Phénomène diasporique, transnationalisme, lieux et territoires

Par Michel Bruneau
Comment citer cet article
Michel Bruneau, "Phénomène diasporique, transnationalisme, lieux et territoires", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 04/06/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part4/phenomene-diasporique-transnationalisme-lieux-et-territoires

La notion de communauté transnationale renvoie à « des communautés composées d'individus ou de groupes établis au sein de différentes sociétés nationales, qui agissent à partir de références (territoriales, religieuses, linguistiques) et d’intérêts communs et qui s'appuient sur des réseaux transnationaux pour renforcer leur solidarité par-delà les frontières nationales » (Kastoryano, 2000 : 353). Elles apparaissent postérieurement à la formation de l’État-nation. Ce phénomène est présenté comme post-colonial et post-national parce qu'il résulte de l'émigration à partir d'États-nations territorialisés, qu'ils soient centralisés comme la Turquie ou fédéraux comme le Mexique. Il remet en cause les rapports entre territoire et État-nation, le concept même de citoyenneté et le principe de l'allégeance unique exigée des membres d'une même communauté politique. On se trouve en présence d'un nouvel espace de socialisation fondé sur des réseaux transnationaux qui relient pays d'origine et pays de résidence qui favorise la participation des immigrés à la vie des deux espaces nationaux. La communauté transnationale se structure par une action politique dans les deux pays. Elle fait circuler les idées, les comportements, les identités et autres éléments du capital social. Elle construit une identité qui lui est propre. « Le transnationalisme fait du pays d'origine un pôle d'identité, du pays de résidence une source de droits et du nouvel espace transnational un espace d'action politique associant ces deux pays et parfois d'autres encore » (R. Kastoryano, 2000 : 358). La dimension associative et organisationnelle en réseaux est fondamentale.

Les rapports de parenté sont à la base de toutes les autres relations sociales et économiques transnationales. Ainsi, les familles philippines et antillaises des États-Unis forment des réseaux familiaux transnationaux avec leur pays d’origine dont les noyaux sont féminins (elder daughters). Elles utilisent la plus grande facilité qu’ont les femmes pour obtenir des visas d’immigrants en tant qu’infirmières, domestiques ou enseignantes. Ces structures de parenté permettent une mobilisation plus souple des ressources humaines et économiques en dehors de toute régulation ou intervention étatique. Elles facilitent l’acquisition de travailleurs fidèles, fiables et bon marché, en même temps que la constitution d’une base familiale sécurisante dans le pays d’origine à partir de laquelle peuvent être mises en œuvre des stratégies de repli ou d’ascension sociale dans la société d’origine. Ces stratégies familiales passent d’une génération à l’autre. Elles permettent de faire fonctionner petites ou grandes entreprises et facilitent la circulation des capitaux. La vie associative apporte aux migrants une reconnaissance sociale et parfois politique aussi bien dans le pays d’installation que dans le pays d’origine. Par exemple, les enfants instruits des élites provinciales philippines développent toutes sortes d’activités transnationales pour maintenir et améliorer le statut de leur famille à la fois aux États-Unis et dans leur ville d’origine. Les associations de migrants exercent une influence politique aussi bien dans la société d’accueil que dans celle d’origine.

Les migrants construisent et maintiennent de multiples rapports sociaux entre leur société d'origine et celles de leur installation par-delà les frontières et leur situation ne peut être pleinement définie que dans le champ social formé entre leur pays d'origine et celui de leur installation. Dans cette optique, les citoyens d'un État-nation vivent dispersés à l'intérieur des frontières de divers autres États, mais lui appartiennent toujours socialement, politiquement, culturellement et souvent économiquement. Ces rapports se situent dans un espace associant des États centraux, capitalistiquement hégémoniques, et des États périphériques dominés. Les réseaux en toile d'araignée relient ces transmigrants dans le champ d'une construction de domination hégémonique entre ces divers États. L'identité des différents groupes sociaux doit être reconsidérée, dans la mesure où ils ne sont plus territorialisés ni inclus dans des espaces clairement délimités par des frontières, espaces non culturellement homogènes. Dans ce cas, les concepts de nation et de groupe ethnique ne se réfèrent plus à des entités stables, clairement délimitées. Les identités se définissent de plus en plus en opposition à des pouvoirs dominants et leurs frontières ne sont pas strictement définies. Elles se configurent en fonction de catégories hégémoniques, telles que la race ou l'ethnicité, et sont profondément impliquées dans les processus de constitution des États-nations. Nous devons donc nous situer dans une perspective de dépassement des catégories nationales et ethniques dominantes puisque ces populations migrantes ont commencé à bâtir des États-nations déterritorialisés, ce qui suppose une construction sociale différente de celle d'une diaspora.