La conscience environnementale, condition d'une puissance soutenable ?

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "La conscience environnementale, condition d'une puissance soutenable ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 27/02/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/la-conscience-environnementale-condition-d-une-puissance-soutenable

Plan de l'article:


Le 9 mai 2013, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le taux de concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère a dépassé le seuil de 400 parties par million (ppm). Derrière l’abstraction du chiffre se cache une augmentation continue, de l’ordre d’environ 3 % par an, des émissions mondiales de gaz à effet de serre, qui nous amène aujourd’hui sur la trajectoire d’un réchauffement moyen de la température mondiale de l’ordre +4°C d’ici 2100 (New et al. 2011). Pour limiter ce réchauffement à +2°C, objectif officiel acté lors du sommet de Copenhague en 2009, le taux de concentration des gaz à effet de serre doit être stabilisé à 450 ppm – il augmente pour l’heure de plus de 2 ppm chaque année, et ce taux de croissance est lui-même en augmentation. Ce qui veut dire que le seuil de 450 ppm sera atteint avant 2050.

Un changement climatique de l’ordre de +4°C engendrerait une crise environnementale sans précédent pour des nombreux Etats : hausse des températures moyennes de plus de 6 ou 7°C dans de nombreuses régions du monde, hausse du niveau de la mer de plus d’un mètre, augmentation substantielle du nombre et de la fréquence des catastrophes naturelles, etc. Cette crise environnementale est déjà largement à l’œuvre aujourd’hui et n’est pas exclusivement liée au changement climatique : entre 2008 et 2012, plus de 142 millions de personnes ont été déplacées à la suite de catastrophes naturelles (IDMC 2013), essentiellement en Asie du Sud et du Sud-Est. En 2009, un groupe de scientifiques reconnus, sous la conduite de Johan Rockström, a défini neuf frontières naturelles qui, si elles étaient dépassées, mettraient gravement en péril la vie sur terre. A ce jour, trois de ces frontières le sont déjà : la perte de biodiversité, le changement climatique et les émissions de nitrogène dans la biosphère et les océans (Rockström et al. 2009).

Cette contribution ambitionne d’abord de montrer en quoi les crises environnementales représentent une menace pour la stabilité des Etats, et donc un élément de leur affaiblissement. Nous tenterons ainsi de mettre en évidence la corrélation entre les dégradations – brutales ou graduelles – de l’environnement et les problèmes de sécurité intérieure, ainsi que les processus sous-jacents à cette corrélation. Dans une seconde partie, nous examinerons, a contrario, en quoi le développement durable peut constituer la condition d’une puissance soutenable. Puissance diplomatique d’abord, avec l’importance croissante des questions environnementales dans les relations internationales, notamment autour d’enjeux mondiaux comme le changement climatique. Puissance économique ensuite, à l’heure où beaucoup d’économistes érigent la croissance verte en modèle d’une nouvelle prospérité pour les pays industrialisés et la considèrent comme une voie de développement porteuse pour les pays du Sud.