Le Nordeste dans les configurations sociales du Brésil contemporain

Par Camille GOIRAND
Comment citer cet article
Camille GOIRAND, "Le Nordeste dans les configurations sociales du Brésil contemporain", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 21/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part2/le-nordeste-dans-les-configurations-sociales-du-bresil-contemporain

Oligarchies conservatrices et contestation

Jusqu’aux années 1990, le pouvoir a principalement été exercé par des formations politiques conservatrices de centre-droit ou de droite comme le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB ), le Parti démocrate-social (PDS) ou le Parti du front libéral (PFL), le plus souvent alliées, dans les différents Etats du Nordeste. Lors des élections à la Constituante de 1986, la gauche du Parti des travailleurs (PT) et du Parti communiste (PCdoB) n’a remporté aucun siège de député dans le Nordeste ; il a fallu attendre le début des années 2000 pour que ces formations obtiennent une représentation significative dans cette région. Jusqu’à aujourd’hui, quelques personnalités de gauche ont réussi à conquérir des mandats exécutifs dans le Nordeste, comme João Paulo Lima e Silva à la Mairie de Recife en 2000, Luizianne Lins à la mairie de Fortaleza en 2004 ou encore Jacques Wagner au gouvernement de l’Etat de Bahia en 2007. En revanche, les partis de gauche peinent à obtenir des majorités législatives au niveau local. Les formations conservatrices, appuyées par les vieilles familles, continuent de dominer la compétition politique locale.

Dans le Pernambouc, l’histoire des mobilisations sociales est particulièrement riche et ancienne. Les oligarchies terriennes dominent dans l'Etat. Tout en s’insérant dans les dynamiques nationales, le contexte historique et politique local présente quelques spécificités par rapport aux Etats du Sud mais aussi  des autres Etats du Nordeste. En effet, de puissantes mobilisations de gauche s’y sont déroulées dans les années 1960, autour d’un syndicalisme paysan proche de la gauche communiste et des ligues agraires soutenues par l’avocat Francisco Julião. A partir de la fin des années 1970, la résistance rurale s'est mise en place sous l’influence de l’évêque de Olinda, Dom Helder Camara, et de différentes organisations soutenues par l’Eglise catholique progressiste. Avant et après le régime militaire, le Pernambouc a été gouverné à trois reprises par Miguel Arrães, figure emblématique du populisme de gauche au Brésil. D’abord maire de Recife en 1959, puis gouverneur du Pernambouc à partir de 1962, Miguel Arrães a été un des rares dirigeants élus, avec Leonel Brizola dans l’Etat du Rio Grande do Sul, à s’élever contre le coup d’Etat de 1964. Il l'a payé d'un exil forcé jusqu’en 1979. A son retour dans le Pernambouc, Miguel Arrães a constitué un front de gauche qui lui a permis d’être élu, d’abord député fédéral en 1982 puis gouverneur en 1986, à une période de forte mobilisation syndicale dans les secteurs de la banque, de la métallurgie et de l’énergie électrique. En 1994, une coalition de gauche a de nouveau porté Miguel Arrães au gouvernement de l’Etat. Malgré une histoire riche en mobilisations contestataires, le Pernambouc, comme la plupart des Etats du Nordeste, n’a pas échappé à la domination des oligarchies locales incarnées par les familles (concurrentes) Magalhães et Arrães. Le poids politique de cette dernière dépasse encore aujourd’hui la seule figure de Miguel Arrães, puisque son propre petit-fils, Eduardo Campos, a été élu gouverneur du Pernambouc en 2006, puis réélu en 2010. D’autres familles, dont les plus connues sont les Sarney dans l’Etat du Maranhão et les Magalhães dans l’Etat de Bahia, ont exercé une domination sans partage sur le système politique de leur Etat jusqu’aux années 2000, voire jusqu’à aujourd’hui dans le cas des Sarney.

L’évolution des résultats électoraux du Parti des travailleurs dans le Nordeste révèle la façon dont cette région s’est inscrite dans le processus de transition démocratique. Dans un premier temps, elle a servi de point d’appui aux forces conservatrices qui ont donné ses caractéristiques à la nouvelle République. Ensuite, le basculement massif de l’électorat du Nordeste vers le soutien aux candidats présidentiels du Parti des travailleurs a confirmé le poids décisif de cette région dans la compétition électorale nationale et le bacsulement des électeurs vers la gauche.

Malgré ses difficultés à obtenir le soutien de l’électorat rural dans le Nordeste, le Parti des travailleurs a conquis durablement plusieurs capitales de cette région : Recife et Aracaju en 2000 puis Fortaleza en 2004. Sur l’ensemble de la période 1990-2002, sa progression a été très inégale selon les régions du Brésil. Particulièrement forte dans la région Sud, où le parti est passé de 9 à 58 mairies en douze ans, ainsi que dans le Sudeste où il contrôlait également 58 mairies en 2002, elle a été beaucoup plus faible et lente dans le Nordeste où le Parti des travailleurs est passé de 8 à 22 mairies, une progression trois fois moins rapide que dans le Sud et encore plus faiblement dans le Nord et le Centre-Ouest (Kinzo, 2004) alors qu’en 1990 l’implantation électorale de la formation était équivalente dans les deux régions. A partir de 1990, la progression du Parti des travailleurs dans le Nordeste a été continue avant de s’accélérer dans les années 2000. Par exemple, le parti avait deux maires dans le Pernambouc en 1992, 5 en 1996, 9 en 2000 et 17 en 2004 (Nicolau, 2005).  Il a également cru de façon continue à Recife, restant très minoritaire dans les zones rurales de l’Etat.

