Qu’est-ce qu’une frontière économique dans une économie globalisée ?

Par Jérôme Sgard
Comment citer cet article
Jérôme Sgard, "Qu’est-ce qu’une frontière économique dans une économie globalisée ?", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 11/08/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part4/qu-est-ce-qu-une-frontiere-economique

Alors que l’acception classique ou westphalienne de la frontière répondait d’abord à un principe externe de souveraineté, qui donnait aux États une capacité discrétionnaire (ou despotique) à borner les choix privés, désormais l’enjeu est plus celui de la portée internationale des droits individuels et des normes collectives qui pour l’essentiel restent définis aujourd’hui au plan national. Voilà le paradoxe: comme jamais, les agents peuvent commercer au-delà des frontières avec leurs droits locaux, mais aussi spéculer, délocaliser, s’organiser, militer, protester, contourner, manipuler.

D’un côté, la division économique du travail est donc plus ouverte et indéterminée : sa cartographie s’est largement écartée de la vieille marqueterie des États territoriaux. D’ici naît cette idée que le fait politique, mais aussi la capacité à gouverner le bien commun seraient en déclin : ces territoires devenus fluides et mouvants laisseraient effectivement aux agents l’alternative libertaire de la libre association ou de l’évasion. Mais voilà, de l’autre côté, le fractionnement et la diversité des espaces continuent avec insistance de faire surface, dans l’économie globalisée comme dans les négociations internationales. C’est pourquoi la formule célèbre mais louche - put the state back in ! – est fausse en réalité.  L’État n’est jamais sorti du jeu parce qu’à travers son droit en particulier, il institue de part en part l’ordre marchand, le protège et lui imprime ses frontières.

Quel que soit le déclin des capacités discrétionnaires des États, quelque jugement que l’on avance sur la forme présente de leur souveraineté, ils établissent la plus grande partie des droits des citoyens et des négociants et ils sont le défenseur ultime des marchés : si la dynamique de l’échange déraille et si la division du travail menace de s’effondrer, ils interviennent nécessairement et défendent la société. On a pu observer cela de très près ces dernières années. Il s’agit ici d’un pacte constitutif ancien et local, c’est-à-dire national. Tant que cette transaction moderne et libérale sur les droits et leur garantie restera, ce monde certes intégré ne sera aucunement en voie d’unification ou d’homogénéisation finale. C’est pourquoi, à bien des égards, ce monde est tout aussi inégalitaire, fractionné et despotique que la France de l’Ancien régime. Mais c’est aussi pourquoi la globalisation actuelle ne marque ni la fin de l’histoire, ni la fin de la géographie.