Migrations et pauvreté : essai sur la situation malienne

Par Patrick GONIN et Nathalie KOTLOK
Comment citer cet article
Patrick GONIN et Nathalie KOTLOK, "Migrations et pauvreté : essai sur la situation malienne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/migrations-et-pauvrete-essai-sur-la-situation-malienne

Les autorités maliennes estiment à 4 millions leurs ressortissants de l’extérieur, dont 500 000 en Europe. Au-delà de la véracité de ces chiffres, quelques milliers résident en France. Ces migrants, principalement originaires de la région de Kayes, se sont installés sur le territoire français au fil de l’histoire de ce couple migratoire initiée par les laptots et tirailleurs sénégalais qui ont servi de têtes de pont pour « donner la route » aux travailleurs arrivant dans les années 1960-1970. Le durcissement de la politique migratoire en France (fermeture des frontières en 1974) a obligé ces travailleurs vivant principalement en région parisienne et organisés au sein des grandes familles africaines en noria (Gonin, 1997) à s’installer durablement.

Depuis lors, la migration des Maliens vers la France s’est transformée :  la migration circulaire de travail a fait place à une migration de peuplement. Ainsi, ils entrent dans l'hexagone par la voie du regroupement familial ou encore de façon irrégulière. Aujourd’hui, il est difficile d’évaluer la population malienne en France tant pour les autorités de Bamako que de Paris. Les estimations oscillent entre 80 000 et 120 000 personnes que le gouvernement malien nomme ressortissants de l’extérieur même si certaines d’entre elles n’ont jamais foulé le sol du territoire national. Quel que soit le mode du calcul (avec ou sans les sans-papiers, avec ou sans leurs enfants), les personnes originaires du Mali sont peu nombreuses en France tant par rapport à la population totale au Mali qu’à celle de la France (2% des ressortissants de l’extérieur et 1% des immigrés).

Selon le recensement de 2007 (INSEE), les immigrés seraient au nombre de 57 546 et les étrangers de 59 541. Une inversion surprenante (habituellement les immigrés sont plus nombreux que les étrangers) qui s'explique par le poids des jeunes nés en France : ceux-ci sont plus nombreux que les Maliens ayant acquis la nationalité française (de l’ordre de 13 000). La structure par âge traduit l’ancienneté du courant migratoire par le vieillissement en France et l’installation durable de la migration.



Si 87% des immigrés vivent en Ile-de-France et principalement en Seine-Saint-Denis, de nombreuses familles s’installent désormais en province. L’image emblématique de ces migrants reste celle d'une population vivant dans des foyers de résidents, même si ceux-ci n’offrent un toit qu’à moins d’un quart des Maliens. Selon le recensement de 2007, 13 047 étrangers maliens vivent hors ménage selon la définition de l'INSEE, dont 96% dans les foyers de travailleurs migrants. Dans ces immeubles souvent insalubres malgré les réfections en cours résident parfois depuis des années des travailleurs et de nouveaux arrivants sans-papiers en quête de travail et de régularisation. Le foyer est un lieu ressource pour les résidents car il permet la convivialité, la reconstruction parfois rassurante des sociabilités d’origine, un entre soi protecteur. Il l’est aussi pour ceux qui l’ont quitté et qui reviennent saluer leurs compatriotes et amis et discuter du pays et des familles restées au village. Faute d’entretien des sociétés gestionnaires, les immeubles construits au début des années 1970 pour héberger de manière provisoire les travailleurs migrants se sont délabrés. Les résidents sont souvent isolés dans ces enclaves de travailleurs noirs ou maghrébins, avec vue souvent imprenable sur le périphérique. Pour lutter contre l’isolement et permettre aux habitants d’un même quartier de mieux vivre ensemble, l’association Attention Chantier organise depuis trois ans le festival de cinéma des foyers. Entre pauvreté matérielle des conditions de vie des résidents et richesse des relations humaines, ce festival traduit de façon surprenante le paradoxe de ces lieux. Dans leurs chambres de quelques mètres carrés quasiment sans mobilier, les résidents entassent leurs quelques effets personnels dans des malles sur lesquelles trônent un vieux téléviseur et un poste radio. Les matelas surnuméraires servent de tapis pour servir le thé dont l’eau aura été chauffée dans les toilettes communes de l’étage. Pourquoi accepter de vivre dans un tel dénuement ? Par contrainte. Dans le meilleur des cas, ces travailleurs appartiennent aux catégories socio-professionnelles d’ouvriers et d’employés de services les moins rémunératrices et travaillent parfois à temps partiel. Leurs revenus ne leur permettent pas d’accéder à un autre type d’habitat. Les logements individuels sont encore moins accessibles pour les sans-papiers. Autres contraintes, et pas des moindres, les remises, révélatrices des liens et solidarités entretenus par les migrants et leurs familles avec leurs concitoyens restés au pays. « Il y a comme un impératif d’ubiquité dans la façon de se penser dans l’espace, il lui faut (au migrant) (…) faire cette double opération de se situer dans deux lieux différents. » (Ma Mung, 1999) Il faut croire que c’est ce don d’ubiquité qui permet l’organisation des associations qui œuvrent pour améliorer les conditions de vie dans les lieux d’origine des Maliens en France.

