La construction du « soft power » : l’exemple de la Corée du Sud

Par Eric BIDET
Comment citer cet article
Eric BIDET, "La construction du « soft power » : l’exemple de la Corée du Sud", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 24/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/la-construction-du-soft-power-l-exemple-de-la-coree-du-sud

Presqu’entièrement détruite par la guerre de Corée (1950-1953), la Corée du Sud est devenue en l’espace d’une quarantaine d’années l’une des quinze premières puissances économiques mondiales et se positionne aujourd’hui comme l’un des principaux soft power de la scène internationale. Ce spectaculaire développement socio-économique, quasiment unique, est désormais bien connu grâce aux nombreuses études qui y ont été consacrées dès la fin des années 1980 (voir par exemple Amsden 1989 ou Vogel 1991), mais surtout après le fameux rapport de 1993 de la Banque mondiale sur le « miracle asiatique » (Banque mondiale 1993).

De manière générale, trois types de facteurs ont été mis en exergue dans ces études (Bidet 2005) : (1) des facteurs géopolitiques liés à l’histoire du pays, et plus précisément à ses relations particulières avec le Japon et les Etats-Unis ; (2) des facteurs d’ordre macro-économique soulignant l’impulsion décisive, voire le contrôle du gouvernement dans les domaines industriel et financier ; (3) des facteurs culturels enfin, reflets pour la plupart de la place centrale qu’occupe le confucianisme en Corée depuis le XIVesiècle. Ces facteurs sont à bien des égards étroitement imbriqués et ne peuvent être considérés indépendamment les uns des autres. Ils ont contribué à la mise en place d’un système capitaliste spécifique, auquel il a également été fait référence à propos des pays voisins nonobstant les différences nationales : le capitalisme d’Etat (state capitalism) décliné, selon les auteurs, en orientation administrative (administrative guidance) ou capitalisme dirigé (guided capitalism). Ces termes traduisent le rôle essentiel joué par le gouvernement coréen dans l’orientation du développement socio-économique du pays, rôle qui s’est longtemps cantonné aux industries lourdes avant d’être étendu, sous la pression de la société civile et des institutions internationales, aux domaines social et culturel à la fin des années 1990. L’intervention de l’Etat dans le domaine économique s’est longtemps opérée au travers de l’Economic Planning Board, sorte de super ministère, supprimé en 1994 alors qu’il était devenu pléthorique.

L’intervention des pouvoirs publics a longtemps été dominée par une politique commerciale combinant mesures protectionnistes et fortes incitations aux exportations pour protéger et surmonter les débouchés limités du marché intérieur et une politique industrielle et technologique de croissance par l’investissement donnant successivement la priorité, dans le cadre de plans quinquennaux, à l’industrie lourde et chimique (années 1960 et 1970), à l’industrie automobile, navale et électronique (années 1980 et 1990), enfin aux nouvelles technologies et à l’industrie de l’information (depuis les années 1990). La plupart de ces orientations ont entraîné des résultats spectaculaires et la Corée du Sud occupe aujourd’hui les tous premiers rangs mondiaux dans la construction navale, la pétrochimie et la sidérurgie, l’automobile, l’électronique grand public, les mémoires électroniques ou les communications (internet à haut débit et téléphonie mobile 4G). Le pays émerge même comme un concurrent sérieux des grandes puissances nucléaires comme l’a montré en 2009 le contrat conclu avec les Emirats arabes unis au détriment de la France.

L’Etat conserve en Corée du Sud, tout particulièrement depuis le début des années 1980, une taille modeste qu’illustre notamment le poids relatif du secteur public ou l’importance du budget de l’Etat. Pourtant, l’Etat coréen est un Etat omniprésent par le biais des réseaux d’influence qu’il contrôle et des interactions qu’il entretient avec les milieux d’affaire. Avec l’entrée dans la démocratie à la fin des années 1980, le triptyque armée-administration-affaires a progressivement évolué vers une nouvelle alliance entre l’administration, le monde des affaires et les mouvements de citoyens. Cette influence croissante de la société civile reflète l’émergence d’une importante classe moyenne relativement aisée et cultivée, consécutive des fortes hausses de salaire consenties dans les années 1980 et 1990 et constitutive d’une demande croissante de produits culturels. Celle-ci explique en partie l’accent mis sur la promotion des industries culturelles à partir du milieu des années 1990.

