Le Nordeste dans les configurations sociales du Brésil contemporain

Par Camille GOIRAND
Comment citer cet article
Camille GOIRAND, "Le Nordeste dans les configurations sociales du Brésil contemporain", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 26/05/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/le-nordeste-dans-les-configurations-sociales-du-bresil-contemporain

Le Nordeste et l’imaginaire national brésilien

Jusqu’en 1763, la première capitale portugaise du Brésil était installée à Salvador da Bahia. Cette ville, ainsi que le reste de la région Nordeste, a ainsi constitué à partir du XVIe siècle un des points d’arrivée importants des colons mais aussi de leurs esclaves venus d’Afrique australe. Dans l’imaginaire national brésilien, cette région occupe une place particulière, non seulement comme lieu de construction du pouvoir impérial, de l’Etat et d’une économie agraire exportatrice mais aussi comme espace de contestation et de résistances, depuis les esclaves marrons des quilombos du XVIIIe siècle jusqu’aux ligues agraires des années 1960, en passant par la figure de Lampião, ce bandit hors-la-loi devenu héros populaire depuis sa mort en 1938. La production artistique nationale est imprégnée de références à un Nordeste dont les spécificités culturelles sont aujourd’hui valorisées, en même temps que sont dénoncées l’injustice de ses inégalités sociales, voire l’archaïsme, des rapports de domination. Autour des carnavals de Salvador et de Olinda, des fêtes de la Saint-Jean dans le Pernambouc et la Paraíba, de la littérature de cordel, du mouvement afro de Salvador ou encore des styles musicaux et des danses comme le forró, le maracatu ou le frevo, les gouvernements locaux promeuvent l'identité culturelle propre au Nordeste, cherchant ainsi à rehausser le blason d’une région dont l’image, pour le reste du Brésil, se résume souvent à sa pauvreté.

Habituellement, le Nordeste est abordé tout d’abord par les différentes dimensions de sa marginalité. En premier lieu, les douze Etats fédérés qui composent cette région présentent les indicateurs de pauvreté les plus alarmants du pays et leurs faibles niveaux de développement les situent hors des espaces les plus dynamiques de l’économie brésilienne, loin de l’axe Rio-São Paulo, et à l’écart des nœuds échanges qui relient le pays à l’extérieur. En second lieu, des années 1930 jusqu’à aujourd’hui, tandis qu’une économie moderne, industrielle puis de services se développait autour de São-Paulo, le Nordeste a toujours dépendu des politiques d’aide menées par l’Etat via l’aménagement du territoire et les programmes de lutte contre la pauvreté. En dernier lieu, la construction du système politique fédéral a reposé sur la domination des Etats du Sud et du Sudeste du pays, notamment durant la période la première République (Ferreira 1994). Si les oligarchies nordestines ont bien produit des responsables politiques nationaux d’envergure, notamment depuis le passage à la démocratie en 1985 avec les présidents Sarney et Collor, elles restent ancrées dans leurs territoires et dans des logiques locales tandis que le personnel politique est majoritairement issu d’autres régions.

Pour autant, il va de soi que l'on ne peut réduire le Nordeste à ses taux de pauvreté, ses oligarchies, son folklore et, au final, à une supposée marginalité. Penser le Nordeste comme une périphérie, tant sociale qu’économique et politique, c’est se limiter à l’aborder à partir de ses carences et des insuffisances de son développement. Cette région ne se caractérise pas seulement par une forte incidence de la pauvreté, par de faibles taux de développement humain ou encore par de fortes et persistantes inégalités sociales et spatiales dans la répartition des richesses. Ces différents traits ne dessinent pas l'identité et la culture spécifiques de cette région pauvre, mais constituent plutôt des facteurs de positionnement du Nordeste dans les configurations des rapports de pouvoir au niveau national. Loin du déterminisme environnemental et social qui associe les maux du Nordeste, voire son « retard », à l’aridité de ses sols et aux sécheresses qu'il a subies, seront plutôt interrogés ici les enjeux politiques associés à la région ou encore la façon dont cette dernière s’insère dans les équilibres économiques nationaux (l'intensité des circulations humaines ou la construction de l’imaginaire national de la migration des pauvres par exemple). Dans une tentative pour dépasser l’idée d’une marginalité du Nordeste qui tirerait sa source de la structure des inégalités régionales, le regard sera porté sur les processus de construction historique de ce positionnement ainsi que sur les caractéristiques les plus saillantes des rapports de domination observables dans la région : dans quelle mesure les inégalités de la distribution - nationale et locale - des richesses et du pouvoir dessinent-elles des spécificités pour le Nordeste ? Comment s’inscrivent-elles dans des configurations plus larges et multidimensionnelles et marquées par des transformations récentes ?