Le Nordeste dans les configurations sociales du Brésil contemporain

Par Camille GOIRAND
Comment citer cet article
Camille GOIRAND, "Le Nordeste dans les configurations sociales du Brésil contemporain", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 17/07/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/le-nordeste-dans-les-configurations-sociales-du-bresil-contemporain

Distribution des terres et des revenus inégalitaire, offre de services publics défectueuse, sous-alimentation et mortalité infantile, réseaux de transports peu performants ou inexistants, économie principalement agraire, tous ces éléments sont associés à la très forte incidence des taux de pauvreté dans l’ensemble du Nordeste.

Une région pauvre

Les données issues des enquêtes menées par l’Institut brésilien de géographie et statistique (IBGE) indiquent de façon très claire que le Nordeste est la région du Brésil où la pauvreté affecte la proportion de population la plus importante. L’enquête PNAD (recherche nationale par foyers représentatifs) distingue la pauvreté absolue (un demi-salaire minimum par individu) de la pauvreté extrême (un quart de salaire minimum par individu). Si les taux de pauvreté ont diminué de façon significative dans le Nordeste durant les deux dernières décennies, ils n’en restent pas moins les plus élevés du pays (IPEA 2010). Ainsi le taux de pauvreté absolue atteignait-il 69% en 1995 dans le Nordeste, pour 50% dans la région Nord, 34% dans le Sudeste et 30% dans la région Sud. En 2008, il était passé à 49,7% dans le Nordeste, pour 42,8% dans le Nord, 19,5% dans le Sudeste et 18% dans le Sud. La pauvreté extrême, quant à elle, touchait 41,8% de la population du Nordeste en 1995, et seulement 13,6% de celle du Sud. En 2008, le taux de pauvreté extrême était passé à 24,9% dans le Nordeste et à 5,5% dans le Sud. L’amélioration est donc nette puisque la proportion de population qui vit sous le seuil de pauvreté a largement diminué depuis le milieu des années 1990.

Par ailleurs, les Etats du Nordeste se caractérisent par une répartition des revenus plus inégale que celle du reste du pays, et par une croissance non seulement plus faible que celle des autres régions mais aussi plus inégalitaire. En 2008, en dehors du District fédéral, les deux Etats du pays présentant les plus fortes inégalités étaient l’Alagoas et la Paraíba, avec un indice de Gini de 0,58 (IPEA 2010). Entre 1995 et 2008, la région du Nordeste a connu un rythme de croissance et de développement lent en comparaison du reste du pays et une plus faible réduction des inégalités. En effet, durant cette période, le Nordeste a connu la plus faible croissance annuelle moyenne de son PIB par habitant (3,2%), derrière la région Nord. Dans le même temps, le rythme moyen de réduction de la pauvreté absolue était faible, avec 2,2% par an dans le Nordeste, pour 3% par an dans le Sud (IPEA 2010). Les Etats du Nordeste se caractérisent aussi par une croissance très inégalitaire. Par exemple, entre 1995 et 2008, le Maranhão a connu le taux annuel moyen de croissance du PIB par habitant le plus élevé (6,2%) mais est resté l'un de ceux où le taux de pauvreté et l’indice de Gini ont reculé le moins vite (respectivement - 1,92% et - 0,75). C’est dans des Etats du Nordeste que l’indice de Gini a le moins baissé durant cette période, en particulier dans ceux du Pernambouc et du Piauí (IPEA 2010).

A ces inégalités et à cette pauvreté sont associés, depuis plusieurs décennies, des indicateurs socio-économiques bas et un mouvement migratoire continu, allant des zones rurales vers les villes côtières et le sud du pays. Bien qu'une amélioration ait été enregistrée durant la dernière décennie, le Nordeste est resté la région la plus défavorisée du Brésil comme le montrent les résultats des recensements menés par le l’IBGE. Par exemple, le taux de scolarisation des jeunes de 15 à 17 ans est le plus bas du pays (79% pour 81% au niveau national en 2002), l’analphabétisme est élevé (40% dans le Nordeste pour 26% en moyenne au Brésil et 19,6% dans le Sudeste en 2002). La mortalité infantile est la plus élevée du pays (56,13 ‰ pour 35‰ en moyenne nationale en 2000), l’espérance de vie est plus courte de cinq ans. Si les carences extrêmes décrites en 1946 par Josué de Castro dans son célèbre ouvrage de 2001 sur la Géographie de la faim ont été en partie comblées, la sécurité alimentaire n’est toujours pas assurée dans le Nordeste. En 2004, sur 3,4 millions de personnes en situation de sous-alimentation grave au Brésil, 1,6 million résidaient dans cette région, soit 12,4% de sa population, contre 10,9% dans le Nord et 3,5% dans le Sud. (L’ensemble de ces chiffres est consultable sur www.ibge.com.br).

