La lutte contre la pauvreté, un enjeu international

Par Isabelle HILLENKAMP et Jean-Michel SERVET
Comment citer cet article
Isabelle HILLENKAMP et Jean-Michel SERVET, "La lutte contre la pauvreté, un enjeu international", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part1/la-lutte-contre-la-pauvrete-un-enjeu-international

Le lien entre aide et développement a été ensuite réaffirmé dans les grands rapports concluant et initiant les décennies des politiques du développement (Rapports Pearson en 1969, Brandt en 1980, etc.). Il n’est pas une de ces grandes commissions, ayant mobilisé des dizaines d’experts réputés, qui ne rappelle sous une forme ou sous une autre la nécessité de l’aide pour lutter contre la pauvreté, ses causes, ses séquelles et ses effets, le besoin de l’accroître immédiatement et de la rendre plus efficace, ce qui présuppose que, par nature, l'aide pourrait produire ses effets positifs attendus.

En 1960, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une motion demandant aux pays dits riches de consacrer 1 % de leur revenu national à l’aide au développement, proposition que l’on retrouve lors de la Première Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) de 1964, à travers diverses positions des Églises (notamment catholique) ainsi que dans de nombreuses conférences ultérieures, au point que compte tenu de la distance entre souhaite et réalité, cette initiative puisse être qualifiée de vœu pieu. Il est significatif de l’état actuel des sociétés humaines que l’aide au développement ne soit pas devenue une sorte d’« impôt mondial de solidarité » pour lutter contre la pauvreté. Mais ceci supposerait le passage de relations internationales interétatiques à un ordre mondial supranational fondé sur des mécanismes de subsidiarité. Avec plus ou moins de réticences, les pays à haut niveau de vie approuvent l'idée mais en général n’acceptent aucun calendrier contraignant pour atteindre les objectifs fixés de l’aide.

Avec la floraison de ces rapports des institutions spécialisées et subsidiaires de l’ONU, les pratiques d’aide par des pays qui ne sont pas ou plus d’anciennes puissances coloniales (tels les Etats nordiques, l’Allemagne et le Japon), l'aide va acquérir une dimension plus ou moins universelle et adopter une langue unique pour mesurer le sacrifice du donateur et l’avantage supposé du bénéficiaire : les pourcentages du produit national brut ou du revenu national, grandeurs macroéconomiques nées du développement des comptabilités nationales encouragé par les Nations unies.

Il est impressionnant de relire aujourd’hui ces rapports dont, statistiques mises à part, les trémolos sur la pauvreté - la nécessité trop souvent opportuniste de la combattre, l’ampleur des moyens à mobiliser et leur faiblesse par rapport à des dépenses dont certaines sont en outre jugées futiles - sont toujours présents. Les techniques d’intervention peuvent évoluer les croyances perdurent comme les promesses qui n’engagent que ceux qui les reçoivent et auxquelles on fait semblant de croire.

En 1969, le rapport Pearson a été publié sous le titre Partners in Development, Report of the Commission on International Development, traduit en français par Vers une action commune pour le développement du tiers-monde (Paris, Denoël). Sa rédaction visant à savoir où en est le développement ? a été confiée par le président de la Banque mondiale, Robert S. Mc Namara, à un ancien Premier ministre canadien Lester Pearson (1897-1972). Il constate les échecs et insuffisances des vingt années précédentes sans proposer de changements fondamentaux. Il met l’accent sur l’intégration croissante de ces pays dans le marché mondial par l’essor de leurs exportations. Il suggère que l’objectif de transfert de 1 % de la richesse produite par les pays dits riches vers les pays supposés pauvres soit atteint avant 1975 et que, avant 1980, au moins 70 % de cette aide soit composée d’aides publiques. Et la deuxième Décennie pour le développement s’achève en 1980 sur les mêmes insuffisances de mieux en mieux reconnues et mesurées.

La troisième décennie, celles des années 1980, est ouverte pas le Rapport de l’ancien chandelier allemand Willy Brandt, North-South. A programme for survival, traduit en français sous le titre Nord-Sud: un programme de survie. Il correspond à une prise de conscience de l’extrême diversité des Suds et de la forte interdépendance des économies à l’échelle de la planète (qu’il s’agisse de la fourniture de matières premières, de produits manufacturés, de questions monétaires et de financement, ce que la crise de 1973 a amplement illustré). L’instigateur de l’Ostpolitik souligne ainsi les interdépendances Nord-Sud, en plus de celles entre Est et Ouest, bref, une prise de conscience qui s’amorçait, depuis au moins une décennie mais qui, avec le rapport Brandt, pénètre sans doute des milieux plus conservateurs.

Des critiques vis-à-vis de la nature de l’aide et de son effet présumé sur le développement sont en effet formulées par les pays  dits non alignés dès la conférence de Bandoeng en 1955, puis par le Groupe des 77 fondé en 1964 dans le cadre de la CNUCED et d’où sera lancé le slogan Trade, not aid. Ces critiques montent en puissance avec la création de l’OPEP en 1960, puis avec la crise de 1973. Elles culminent avec Déclaration relative à l’instauration d’un nouvel ordre économique international (NOEI) lors de l’Assemblée générale de l’ONU du 1er mai 1974. Les pays du tiers-monde revendiquent leur souveraineté sur les ressources naturelles, mais aussi une aide financière puissante devant leur permettre de modifier leur place dans la division internationale du travail. A l’occasion de la septième session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies de septembre 1975 est présenté un autre rapport, indépendant, de la Fondation Dag Hammarskjöld, intitulé Que faire ? Un autre développement, qui prône un développement fondé sur la self-reliance, ainsi que la réforme du système des Nations unies. Pour les pays industrialisés en revanche, le NOEI doit avant tout garantir la stabilité des prix des matières premières, en échange de quoi ils pourront consentir à une accélération du transfert de connaissances technologiques et à un certain accroissement de l’aide publique et privée au développement.