Le « hard » du « soft » : la matérialité du réseau des réseaux

Par Dominique BOULLIER
Comment citer cet article
Dominique BOULLIER, "Le « hard » du « soft » : la matérialité du réseau des réseaux", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 20/04/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/le-hard-du-soft-la-materialite-du-reseau-des-reseaux

Une autre dimension matérielle des infrastructures informatiques en réseaux qu’il convient de ne pas oublier repose sur la distribution des puissances de calcul entre les pays dans le monde et les nouvelles architectures de calcul qui émergent. Les grands calculateurs ont une histoire mais aussi une géographie. Dès les années 1940, les grands ordinateurs ont été localisés sur la côte est des Etats-Unis, là où étaient les chercheurs, et notamment à Cambridge (MA). Le rôle de ces grands calculateurs était décisif pour les calculs balistiques par exemple mais aussi pour des calculs de sismologie destinés à repérer les essais nucléaires russes par exemple, puis pour les opérations spatiales de tous types. Tous ces développements militaires ont cependant créé les conditions pour mettre à disposition des chercheurs, mais aussi des industries privées, des capacités considérables. L’écart entre les Etats-Unis et le reste du monde est sur ce plan très frappant. Le Berkeley Open Infrastructure for Network Computing (BOINC) tient ce calcul à jour. Bien qu’une localisation précise ne soit pas disponible dans chaque pays, la géographie est déjà très parlante. Les nouveaux grands supercalculateurs comme les Cray sont toujours aussi inégalement répartis mais il faut souligner à quel point la Chine notamment cherche à rattraper son retard dans ce domaine et a acquis un Cray récemment. Cette géographie est à surveiller car elle est un bon indice des inégalités de fond, indépendante des usages et de la connectivité mais plus directement décisive pour les capacités de recherche militaires et industrielles de pointe. La taille de ces calculateurs a considérablement diminué mais leur coût reste toujours très élevé. Les Etats sont dans ce cas des opérateurs incontournables.


Voir également la carte réalisée par le New York Times

Cependant, ces capacités de calcul bénéficient désormais des effets de réseaux. Dès lors que les infrastructures que nous avons décrites sont fiables et bien distribuées dans un territoire, voire dans le monde entier, il devient possible de répartir de travail de calcul entre machines de plus faibles capacités mais disponibles alternativement, par exemple la nuit. Cette démarche n’est pas seulement le fait de hackers adeptes du partage, de la coopération et de la distribution par idéologie : eux-mêmes et tous les grands demandeurs de calculs scientifiques notamment ont compris l’efficacité remarquable de ces architectures distribuées que l’on appelle les grids (dont on peut trouver une liste sur http://distributedcomputing.info/). Dans certains cas, il s’agit de centres de recherche qui mettent leurs machines en réseaux pendant des jours et des nuits sur des calculs nécessaires à leurs projets. Par définition, ces réseaux ne sont pas cartographiés car ils sont provisoires ; leur localisation importe peu et les machines potentiellement toutes reliées entre elles peuvent participer à des degrés divers. Dans d’autres cas, ce sont des internautes ordinaires qui sont sollicités pour mettre leur ordinateur à disposition, voire pour participer à des calculs et à des codages (volunteer computing, comme le BOINC par exemple ou encore à l’image du projet Clickworkers réalisé par la NASA de 2000 à 2007 pour son codage des images de cratères sur Mars). Dans d’autres cas encore, ce sont des architectures industrielles de pilotage de ressources énergétiques partagées qui deviennent la clé de la gestion d’un réseau électrique par exemple. Ce dernier cas a été popularisé sous le nom de smart grids, qui constituent l’un des projets phares de toute smart city. Une autre géographie des villes se dessine ainsi (inventaires et cartes disponibles sur http://www.smartgrids-cre.fr/), mais potentiellement, c’est tout le réseau électrique d’un Etat et des Etats voisins qui coopèrent en matière d’énergie qui peut prendre une nouvelle forme.