La conscience environnementale, condition d'une puissance soutenable ?

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "La conscience environnementale, condition d'une puissance soutenable ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 23/11/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/la-conscience-environnementale-condition-d-une-puissance-soutenable

Ce n’est qu’à partir des années 1970 que les questions d’environnement prennent une dimension véritablement politique. Le constat de l’accélération de la crise environnementale ainsi que plusieurs avancées scientifiques vont pousser les Nations unies à convoquer régulièrement, à partir de 1972, des conférences internationales sur l’environnement. Cette année-là, la conférence de Stockholm marque l’entrée de l’environnement en politique. Dans sa foulée, la plupart des pays industrialisés nommeront un ministre de l’Environnement (la France dès 1971) ou créeront une agence gouvernementale spécialisée.

La multiplication des négociations sur l’environnement va conférer à ces questions une importance croissante dans la sphère diplomatique, ce dont témoigne notamment l’usage de plus en plus répandu de la notion de diplomatie environnementale (Susskind 1994). Depuis les années 1980, les traités internationaux sur l’environnement se sont multipliés, couvrant la plupart des aspects de la crise environnementale : désertification, trou dans la couche d’ozone, commerce des espèces menacées, érosion de la biodiversité, et bien sûr changement climatique. C’est au sommet de la Terre de Rio, en 1992, que cette tendance à la régulation par traités connaît son apogée, avec la signature de pas moins de trois conventions-cadres sur l’environnement : sur le climat, sur la désertification et sur la biodiversité.

Ces négociations sont souvent liées à d’autres enjeux et dépassent aujourd’hui le cadre strict de l’environnement. La Russie, par exemple, avait conditionné sa ratification du protocole de Kyoto à son entrée au sein de l’Organisation mondiale du commerce, parrainée par l’Union européenne. Le blocage actuel des négociations sur le climat dépasse largement la seule question climatique : ce qui est en cause, ce n’est pas seulement la répartition des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre et du financement de l’adaptation, mais plus largement les rapports d’équilibre entre le Nord et le Sud, la distribution des ressources, des coûts et des bénéfices, le rôle des pays émergents dans l’architecture de la gouvernance mondiale, la relation sino-américaine…

Relativement confidentielles à leurs débuts, les négociations sur le climat, en particulier, semblent incarner aujourd’hui tous les manquements, toutes les faiblesses de la coopération internationale. Elles sont aussi l’occasion de reconfigurations géopolitiques, de coalitions inédites et d’affirmation de la puissance de certains. L’Union européenne, par exemple, a souvent essayé d’afficher sur le climat une position plus unifiée que sur beaucoup d’autres dossiers internationaux, et son leadership environnemental a pu apparaître, par moments, comme le signe de l’affirmation d’une puissance d’un type nouveau sur la scène internationale (Oberthür 2011). Ces négociations ont aussi permis à d’autres Etats d’exercer une influence inédite sur la scène internationale, souvent à la faveur de coalitions originales : les petits Etats insulaires, traditionnellement considérés comme des entités négligeables dans les négociations internationales, ont ainsi acquis une puissance nouvelle avec leur regroupement au sein de l’Alliance des petits Etats insulaires (AOSIS), créée en 1990. Grâce à cette coalition fondée sur le partage de caractéristiques géographiques communes, ils ont pu acquérir une influence significative dans les négociations, ce qui aurait été impossible autrement.

