Qu’est-ce qu’une frontière économique dans une économie globalisée ?

Par Jérôme Sgard
Comment citer cet article
Jérôme Sgard, "Qu’est-ce qu’une frontière économique dans une économie globalisée ?", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 25/07/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part4/qu-est-ce-qu-une-frontiere-economique

La représentation de l’espace et des frontières économiques est marquée par une difficulté initiale. D’un côté, l’analyse la plus abstraite des marchés que proposent les économistes est dénuée de toute dimension spatiale : les agents échangent dans un espace sans qualité, sans friction, sans cartographie d’aucune sorte. De l’autre côté, l’économie appliquée a produit un grand nombre de concepts spatiaux pour répondre aux problèmes et dilemmes posés par l’évidente diversité géographique de l’économie mondiale. Mais nous sommes plus face à une addition de perspectives qu’à un cadre unifié.

Par exemple, le développement des villes est expliqué par des effets d’entraînement, ou bien d’externalités, produits notamment par la complémentarité entre spécialisations industrielles, infrastructures publiques et travailleurs de différentes qualifications. A contrario, des effets de congestion pourront aussi exercer des forces centrifuges plus puissantes que les coûts liés à la distance. Ou bien le déclin d’industries structurantes (textile, automobile, etc.) entraînera avec lui l’ensemble d’une région ou d’un district industriel, et donc un bassin d’emploi : une reprise ne pourra reposer exclusivement sur des arbitrages privés mais demandera une approche plus intégrée des différentes composantes d’une économie locale dynamique. Il y a donc ici un effet spatial puissant et non des agents qui arbitrent dans le vide.

La zone monétaire optimale, censée indiquer quel doit être l’espace économique auquel une même monnaie et donc une même politique monétaire doivent s’appliquer, est un autre exemple. Ainsi, la préparation de l’Union monétaire européenne a été l'occasion de très nombreux travaux sur ce thème, bien que la récente crise grecque suggère que l'on n’en a peut-être pas tiré la bonne conclusion. Théoriquement, à tout le moins, la cohérence de ces zones monétaires optimales repose sur celle des économies réelles : simultanéité des cycles conjoncturels, enjeux de spécialisation, flexibilité des marchés du travail, etc. Au-delà toutefois, les États, garants de l’ordre monétaire, sont forcément inclus et ils apportent avec eux un principe puissant de délimitation territoriale – la souveraineté. Ainsi, l'homme de la Banque centrale brésilienne auquel on a demandé, il y a quelques années, s’il gérait bien une zone monétaire optimale n’a pas été enchanté par la question contrairement à l’un de ses confrères islandais, avant la crise actuelle que traverse le pays. Il a cependant précisé, que les coûts du passage à un ordre monétaire plus efficace (c’est-à-dire l'adhésion du pays à l’euro) dépassaient les bénéficies potentiels. En d’autres termes, les institutions publiques ont bien une géographie, qui peut être coûteuse à réformer. Elles peuvent enfermer les économies dans une géographie inadaptée, ou contraignante.

Troisième exemple, le commerce international, offre encore un autre point de vue : la question centrale n’est plus tellement ici la différentiation graduelle de l’espace ou le coût progressif de la distance, mais la frontière - donc un effet de discontinuité ou de non-linéarité. Les États opposent des barrières à l’échange, par exemple des tarifs douaniers. Constructions ad hoc, ils sont également irrationnels dès lors qu’ils limitent les bénéfices privés et collectifs de l’échange. On touche ici un problème épistémique difficile et intéressant : dans sa représentation économique habituelle, le marché est d’abord un principe de coordination ou d’intégration. Il lui est donc difficile de rendre compte de sa propre limite externe. C’est pourquoi il est toujours plus facile pour les économistes de rendre compte des effets de différentiation graduelle dans une cartographie continue à l’intérieur de laquelle les agents peuvent ajuster à la marge plutôt que de formaliser les frontières abruptes ou les non-linéarités. Celles-ci auront donc tendance à être renvoyées à de l’ad hoc : le plus souvent, l’État, la politique, la souveraineté - autant de notions avec lesquelles le discours économique entretient un rapport à la fois nécessaire et oblique.  

Il reste que cette représentation théorique du commerce international s’est montrée puissante et résistante : ces principes, posés par Ricardo au début du XIXe siècle, sont encore largement acceptés. Toutefois, la globalisation a ajouté une évolution intéressante, forcément inaperçue de l’économie politique classique comme des théoriciens de l’après-guerre. Jusqu’aux années 1980, la libéralisation commerciale posait avant tout des problèmes de réduction des tarifs douaniers, représentation simple de ce que peut être une frontière économique : un douanier prélève une taxe à Calais, Strasbourg ou Menton. Depuis, l’attention des chercheurs et des gouvernements est passée à ce qu’on appelle les barrières non-tarifaires, c’est-à-dire les multiples normes adoptées par chaque État pour protéger au plan interne le consommateur ou l’environnement (et pas le producteur national). Ici, nous avons, en vrac, les normes de sécurité sur l’automobile ou les jouets, les conditions de mise sur le marché des médicaments, les pesticides interdits ou autorisés, les préalables à l’exercice du métier de médecin, de banquier ou d’avocat.

Cette masse énorme de régulations interne va devenir un enjeu de la négociation internationale : on va négocier par exemple sur le droit de la concurrence propre à chaque pays, qui s’il est trop lâche ou s’il favorise tel ou tel champion national affecte la concurrence internationale. Pensons aussi au droit de la propriété intellectuelle et à son effet sur la sécurité de l’échange : faire le commerce des logiciels, des best-sellers ou des marques commerciales avec la Chine ou la Russie est sans doute plus risqué aujourd’hui que de vendre du blé à ses mêmes pays comme dans les années 1970 car si ce qu’ils faisaient de ce blé nous importait peu, la situation est différente avec les logiciels. Dernier exemple, lorsque les pays d’Europe centrale et orientale négociaient leur adhésion à l’Union européenne, dans les années 1990, le corpus juridique était réputé occuper pas moins de 80 000 pages qu’il a donc fallu transcrire dans le droit estonien, polonais, bulgare, etc. Nous sommes donc ici dans une définition épaisse et très matérielle des espaces économiques et de leurs limites. Non seulement, l’enjeu de ces régulations internes des marchés est aujourd’hui central et donc très lourd à négocier. Mais nous n'avons plus à faire à un corps de fonctionnaires qui trace une ligne, prélève un octroi et fractionne bêtement un espace naturalisé de l’échange. Nous partons d’une idée d’espaces économiques nationaux qui sont construits, régulés et gouvernés, mais pris dans une histoire institutionnelle et économique particulière, forcément complexe, attachée à la formation de l'État, mais aussi des ses industries et de nombreuses professions. Nous sommes passés de la frontière au territoire.