaire ne coûteraient que quelques dollars, voire rien lorsque les clients ont des contrats haut de gamme.

L’aspect financier de la pauvreté est l’objet de nombreuses études aux Etats-Unis, depuis au moins les années 1960, avec évidemment un intérêt renouvelé depuis 2008, car les conditions léonines des contrats de crédit proposés aux plus pauvres ont fini par avoir des effets sur l’ensemble de l’économie non seulement états-unienne mais mondiale. En France, Georges Gloukoviezoff (2010) a décrit l’exclusion bancaire et ses conséquences sur les plus pauvres : le problème principal souligne-t-il est moins l’absence de compte en banque (presque 100 % de la population française en possède un), mais les difficultés d’usage d’une partie de la population. En outre, pour les Français les moins riches et les moins stables professionnellement, l’accès au crédit est souvent impossible. Ana Perrin-Heredia (2010) a mené un travail ethnographique approfondi auprès de ménages de catégories populaires et décrit dans le détail les mécanismes par lesquels ceux-ci se voient forcés de payer plus cher pour accéder au crédit et aux biens de consommation jugés usuels par la classe moyenne.