Par ailleurs, dès le milieu du XIXe siècle, d’intenses migrations sud-nord se sont mises en place. Dans un premier temps, l’interdiction de la traite internationale des esclaves s’est traduite par des déplacements forcés de main-d’œuvre servile vers le sud et l’abolition de l’esclavage en 1888 par une migration de travailleurs libres, des plantations de canne du Nordeste vers celles de café dans le Sudeste. A une époque plus récente, des travailleurs pauvres ont quitté en plusieurs vagues les zones rurales semi-arides pour les grandes métropoles du sud. Depuis les années 1960, les habitants du Sertão ont migré de façon continue, sous le poids des sécheresses et d’un dénuement extrême, vers les grandes villes situées sur les côtes mais aussi vers les villes du Sudeste, Rio de Janeiro et São Paulo. Le plus célèbre d'entre eux est bien sûr l'ancien président (2003-2010) Lula, qui en décembre 1952  a quitté en camion avec sa famille son village natal de Caetés, situé à une vingtaine de kilomètres de Garanhuns, dans l’intérieur du Pernambouc, pour São Paulo (Dutilleux 2005). Si les migrations ont chuté au début des années 2000, le Nordeste reste la région où les départs sont les plus nombreux (729 000 en 2009 pour 934 000 en 2004, selon l’IBGE). Ils se font majoritairement en direction du Sudeste.

De fortes inégalités intrarégionales

Au sein de la région elle-même, la répartition de la richesse est inégale, non seulement d’un Etat à l’autre, mais aussi au sein de chaque Etat. En 1995, l’Etat du Maranhão présentait le taux de pauvreté extrême le plus élevé du pays (53,1%), bien au-dessus du taux moyen du Nordeste (41%). En 2008, un autre Etat du Nordeste, l’Alagoas, présentait le taux de pauvreté extrême le plus élevé de la Fédération (32,3%), suivi du Maranhão (27,2%) et du Piauí (26,1%), pour une moyenne régionale de 24,9% (IPEA 2010).

De fortes oppositions démographiques, sociales et économiques se dessinent entre, d’une part, la zone côtière et l’intérieur, et d’autre part, les capitales et le reste des territoires des Etats. Par exemple, dans le Pernambouc, l'agglomération de Recife, Olinda et Jaboatão dos Guararapês abrite plus de 3,5 millions d’habitants, et a développé des activités très diverses. Elle accueille à la fois une économie industrielle, de services et des commerces, notamment le port de Suape, de grands marchés urbains, les sièges d’administrations publiques régionales, une vie culturelle locale intense, plusieurs universités d’envergure nationale comme l’université fédérale du Pernambouc et l’université catholique. Recife comme les autres capitales régionales du Nordeste est une des villes où les inégalités dans la répartition des revenus sont les plus importantes du pays. Selon l’Atlas du développement humain de Recife, « le Nordeste est la région qui abrite les capitales les plus inégalitaires du Brésil. (…) Quatre d’entre elles étaient les plus inégalitaires du pays : Recife, Macéio, Salvador et Fortaleza ». A Recife, 55,07% de la richesse étaient détenus en 2005 par les 10% les plus riches de la population, tandis que 20% de la population totale se partageaient 1,43% de la richesse (PNUD 2005). De l’Etat du Sergipe à celui du Rio Grande do Norte, la zone côtière, où se trouvait autrefois la forêt atlantique, vit du tourisme balnéaire et de la monoculture de la canne à sucre, dans des conditions de très fortes inégalités sociales marquées par une structure foncière latifundiaire et des conditions de travail extrêmement difficiles pour une population rurale souvent indigente. Les espaces intérieurs de ces Etats présentent de nombreux contrastes par rapport à la côte. En direction de l’intérieur des terres, après la zone de transition de l’Agreste, le Sertão semi-aride s’étend sur des centaines de kilomètres vers l’ouest. Ces régions, où les grandes propriétés côtoient une agriculture familiale de survie sur des parcelles réduites à quelques hectares, surnommées le polygone de la marijuana sont depuis les années 1990 le théâtre de violences récurrentes.