Toutefois, les négociations sur l’environnement sont loin de prendre place dans un cadre exclusivement multilatéral : elles font également l’objet de très nombreuses négociations bilatérales ou régionales, qui peuvent régulièrement générer des tensions diplomatiques. Par exemple, plus de 60 % des réserves d’eau mondiales (soit 263 bassins) sont partagées par deux pays ou plus. De récentes recherches ont montré que la raréfaction des ressources en eau avait plutôt tendance à renforcer la coopération entre les pays qui se les partageaient (Kallis et Zografos 2014). Mais elle peut aussi être source de tensions : outre les cas bien connus des tensions entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan relatives à l’assèchement de la mer d’Aral ou entre la Palestine et Israël à propos du partage des eaux du Jourdain, il est impossible aujourd’hui de comprendre les relations entre l’Inde et le Bangladesh en faisant abstraction des questions d’environnement. Partage des eaux des grands fleuves d’Asie du Sud-Est, gestion des barrages ou flux migratoires liés aux catastrophes naturelles sont autant de sujets de tension entre les deux pays, qui seront bientôt séparés par une barrière de sécurité que l’Inde a commencé à construire sur sa frontière avec le Bangladesh.

Les questions d’environnement sont donc devenues un élément essentiel de la puissance diplomatique. Mais c’est sans doute l’économie qui constitue aujourd’hui le composant central de la puissance des Etats. Alors qu’économie et environnement sont si fréquemment opposés, les Etats les plus vertueux en matière d’environnement sont-ils freinés dans leur croissance économique ?

Depuis la révolution industrielle, de nombreux scientifiques estiment que nous sommes rentrés dans l’Anthropocène, un nouvel âge géologique dans lequel l’activité humaine est le facteur prédominant de transformation de la terre. C’est bien entendu le développement exponentiel de l’économie qui est le principal responsable de la crise environnementale actuelle, supplantant largement tous les autres facteurs naturels. Pour ne prendre que le cas du changement climatique, la corrélation a toujours été très forte entre la courbe de croissance de l’économie et celle des émissions de gaz à effet de serre. La croissance économique, qui reste l’objectif principal des politiques économiques de la plupart des gouvernements, mène donc également à la catastrophe écologique.

Plutôt que d’envisager la décroissance, comme le font certains aujourd’hui (e.g. Sinaï 2013), les organisations économiques internationales ont préféré promouvoir les concepts d’économie verte ou de croissance verte, qui permettraient de combiner une croissance économique soutenue avec des réductions significatives des émissions de gaz à effet de serre, qui seraient elles-mêmes génératrices d’emplois et de croissance. Certains pays comme l’Allemagne y sont arrivés : entre 1990 et 2009, ses émissions de CO2 ont baissé de 17,59 %, tandis que son produit intérieur brut par habitant augmentait en moyenne de 1,3 % par an sur la même période. A l’inverse, on constate que les pays européens qui sont aujourd’hui les plus durement touchés par la crise sont aussi parmi ceux dont les émissions de CO2 avaient connu la plus forte hausse entre 1990 et 2009, c’est-à-dire au cours des deux décennies précédant la crise : +23,15 % pour la Grèce, +47,17 % pour l’Espagne. En Europe, il semblerait donc que les pays qui ont le mieux résisté à la crise économique soient aussi ceux qui avaient davantage réduit leurs émissions de gaz à effet de serre, ce qui confirmerait la possibilité d’une croissance verte. Pour autant, ce constat européen semble difficilement transposable au reste du monde : dans les pays émergents, la croissance économique reste intimement liée à la croissance des émissions de gaz à effet de serre, et plus largement aux atteintes à l’environnement.

Ce lien mérite néanmoins d’être nuancé : la Chine a ainsi entrepris d’importants efforts de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, considérant qu’il était plus rationnel de faire cet investissement aujourd’hui plutôt que de payer plus tard les effets du réchauffement global. Ce raisonnement est possible à l’échelle d’un pays comme la Chine, qui est à la fois l’un des principaux responsables du changement climatique, mais aussi l’une de ses principales victimes. Mais le déséquilibre des émissions de gaz à effet de serre et des impacts du changement climatique rend toutefois difficile l’extrapolation d’un tel raisonnement au niveau mondial. On touche ici au problème distributif qui est au cœur de l’injustice du changement climatique : les pays qui seront les premiers et les plus touchés sont également ceux qui sont les moins responsables du problème.