La lutte contre la pauvreté, un enjeu international

Par Isabelle HILLENKAMP et Jean-Michel SERVET
Comment citer cet article
Isabelle HILLENKAMP et Jean-Michel SERVET, "La lutte contre la pauvreté, un enjeu international", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/la-lutte-contre-la-pauvrete-un-enjeu-international

Revenons sur les circonstances et les objectifs du discours de Harry S. Truman, président démocrate des Etats-Unis de 1945 à 1953. Le premier point de son discours d’investiture concernait un soutien à l’ONU, le point 2, la poursuite du plan Marshall et le point, 3 la création de l’OTAN comme organe commun de défense. Le point 4, qui a été préparé par un travail de lobbying de son équipe de campagne, apparaît alors comme le point original de la politique annoncée par le président élu à l’automne. Au cours de son discours, Harry S. Truman annonce, dans ce quatrième point, une assistance aux pays dits « pauvres » en étendant cette aide au-delà des pays d’Amérique latine. Une vaste campagne a été orchestrée avec les médias sur l’idée de « sous-développement ». Il s’agissait de convaincre les contribuables américains que le soutien à ces pays correspondait, non seulement à des raisons humanitaires (que l’esprit chrétien dominant des Américains pouvait accepter en partie), mais aussi aux intérêts bien compris des Etats-Unis si ceux-ci voulaient éviter l’expansion du communisme. Cette période est celle du démarrage de la guerre froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. Des partis communistes progressent de façon notoire aux Philippines, en Indochine, en Chine, aux Indes, au Brésil, au Soudan, etc. La solution coloniale à l’européenne paraît complètement inefficace pour faire face à cette situation. Selon les autorités américaines, elle fait le lit des idéologies marxistes justifiant leurs luttes révolutionnaires et les guérillas, non seulement par l’objectif final d’indépendance économique et politique fixé par ces dernières, mais aussi par un appui aux fractions les plus déshéritées des peuples, supposées constituer leur base sociale essentielle. Pour comprendre l’anticolonialisme nord-américain, il faut se rappeler que les Etats-Unis se pensent comme une ancienne colonie libérée par une lutte armée anti-britannique, même si ceci occulte l’occupation par ce pays des terres amérindiennes et d’une partie du territoire mexicain et leur annexion, tout comme l’intervention à Cuba, à Porto Rico et aux Philippines, aventures coloniales ayant pris pour prétexte une opposition à la puissance coloniale espagnole. Il s’agit désormais de construire un nouvel ordre mondial qui consolide le système capitaliste en liant des minorités autochtones privilégiées, sur lesquelles il est possible de s’appuyer, aux firmes multinationales, avec une action massive des organisations internationales, qui deviennent les piliers de la promotion de l’aide dont la cible directe et indirecte est la pauvreté endémique de ces pays.

En Europe, et en particulier en France et au Royaume-Uni, la question de l’aide va elle aussi apparaître après la période de reconstruction et la question de l’indépendance des colonies. Au Royaume-Uni, à l’automne 1950, le Plan de Colombo (The Colombo Plan for Co-operative Economic Development in South and South-East Asia) est mis en place pour répondre aux besoins des pays asiatiques nouvellement indépendants membres du Commonwealth. Pour la France, il s’agit principalement des indépendances de l’Indochine, de l’Afrique centrale (subsaharienne et du Nord) et de Madagascar. C’est aussi le cas de la Belgique et des Pays-Bas. On voit apparaître en français le terme « sous-développé » dans des milieux divers :
dans le rapport du professeur Gaston Leduc (1904-1979), Le sous-développement et ses limites, présenté en 1952 au Congrès des économistes de langue française (où il pose le problème de l’industrialisation des pays agricoles pauvres) et, dans un ouvrage de Michel Poniatowski (1922-2002), publié en 1953 sous le titre L’avenir des pays sous-développés, et dans lequel ce politique voit l’avenir avec optimisme par une étroite association avec les métropoles.

Le plus frappant aujourd’hui dans cette approche est que les pays sont considérés comme des blocs et que les inégalités entre riches et pauvres au sein même des pays sont pratiquement ignorées. Cette vision opposant pays « développés » et « sous-développés » s’accompagne d’une dénonciation des taux de natalité élevés comme explication du sous-développement et de la croissance démographique exponentielle des pays pauvres comme menace pour les pays riches. Des idées, qui, dans certains pays, se traduiront par des politiques anti-natalistes radicales.

En 1950, un groupe d’experts est nommé par le secrétaire général des Nations unies pour préciser les intentions de la Charte de l’ONU en matière de développement. Leur rapport est intitulé Measures for the Economic Development of Under-Developped Countries. Il suggère que les pays donateurs transfèrent aux pays en développement environ 10 milliards de dollars par an, soit environ 3 % du revenu national combiné de l’Europe occidentale, de l’Australie, des Etats-Unis et du Canada à l’époque. Les pays bénéficiaires doivent puiser une somme similaire dans leur épargne nationale. Il est calculé qu’un investissement annuel de 19 milliards de dollars environ (représentant près de 20 % des revenus nationaux de ces pays en 1949) devrait élever leur revenu national d’environ 2,5 % par an. Remarquons que les 3 % d’aide suggérés correspondent au pourcentage du PNB consacré pendant plusieurs années par les Etats-Unis au plan Marshall pour l’Europe (principalement sous forme de dons). Avant le plan Marshall, les Etats-Unis avaient eu l’expérience de l’aide extérieure aux Philippines, pays qu’ils avaient occupé de 1899, date de la défaite espagnole, jusqu’en 1935.

