Les Irakiens en Syrie et en Jordanie : régimes d'entrée et de séjour et effets sur les configurations migratoires

Par Géraldine Chatelard et Mohamed Kamel Doraï
Comment citer cet article
Géraldine Chatelard et Mohamed Kamel Doraï, "Les Irakiens en Syrie et en Jordanie : régimes d'entrée et de séjour et effets sur les configurations migratoires", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 25/05/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part2/les-irakiens-en-syrie-et-en-jordanie

La chute de Saddam Hussein en 2003 et le changement de régime en Irak ont eu un impact important sur les flux migratoires en provenance de ce pays. La Syrie et la Jordanie sont les deux pays voisins qui connaissent l'afflux de réfugiés et les circulations migratoires les plus importants. Pour les réfugiés, ces deux pays sont à la fois des lieux d'asile territorial et des espaces de transit mais aussi d'installation sur le moyen terme. Les villes et, en particulier, les capitales Damas et Amman, sont les principales centralités migratoires des Irakiens. En l'absence de lieux de regroupement imposés par les autorités,.différentes catégories de migrants s’y rassemblent, y compris ceux enregistrés auprès du HCR, l'agence des Nations unies pour les réfugiés.
 

La nature de l'émigration irakienne est beaucoup plus complexe que celle d’un flux de réfugiés. D'une part, l'arrivée des réfugiés ne s'est pas produite en une ou deux vagues principales mais s'est construite sur la durée, avec des temps d'exil ponctués parfois de retours puis de départs définitifs. D'autre part, les circulations migratoires des Irakiens entre l'Irak et la Syrie ou la Jordanie sont intenses, tout comme les circulations de biens, de marchandises, de capitaux, d'informations mais aussi les échanges symboliques. Damas et Amman jouent, en effet, le rôle de bases arrières ou de « frontières » sécurisées de l'Irak pour les entrepreneurs, pour les élites politiques et professionnelles et pour d'autres catégories privilégiées de la population irakienne qui ont accès à la mobilité transfrontalière, au point que l'on peut parler, pour cette catégorie de migrants, de circulations trans-locales entre Bagdad et Amman ou Damas. La réalité est encore plus difficile à saisir si l'on considère que beaucoup, parmi les migrants irakiens, sont à la fois des réfugiés au sens sociologique, et parfois juridique, du terme et engagés dans, ou aspirant à, des circulations transfrontalières. Enfin, aussi bien en Syrie qu'en Jordanie, on peut noter l'importance des liens transnationaux avec les diasporas irakiennes plus lointaines.

Plusieurs facteurs doivent être pris en considération pour expliquer les tendances migratoires actuelles. En premier lieu, le contexte d'insécurité irakien qui a bien sûr varié dans le temps et la sécurité des individus, inégale selon le lieu où l’on vit et la catégorie sociale à laquelle on appartient. Ensuite, la combinaison de plusieurs préoccupations chez les migrants irakiens : la sécurité pour soi-même et les membres de la famille face à la violence et aux difficultés économiques mais également le souci de préserver l'unité de la cellule familiale et d'accéder à des ressources économiques. La mobilité entre plusieurs pays est souvent une condition essentielle pour permettre de combiner au mieux ces préoccupations. Enfin, les modalités d'accès et de séjour dans les pays voisins d'émigration secondaire que nous allons détailler.

La Syrie et la Jordanie ont plusieurs points communs en matière d'accueil des Irakiens sur leur sol. Toutes deux sont, de longue date, des pays de transit et d'installation plus ou moins longue pour les Irakiens, une tradition qui s’est poursuivie après 2003, même si l'ampleur des vagues migratoires et le profil des populations irakiennes ont varié dans le temps. Par ailleurs, les deux pays, bien qu'ils accueillent - ou ont accueilli - différentes populations réfugiées sur leur sol (en particulier un grand nombre de Palestiniens), ne sont pas signataires de la convention de Genève de 1951 sur les réfugiés et ne possèdent pas de politique d'asile particulière ni de procédure de détermination du statut de réfugié. En Syrie comme en Jordanie, les modalités d'entrée et de séjour des Irakiens sont fondées sur le régime général de l'immigration. Un système spécifique a été progressivement mis en place pour les ressortissants irakiens. Au-delà des similarités, la gestion des flux migratoires irakiens par ces deux États est très contrastée pour des raisons tenant à la géopolitique et à l'économie politique.