Le « hard » du « soft » : la matérialité du réseau des réseaux

Par Dominique BOULLIER
Comment citer cet article
Dominique BOULLIER, "Le « hard » du « soft » : la matérialité du réseau des réseaux", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 17/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/le-hard-du-soft-la-materialite-du-reseau-des-reseaux

Comme le disait Lawrence Lessig (1999), « code is law », ou une autre façon de faire la politique, le code étant la partie la plus soft alors que les réseaux, les supports, etc., peuvent en être le hard et opérer aussi comme loi, comme producteurs de droit. Il est souvent décidé dans des enceintes qui n’ont rien de démocratiques mais qui relèvent de ce que Ulrich Beck (1997) appelle « sub-politics », celle qui se fait dans les laboratoires, les conseils d’administration des grandes firmes et les instances de standardisation par exemple. L’universalité technologique n’a jamais existé, quand bien même nous prétendons vivre désormais dans un monde globalisé. Produire ce supposé « global » demande un travail conséquent et des formats de traduction entre réseaux, standards, protocoles, etc., qui restent différents. Avec Internet, un effort considérable a été réalisé pour faciliter ces traductions. Cependant, cette absence apparente de couture que peut ressentir parfois l’internaute ordinaire, nécessite des accords, des contrôles et des infrastructures matérielles compatibles. La politique de compatibilité est un enjeu de diplomatie technologique majeur. Mais la matérialité des investissements et leur localisation contribuent tout autant à maintenir, à renforcer ou à créer des déséquilibres, des alliances et à donner des leviers de contrôle à certains Etats, à certaines firmes. Ces décisions apparemment techniques sont souvent prises par les firmes elles-mêmes, parfois par les Etats dans des conditions de secret dues à la technicité du domaine mais aussi à son caractère stratégique. Diffuser une connaissance plus large de cette matérialité des réseaux, de la fragilité du monde commun qui s’est construit avec Internet et qui est en train de se cloisonner à nouveau pour toutes les raisons que nous avons évoquées, constitue un enjeu démocratique, pour rééquiper le public en vue d’une forme de contrôle et de participation au débat démocratique sur ces architectures techniques (Boullier 2008, 2012).