Dans les années 1950, le préjugé d’un effet nécessairement positif de l’aide au développement sur le revenu et le bien-être de ceux qui la reçoivent, est partagé même par ses adversaires les plus virulents. Nous n’en sommes pas alors à la critique de gauche de la dépendance et de ses effets aliénants. Pour donner une idée de l’état d’esprit et du vocabulaire d’un opposant à « l’aide au développement » dans la première décennie de formation des politiques d’aide au développement, relisons un article de Pierre Gaxotte (1895-1982) paru dans Le Figaro du 1er octobre 1956. Son auteur est alors éditorialiste de ce grand quotidien français conservateur ; il est membre de l’Académie française et est considéré à droite comme un grand intellectuel chrétien : « On nous dit qu’il faut aider les pays sous-développés, leur envoyer des capitaux, des livres et des hommes. Nous ne faisons que cela depuis un siècle. Nous y perdons notre argent et nos obligés deviennent aussitôt nos ennemis […] Laissons en repos les peuples arriérés. Ne troublons pas leur petite vie. Laissons-les évoluer à leur façon, tous seuls, sans déranger leur manière de penser et de sentir par les apports d’une civilisation qui leur est étrangère, d’une technique qu’ils n’ont pas inventée et d’une science qu’ils n’ont point faite. Je dis des énormités ? C’est bien possible. Mais l’histoire est pleine d’énormités. Quand j’allais à l’école primaire, on me faisait verser un sou par semaine pour sauver les petits Chinois que leurs parents, faute de nourriture, donnaient, dit-on, en pâture aux cochons. Ai-je sauvé des petits Chinois ? J’espère que non, car ayant grandi, les petits Chinois sont venus à Dien Bien Phu et ont tué des milliers de Français. »

Loin de mettre en doute la relation positive qui pourrait idéalement exister entre le développement d’un côté et l’aide de l’autre, l’outrance de cet ancien admirateur respecté de Charles Maurras et du Maréchal Pétain la conforte. L’aide est supposée, à des degrés variables, avoir un effet pouvant enclencher ou soutenir le développement, autrement dit la lutte contre la pauvreté. Celle-ci donnerait des forces à ceux que Pierre Gaxotte considère comme étant par nature des ennemis... encore en retard et que les puissances en cours de dépossession de leur héritage colonial ont tout intérêt selon lui à laisser dans cet état d’arriération supposée.

Le rapport Measures for the Economic Development of Under-Developped Countries de l’ONU initie en 1950 la publication d’une longue série de travaux qui quantifient les besoins,  indiquent le montant global nécessaire de l’aide et l’effort parallèle des pays bénéficiaires et analysent les conditions structurelles préalables au développement. Dix ans plus tard, John F. Kennedy encourage le lancement aux Nations unies de la première Décennie du développement. C’est un beau programme visant à satisfaire les besoins essentiels des populations. Notons que le contexte est comparable à celui de 1948 pour ce qui est de la perception d’un péril communiste. En l’occurrence, l’Amérique latine est pensée comme menacée par ce danger depuis la victoire de la révolution cubaine (1959). L’Alliance pour le progrès créée en 1961 par les États-Unis apporte 20 milliards de dollars d’aide à l’Amérique latine sous condition de réformes agraires et fiscales qui, sauf au Chili, resteront lettre morte. Le terme développement s'installe alors au coeur du discours des organisations des Nations unies, tout comme les pratiques d’aide aux pays désormais appelés PVD ou en voie de développement. Annonce est faite que cette aide prouvera rapidement son efficacité, ce qui permettra de l'arrêter plus tard...

Avec la fin de la colonisation, les milieux conservateurs sont pour un repli « cartiériste », du nom de Raymond Cartier (1904-1975), éditorialiste de l’hebdomadaire français Paris Match qui en mars 1964 a consacré plusieurs articles à pourfendre l’aide aux pays en développement, notamment celle des Etats africains. Deux gaullistes se sont aussi rendu célèbres par une illustration verbale du cartiérisme : Raymond Triboulet (1906-2006) avec son « La Bretagne plutôt que le Dahomey » et Jean Charbonnel (né en 1927), qui fut secrétaire d’État aux Affaires étrangères chargé de la Coopération de 1966 à 1967, avec « La Corrèze avant le Zambèze ». Il serait donc faux d’imaginer que ce type d’idées existaient seulement parmi les militants et les électeurs d’extrême droite. Les milieux dits progressistes sont en faveur de la coopération, coopération qui sera ensuite critiquée par ceux qui voient dans cette aide extérieure une forme de re-colonisation par la mise en dépendance et l'orientation politique du mode de développement. Cette dernière critique n’induit pas l’idée d’une inefficacité de l’aide. Sont rejetés l’objectif poursuivi et la perte d’indépendance que celle-ci induirait. Certains critiques, de gauche ou de droite, affirment que l’aide n’est pas dirigée vers les pays qui en ont le plus besoin en termes de développement (mais distribuée selon des critères contestables), que les effets de l’aide sont généralement très limités pour un coût considérable, que d’autres moyens seraient plus utiles (la libération du commerce, des prêts à taux commerciaux respectant l’efficacité supposée du marché ou des investissements directs par exemple), que la limitation de la fuite des capitaux vers les pays riches ou l’arrêt de dépenses inutiles seraient plus appropriées.