En s’affirmant comme puissance économique, la Corée du Sud s’est progressivement transformée en acteur majeur du commerce international, et notamment en puissance exportatrice. Ce processus s’est amorcé au cours des années 1960 et s’est accéléré à partir des années 1980. Il se traduit par une spectaculaire amélioration de la balance commerciale du pays qui passe d’un déficit de cinq milliards de dollars en 1980 à un excédent de même niveau en 1986. A la fin des années 1950, les importations sud-coréennes, financées à 80 % par des fonds internationaux, étaient pourtant vingt fois supérieures aux exportations. Le commerce international de la Corée (exportations et importations) représentait moins de 15 % de son produit intérieur brut (PIB). Le produit national brut (PNB) par habitant s’élevait en 1960 à un peu plus de 80 dollars et la part du secteur primaire dans la composition du PNB était de 41 %, celle du secteur secondaire de 12 % et celle du secteur tertiaire de 46 %. Durant les décennies suivantes, le pays a mis en place ce qu’on a appelé par la suite un modèle de croissance par les exportations pour trouver à l’international les débouchés nécessaires à la croissance de son industrie. Le commerce international augmente progressivement jusqu’à franchir le seuil de 60 % du PIB en 1973. Essentiellement exportatrice de produits bruts (métaux, produits agricoles et marins) au début des années 1960 (plus de 80 % de ses exportations à l’époque), la Corée du Sud est devenue exportatrice de produits manufacturés au début des années 1970 (près de 90 % de ses exportations de l’époque). Jusqu’à la fin des années 1970, ses échanges commerciaux restent cependant très concentrés avec un petit nombre de partenaires : en 1973, les Etats-Unis et le Japon représentaient ainsi à eux deux 70 % des exportations et des importations coréennes.

A partir des années 1990, la Corée du Sud profite pleinement du contexte général de libéralisation du commerce international suite à son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en 1995 puis son admission à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en 1996. Après avoir fluctué entre 50 et 70 % du PIB dans les décennies 1980 et 1990, son commerce international représente depuis 2008 environ 100 % de son PIB, ce qui est caractéristique d’une économie particulièrement dépendante de ses échanges internationaux. A l’exception de l’année 2008, la balance commerciale affiche un solde excédentaire permanent, de 20 à 30 milliards de dollars sur les dernières années (de 2 à 3 % du PIB), entre 10 et 40 milliards les autres années (jusqu’à 13 % du PIB en 1998). En 2012, son excédent commercial atteignait le record de plus de 43 milliards de dollars et son compte des services était pour la première fois bénéficiaire, pour une large part grâce à l’excédent dégagé par le secteur de la culture et du divertissement.

La Chine est de loin le principal partenaire commercial de la Corée du Sud (16 % de ses importations et 24 % de ses exportations en 2011). Ses principaux fournisseurs sont ensuite le Japon (12 %), l’Union européenne (10 %), les États-Unis (10 %), l’Arabie Saoudite (8 %) et le Qatar (5 %) et ses principaux partenaires pour les exportations sont les Etats-Unis (10 %) et le Japon (7 %).La Corée est de plus en plus dépendante des économies émergentes pour ses exportations (de 53 % en 2007 à 58 % en 2012, dont 24 % pour la seule Chine) et de moins en moins des Etats-Unis et de l’Europe (de 22 % en 2007 à 16 % en 2012). Elle affiche une balance commerciale très positive avec les pays asiatiques (à l’exception du Japon), avec les pays nord- et sud-américains et jusqu’en 2012 avec l’Union européenne. Son principal déficit de la balance commerciale est avec le Moyen-Orient en raison des importations de pétrole.

Les exportations coréennes sont de plus en plus diversifiées en termes de produits, comme le montre la baisse de la part des dix principaux produits dans les exportations (de 61 % en 2008 à 58 % en 2012). Avec les produits de l’industrie navale (12 %des exportations totales), les composants électroniques (10 %), l’automobile (9 %), le matériel de télécommunication – en particulier les téléphones portables (8,5 %) et le matériel informatique (8 %) – sont devenus les principaux produits d’exportation de la Corée, tandis que le pétrole brut (15,5 % du total des importations), les composants électroniques (10 %), le gaz naturel (4 %) et le matériel informatique (4 %) représentent ses principales importations. Si l’on se réfère à la classification internationale type par industrie (nomenclature CITI), les produits de catégorie 7 (Machines et matériel de transport) représentent plus de la moitié (54 %) des exportations coréennes, très loin devant la catégorie 6 (Articles manufacturés classés principalement d’après la matière première) qui comptent pour environ 14 % des exportations. Les importations coréennes sont imputables pour 33 % à la catégorie 3 (Combustibles minéraux, lubrifiants et produits annexes), pour 24 % à la catégorie 7 et pour 12 % à la catégorie 6.

Douzième puissance exportatrice en 2008 alors que la France se plaçait au sixième rang, la Corée du Sud occupait le septième rang mondial en 2012 (3,1 % du volume des exportations mondiales), pratiquement au même niveau que la France (3,2 %). L’économie coréenne est aujourd’hui éminemment dépendante de ses exportations avec un ratio exportations/PIB supérieur à 50 % en 2011 (il n’était encore que de 35 % en 2007). Cette orientation la rend particulièrement sensible à la situation économique de ses partenaires commerciaux comme le montre la détérioration de sa balance commerciale avec l’Union européenne en 2012.