La balance des paiements du Mali montre que les transferts « reçus par les résidents en provenance de leurs compatriotes établis à l’étranger se sont chiffrés à 200 147 millions (en 2009) après 181 876 millions en 2008, soit une hausse de 10% ».



Ces flux financiers qui transitent par les canaux officiels ont quadruplé en dix ans et doublé entre 2006 et 2009. Par ailleurs, la Banque africaine de développement estime les remises dans son rapport Migrant remittances, A Development Chalenge à 456 millions d’euros, dont 123 millions distribuées
en 2005 via les canaux officiels. Les circuits informels, notamment le système de fax et les transports dans les bagages lors des retours au pays pour les vacances concerneraient encore près des trois quarts de la circulation financière. La géographie de l’origine de ces flux montre l’importance du corridor français (295 millions), devant la Côte d’Ivoire (83 millions) et l’Espagne (47 millions). Malgré leur faible nombre en France, les migrants sont des acteurs économiques esentiels puisqu’ils alimenteraient près des deux tiers des flux selon ce rapport.

Si les pratiques en matière de remises n’ont rien d’exceptionnel dans la mesure où elles sont généralisées à l’acte migratoire et à la réussite du projet migratoire, il n’en est pas de même des montants transmis au départ de la France et de l’affectation de cette manne financière.  Les migrants kayesiens en France sont depuis les années 1970 les principaux acteurs de l’amélioration des conditions de vie dans leur région d'origine. Fait rare, ils ne se contentent pas de répondre aux sollicitations du chef de famille lorsque le grenier est vide ou que les revenus familiaux ne permettent plus de se soigner ; leurs formes d’organisations sociales traditionnelles, particulièrement chez les Soninké, leur ont permis de mutualiser leurs économies pour choisir ensemble au sein d’associations villageoises, communales, voire régionales, les projets d’intérêt collectif à financer. Les migrants ont découvert les enjeux de la formation et de la santé pour le bien-être de tous. Les leaders associatifs, qu’ils aient vieilli à l'étranger ou qu’ils se soient réinstallés au pays, se sont tous formés en migration. Ils ont acquis des connaissances et des compétences avec lesquelles les sédentaires du village peuvent difficilement rivaliser.

En répondant aux urgences en matière d’alimentation, de santé, de frais de scolarisation, ils réduisent la vulnérabilité économique des familles et la pauvreté. Vu des villages, ils sont riches de par le différentiel de pouvoir d’achat même s’ils vivent très modestement pour ne pas dire pauvrement en France et de leur « voyage ». Moins que le nombre, c'est le poids politique et financier des Maliens installés en France qui intéresse le gouvernement de Bamako et influence ses décisions quant à la signature d’accords migratoires.