Le « hard » du « soft » : la matérialité du réseau des réseaux

Par Dominique BOULLIER
Comment citer cet article
Dominique BOULLIER, "Le « hard » du « soft » : la matérialité du réseau des réseaux", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 19/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/le-hard-du-soft-la-materialite-du-reseau-des-reseaux

Le numérique est pervasif par définition pourrait-on dire : il est devenu en réseau dans tous ses aspects. Mais lorsqu’il se connecte à d’autres réseaux, transport ou énergie notamment, il finit par redessiner des lignes de coopération, de forces, de faiblesses qui peuvent ne pas recouper des frontières politiques, géographiques ou économiques classiques. C’est une des dimensions de ce que Andrew Barry (2001) a appelé les « zones technologiques » et qu’il a appliqué notamment aux grands oléoducs. Cette approche peut être transposée utilement dans le domaine des infrastructures numériques. Il serait ainsi possible de montrer comment l’Europe a pris de l’avance en matière de téléphonie mobile pendant dix ans sur les Etats-Unis, notamment par la création d’un standard GSM qui unifiait un marché comme zone technologique et qui a permis l’émergence d’un géant des télécoms : Nokia. Mais on a pu voir aussi à quel point les sauts technologiques sont rapides dans ce domaine et comment il devient aisé de rater une marche, en l’occurrence celle des smartphones, pour se retrouver dépassé par d’autres firmes plus innovantes. Le réseau, son harmonisation en standard restent cependant des éléments-clé et les coupures qui ont longtemps existé entre Europe, Asie et Etats-Unis sur ce plan ont depuis été réduites, en partie seulement comme le constate tous les voyageurs qui ne peuvent accéder au réseau du pays où ils arrivent alors qu’ils ne savaient rien des limites des propriétés techniques de leur terminal. La géographie des réseaux et des standards prend dans ces moments-là une matérialité et une importance subjective qui marquent les esprits, habitués à une supposée mondialisation. La carte des standards de communication mobile permet de rendre ces différences encore visibles, même si elle n’a plus le caractère de barrière infranchissable que l’on a pu connaître à l’époque des zones de standards de diffusion des signaux de télévision (avec la grande coupure du monde entre PAL, SECAM et NTSC).

Ainsi l’unification se fait progressivement par domination d’un standard sur un autre (GSM gagnant progressivement sur CDMA toujours actif cependant), bien que des spécificités techniques existent qui peuvent parfois entraîner des difficultés d’usage des terminaux.


Source : http://www.worldtimezone.com

Dès lors qu’on s’intéresse aux standards plus récents et en cours de déploiement, la diversité apparaît encore plus problématique, quand bien même on en reste au même standard (ici le GSM).


Source : http://www.worldtimezone.com

Les données existent aussi pour le standard CDMA par pays et par opérateur mais ne sont pas disponibles sous forme de carte.

D’autres zonages existent pour des raisons purement commerciales (pour empêcher la circulation à des prix trop différents) : c’est le cas des zones DVD, alors que du point de vue technique, une alliance avait été conclue entre les douze constructeurs. Pour pouvoir utiliser un DVD partout dans le monde, il faut le « dézoner », ce qui est illégal et demande une expertise technique élémentaire (les DVD pour PC sont hors zone). Le standard HD qui lui a succédé, le Blu-Ray, a pu tout unifier en écrasant son rival HD-DVD. Ainsi, quantité de frontières hard sont en fait parfois délibérément maintenues ou introduites comme des armes commerciales, politiques, qui sont mises en forme techniques.


Les zones DVD
Source : Wikimedia

Les différences entre pays peuvent aussi porter sur des capacités d’accès, des équipements en terminaux, des tarifs, etc. Nous pourrions alors rejoindre la question de la « fracture numérique » qui nous paraît très mal posée dès lors qu’elle oublie le développement foudroyant des mobiles, mais ce n’est pas l’objet de cet article à vocation principalement géopolitique.