La conscience environnementale, condition d'une puissance soutenable ?

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "La conscience environnementale, condition d'une puissance soutenable ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 24/09/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/la-conscience-environnementale-condition-d-une-puissance-soutenable

Comme en témoigne l’histoire récente, des catastrophes naturelles majeures peuvent mettre en cause la légitimité même des Etats et fragiliser leur souveraineté. Le palais présidentiel en ruine de Port-au-Prince, après le tremblement de terre de janvier 2010, restera sans doute l’un des symboles les plus forts de cette fragilité : ce n’est pas seulement le pays que le tremblement de terre avait mis à terre, c’était aussi l’Etat lui-même, incapable de satisfaire aux besoins élémentaires de sa population, au point que l’on ait un instant hésité à laisser les Etats-Unis assurer le gouvernement du pays. Plus récemment, la catastrophe de Fukushima, si puissante qu’elle a transformé la géographie du Japon, a aussi profondément mis en cause la légitimité du gouvernement japonais et sa capacité à assurer la sécurité de sa population : le Premier ministre n’a eu d’autre choix que de démissionner, et la confiance des Japonais dans leurs institutions s’en est trouvée considérablement affectée.

Dans un ouvrage de vulgarisation ambitieux et controversé (2005), Jared Diamond a tenté de montrer comment plusieurs civilisations à travers l’histoire avaient disparu du fait de leur incapacité à gérer durablement leurs ressources naturelles. Le cas de la civilisation maya est ainsi devenu emblématique : une croissance démographique trop importante aurait conduit à l’épuisement des ressources disponibles et à des luttes intestines pour y accéder, tandis que les classes dirigeantes étaient focalisées sur leur intérêt à court terme. Cette surexploitation des ressources, combinée à une pression démographique insupportable, a conduit à une sécheresse sans précédent qui a précipité la chute de la civilisation maya, pourtant l’une des plus puissantes et des plus avancées de l’époque. A l’appui de sa démonstration, Diamond mentionne de nombreux exemples similaires : la civilisation pascuane, les Vikings au Groenland, et même le Rwanda en 1994. D’aucuns lui ont pourtant reproché un déterminisme environnemental excessif, qui aurait passé sous silence l’influence d’autres facteurs, et en premier lieu celle de la colonisation, sur de nombreuses civilisations (McAnany et Yoffee 2009).

Plus récemment, ce sont les liens entre le changement climatique et les enjeux de sécurité qui ont mobilisé l’attention des chercheurs. De nombreux travaux établissent ainsi une corrélation historique évidente entre les crises environnementales et l’occurrence de conflits. Hsiang et Burke, de l’Université de Californie à Berkeley, observent ainsi un taux de corrélation de 78 % entre changements climatiques et conflits, à partir d’une étude de cinquante cas historiquement documentés (Hsiang et Burke 2014). L’existence d’un lien de causalité entre changement climatique et conflits reste toutefois sujette à controverse et continue à opposer quantitativistes et qualitativistes : sans mettre en cause une corrélation évidente entre changements climatiques et conflits, plusieurs chercheurs insistent ainsi sur l’importance de la prise en compte de facteurs politiques, économiques et sociaux comme variables explicatives prédominantes (Buhaug et al. 2010).

Si la causalité de la relation entre changements climatiques et conflits fait toujours débat, il semble en revanche indéniable que les pays fréquemment frappés par des catastrophes naturelles sont aussi beaucoup plus touchés par des conflits internes : Marc Levy, de l’Université Columbia, a ainsi passé en revue les opérations onusiennes de maintien de la paix des soixante dernières années, menées dans quarante-neuf pays, et n’a trouvé qu’un seul pays (le Kosovo) qui n’avait pas été affecté par d’importantes catastrophes naturelles pendant la durée de l’opération (cité dans Matthew 2014).

Il apparaît pourtant aujourd’hui que ce n’est pas uniquement en raison de son potentiel polémologique que le changement climatique constitue une menace pour la stabilité et la sécurité des Etats. La raréfaction des ressources induite par le changement climatique combinée à leur inégale distribution pourrait ainsi provoquer des nombreuses crises humanitaires, qui pourraient à leur tour fragiliser la stabilité de plusieurs Etats, incapables de répondre aux demandes de leurs populations. La faim, en particulier, est un puissant moteur de troubles civils : c’est la flambée des prix des denrées alimentaires qui a été l’élément déclencheur du Printemps arabe en décembre 2010, après qu’un maraîcher s’est immolé à Sidi Bouzid (Tunisie).

Plusieurs infrastructures critiques se trouveront également menacées : routes, voies ferrées et aéroports, mais aussi réseaux de distribution électrique, par exemple. L’accident de Fukushima a cruellement rappelé que nombre d’installations critiques étaient situées dans des zones extrêmement vulnérables.

Enfin, le changement climatique, combiné aux catastrophes naturelles et à d’autres dégradations de l’environnement, pousse chaque année des millions de personnes à quitter leur lieu d’habitation pour chercher refuge ailleurs. Même si ces mouvements de populations sont impossibles à chiffrer à l’heure actuelle, il est clair que l’environnement est devenu un facteur majeur de migrations, dont l’importance ira sans nul doute croissant. Aujourd’hui, la très grande majorité de ces mouvements de populations ont lieu à l’intérieur des frontières des pays touchés, généralement des pays en développement pour lesquels la gestion de ces transformations démographiques internes constitue un défi considérable. Dans le scénario probable d’un changement climatique de +4°C, plusieurs régions du monde deviendraient inhabitables, ce qui entraînerait la relocalisation de nombreuses populations et soulèverait par conséquent de nombreux enjeux en matière de sécurité et de stabilité (Gemenne 2011). Plusieurs gouvernements ont déjà commencé à déplacer des populations par anticipation des futurs impacts du changement climatique (de Sherbinin et al. 2011).

Qu’elles soient associées au changement climatique ou à d’autres catastrophes naturelles, les crises environnementales constituent donc d’importantes menaces pour la stabilité et la sécurité des Etats, capables de saper les fondements de leur puissance. Cette menace peut bien sûr prendre la forme de conflits, mais aussi et surtout de crises de légitimité liées à la raréfaction des ressources, à la destruction d’infrastructures critiques ou à des mouvements internes de populations. Mais à l’inverse, peut-on imaginer qu’une plus grande attention portée à l’environnement puisse constituer à l’avenir un ressort essentiel de la puissance ?