En 2002, la formation s’est implantée progressivement dans l’ensemble du Brésil, puis, en 2006, s’est consolidée dans le Nordeste, ce qui a constitué une inversion géographique des zones de force de ce parti par rapport aux années précédentes qui s'est confirmée en 2010. En 2002 et 2006, le vote Lula a enregistré une très forte hausse au sein des catégories socioprofessionelles disposant des revenus et des niveaux de scolarisation les plus faibles. Dans les Etats du Nordeste en 2006, il a obtenu entre 60 % et 85 % des voix. Selon Wendy Hunter et Timothy Power, « en termes de région et de classe, cette élection a reposé sur la division entre ‘deux Brésil’ la plus claire depuis que Lula a perdu contre Fernando Collor de Melo en 1989 » mais avec une inversion dans la répartition sociale du vote entre 1989 et 2006. Aux élections de 2002 et 2006, on a assisté selon ces auteurs à « un puissant mouvement en direction de Lula dans les Etats dont l’IDH est le plus bas et un puissant mouvement contre le président dans les Etats les plus modernisés du point de vue socio-économique ». En 2006, Lula a ainsi obtenu ses meilleurs résultats « dans les Etats de tradition oligarchique et où la politique est le moins compétitive », complètent les auteurs (Hunter & Power, 2007).

Le Nordeste, objet des attentions de Brasília

Dans les configurations du pouvoir au Brésil, le Nordeste tient une place décisive, non seulement parce que la conquête de son électorat est indispensable à toute stratégie présidentielle, mais aussi du fait des enjeux économiques représentés par le contrôle de ses terres et de la production agricole et de la nécessité de limiter les migrations des pauvres vers le sud. Depuis le début du XXe siècle, le Nordeste a fait l’objet de politiques fédérales d’aménagement, dont l’ampleur n’a jamais suffi à colmater des brèches et à répondre aux urgences. Dans leur ensemble, elles ont principalement consisté dans la construction d’infrastructures, destinées notamment à lutter contre les sécheresses ou orientées vers la production d’énergie. Des années 1920 aux années 2000, la priorité a été donnée à la construction de  retenues pour assurer la fourniture d’eau aux petits agriculteurs, ainsi qu’à l’érection de grands barrages sur le fleuve São Francisco. Gérées par la CHESF depuis 1945, de nombreuses installations électriques coupent le vieux Chico depuis qu’un premier barrage a été inauguré à Paulo Afonso en 1913. Ces dernières années, les projets d’aménagement du fleuve se sont succédés, certains très polémiques comme celui lancé par le Président Lula. Ce projet d’amélioration du transport fluvial et d’irrigation, destiné à soutenir l’agriculture d’irrigation de la région de Petrolina-Juazeiro, a suscité de fortes résistances en raison de ses effets prévisibles sur les éco-systèmes locaux.

Les politiques d’aménagement de la région ont été marquées par la création en 1959 de la SUDENE (Superintendance pour le développement du Nordeste). Dirigée par Celso Furtado jusqu’au coup d’Etat de 1964, cette administration est chargée de la planification et de la coordination des politiques de développement dans la région. Après une période d’incertitudes entre 2000 et 2006 et son partiel démantèlement, la SUDENE a été recréée en 2007, sous l’autorité du ministère de l’Intégration nationale, avec pour mission de « promouvoir le développement incluant et durable » du Nordeste. Son siège où sont employés des milliers de fonctionnaires reste situé à Recife. (Voir www.sudene.gov.br)

Aujourd’hui, le pouvoir fédéral continue à mener des politiques de développement dans le Nordeste. Celles-ci sont de deux types différents: d’une part, l’aménagement du territoire et la construction d’infrastructures ; d’autre part, les politiques de lutte contre la pauvreté. Les premières se situent dans une pensée du développement qui donne la priorité à la stimulation de l’économie et de la production, tandis que les secondes reposent sur une approche sociale et individuelle des insuffisances du développement.

Dans la continuité des politiques fédérales engagées dès les années 1930 pour appuyer les investissements productifs, le Nordeste est le bénéficiaire prioritaire du PROMESO (Programme de développement intégré et durable des méso-régions). Ce programme fédéral, mené par le ministère de l’Intégration nationale depuis 1999, vise à promouvoir le développement durable de différentes régions, comme par exemple la Chapada do Araripe, zone rurale semi-aride située au point de rencontre des Etats du Pernambouc, du Piaui et du Ceará. (Bursztyn et al., 2010). A partir de 2002 le gouvernement Lula a défini le Nordeste comme priorité de la Politique d’accélération de la croissance (PAC), et la région semi-aride comme priorité des interventions de l’Etat fédéral. Celles-ci sont encadrées depuis 2007 par différents programmes d’intervention fédérale dans cette région, comme le Programme national de développement du Nordeste (PNDNE) et le Programme national de développement du Semi-aride (PNDSA). Si le ministère de l’Intégration nationale a fait des concessions aux principes de la durabilité et de la participation de la société civile, avec par exemple la mise en place d’un Forum du développement durable, il continue à donner la priorité réelle au développement économique de la région. A côté du projet de construction de la voie de chemin de fer Transnordestine, 1,6 milliard d’euros ont été alloués à l’aménagement du fleuve São Francisco à partir de 2007, avec pour objectif de favoriser le transport fluvial et les cultures irriguées, mais aussi les implantations industrielles et l’exploitation des hydrocarbures (Rocha, 2010).