Migrations et pauvreté : essai sur la situation malienne

Par Patrick GONIN et Nathalie KOTLOK
Comment citer cet article
Patrick GONIN et Nathalie KOTLOK, "Migrations et pauvreté : essai sur la situation malienne", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/migrations-et-pauvrete-essai-sur-la-situation-malienne

Les performances économiques récentes du Mali (croissance réelle du PIB entre 4% et 5% par an ces dernières années) ne sont pas suffisantes pour améliorer significativement le niveau de vie de la population. Avec 14,5 millions d’habitants selon les données provisoires du Recensement général de la population et de l’habitat de 2009, le Mali a connu un taux de croissance démographique annuel de 3,6% depuis 1998. Celle-ci, plus élevée que lors des périodes intercensitaires précédentes, génère des difficultés en matière de réduction de la pauvreté. Le pays ne pourra relever le défi d’atteindre l’ensemble des Objectifs du millénaire pour le développement d’ici 2015. En 2009, près de la moitié de la population vivait sous le seuil de la pauvreté monétaire.

Dans sa politique de développement, le gouvernement malien mène depuis la fin des années 1990, une politique de réduction de la pauvreté, par des programmes mis en œuvre à partir de 2002 dans le Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté puis, pour la période 2007-2011, dans le Cadre stratégique pour la croissance et la lutte contre la pauvreté, adopté en décembre 2006. Si ces politiques ont permis l’amélioration des indicateurs sociaux tels le taux de scolarisation, l’accès aux soins et à l’eau potable, et ce malgré la croissance démographique, le Mali demeure un pays pauvre parmi les pauvres. Avec un indice de développement humain (IDH) de 0.377 en 2007, le Mali est 178e sur les 182 pays classés (PNUD, 2009). Ce cadre stratégique reconnaît la dimension multidimensionnelle de la pauvreté, mais il ne fait pas référence aux migrations dans ses relations à la pauvreté. Cependant, le lien positif migrations/développement n’est plus mis en doute dans les rapports des instances internationales et dans les objectifs des politiques migratoires dans leur volet développement solidaire des objectifs des politiques migratoires. Que les indicateurs retenus pour mesurer la pauvreté s’inscrivent dans l’approche sur la pauvreté monétaire ou dans l’approche multidimensionnelle qui, à la suite des travaux de Sen (1985), identifie les populations pauvres en mettant l’individu et ses « capabilités » au centre des analyses, il n’en reste pas moins vrai que la mesure de la pauvreté reste un exercice difficile.

La pauvreté est l'un des facteurs structurant des déterminants des migrations internationales retenus par les théories économiques mais aussi par des migrants qui espèrent que leur mobilité va leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie. Déjà Ravenstein (1885) dans ses lois sur la mobilité avançait que le désir de l’homme d’améliorer son statut sur le plan matériel constituait l’un des principaux motifs des flux migratoires. D’autres théories et notamment Cumulative Causation (Myrdal, 1957) estiment que la migration prive l’économie locale de sa main-d’œuvre la plus dynamique et renforce par la rente migratoire les inégalités entre les familles de migrants et celles dont tous les membres sont restés au pays. Nombres de travaux empiriques issus de la nouvelle économie de la migration de travail (New Economics  Laws of Migration) montrent que ceux qui migrent ne sont pas les plus pauvres et que l’accès à un capital financier est nécessaire mais insuffisant pour envisager une mobilité internationale. Par ailleurs, les travaux de  Massey (1989, 1993) exposent qu’à partir d’un seuil de connexion entre une zone de départ et une zone d’accueil, la migration s'auto-entretient par les effets des réseaux sociaux.

Dans la région de Kayes, notamment dans les localités pionnières en matière d’émigration vers la France (Guidimakha et Dioumbougou) où nous avons pu enquêter, le savoir migrer est reconnu et valorisé, « Nous, on ne nous donne pas la route pour partir », par ces propos, cet instituteur retraité du Dioumbougou fait référence aux réseaux et au capital social nécessaires à l’organisation d’un projet migratoire. Les familles approuvent la diversification des revenus de leurs membres car les migrants sont souvent sollicités face aux risques de basculement dans la pauvreté. Compétences, connaissances et numéraires acquis à l'étranger font de la mobilité une ressource enviée par tous ceux qui n’y ont pas accès. « Tant qu’elle est pure et simple dispersion, atomisation de sujets n’entretenant pas de relations entre eux, la dispersion n’est pas utilisable (…) Elle devient « positive » dès lors qu’elle est valorisée et revendiquée par les sujets, à l’instar de ce que l’on peut observer dans certains entretiens avec des migrants où le fait d’avoir des parents ou des connaissances dans d’autres pays est présenté comme un objet de satisfaction et de fierté, proportionnelles au nombre de pays et de relations. Elle peut alors être utilisée pour faire des choses que l’on ne pourrait pas réaliser autrement. Lorsqu’une certaine disposition dans l’espace permet des réalisations difficiles à exécuter dans une autre situation, cette disposition spatiale devient une ressource. » (Ma Mung, 1999)

Les communes berceau des migrations vers la France bénéficient de cette ressource. La place qu'occupent ces communes dans le classement des 703 communes maliennes selon l’indice de pauvreté communal, s’explique par les investissements des migrants dans les infrastructures et services sociaux de base.



En effet, jusqu’à la construction du « goudron » (axe routier Bamako-Dakar), la région de Dioumbougou était l’une des plus enclavée du Mali. La route la traverse et favorise quelques activités commerciales et de transport mais nombres de villages restent encore inaccessibles à la saison des pluies. Pour lutter contre l’enclavement et permettre aux populations d’accéder aux services de base, les migrants installés en France ont investi dans leur village et commune d’origine. A titre d’exemple, à Marena, cent cinquante initiatives d’associations de migrants, d’ampleur il est vrai très inégales, ont été recensées depuis les années 1960. Avec le retour de migrants porteurs de projets de développement intégré, dans les années 1980, deux centres de santé ont été financés, tant pour la construction que pour le fonctionnement, par les cotisations de migrants installés en France. Pour une population communale de 14 905 en 2009, 2 500 migrants de la commune, dont 1 500 vivent en France, ont été recensés par l’enquête Initiative conjointe pour la migration et le développement financée par l’Union européenne. Au-delà des investissements associatifs, ces migrants assurent individuellement le soutien de leur famille et constituent depuis des années la principale source de revenus des populations qui vivent essentiellement de l’agriculture. Si la sécurité alimentaire est globalement assurée dans le Dioumbougou, les revenus tirés des activités agricoles ne permettent pas aux populations d’assurer tous les besoins.

Les flux financiers venant des émigrés sont les sources essentielles de financement des familles et des communes, que ce soit par des investissements dans des structures de la commune ou pour le  paiement des impôts. Les processus de paupérisation ont donc été limités mais compte tenu de difficultés statistiques et conceptuelles, il semble impossible de généraliser les conclusions des travaux abordant les relations entre la pauvreté et les mobilités (Delaunay, 2006).