Phénomène diasporique, transnationalisme, lieux et territoires

Par Michel Bruneau
Comment citer cet article
Michel Bruneau, "Phénomène diasporique, transnationalisme, lieux et territoires", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 05/06/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part4/phenomene-diasporique-transnationalisme-lieux-et-territoires

Ce modèle hybride a été défini par Stuart Hall et Gilroy à partir de la diaspora noire des Amériques, en relation avec les approches post-modernes. Ces auteurs anglo-saxons se réfèrent à la philosophie de Deleuze et Guattari, à l’image du rhizome opposée à celle de la racine, c’est-à-dire à un monde de la dissémination et du métissage par opposition à un monde de la filiation et de l’héritage. Il n’existe pas de noyau dur identitaire ni de continuité ou de tradition comme dans le modèle communautaire mais des formations variables, en rupture, obéissant à une logique du métissage. Cette diaspora hybride s'organise autour d'un pôle racial et culturel dans lequel s'articulent plusieurs définitions de l'identité. Centrée sur la notion de négritude, l'originalité de cette diaspora tient d'abord dans le fait qu'elle n'a pas de filiation directe avec la ou les sociétés et le ou les territoires d'origine. Elle se singularise par l'ampleur continentale et la diversité de son (ou ses) territoire(s) d'origine : les côtes de l'Afrique occidentale et centrale comme point de départ de l'exode mais également l'arrière-pays continental très vaste et très difficile à définir, allant jusqu'à l'Éthiopie et le Soudan, voire l'Égypte.

La diaspora noire se définit en premier lieu par la pigmentation de la peau de sa population et pas uniquement par une culture, dont la définition et l'origine sont l'objet de débats et d'interprétations diverses. L'indétermination est importante à ce niveau en raison du vécu traumatique dans lequel s'est formée cette diaspora : la traite et l'esclavage des sociétés de plantation. Ces deux phénomènes fondateurs de la diaspora noire ont nivelé et brouillé les identités et cultures d'origine jusqu'à les faire partiellement disparaître de la conscience des populations concernées. Celles-ci se définissent davantage par leur condition sociale et leur « race », élément de visibilité dans leurs sociétés d'installation, que par leur identité et culture d'origine, et encore moins par leur nation, dont elles n'ont que peu (ou aucune) conscience.

Ce modèle de la diaspora hybride pourrait être appliqué aux Tsiganes. Comme les Noirs des Amériques, ceux-ci n’ont pas de territoire d’origine bien défini ou d’État-nation auxquels se référer. N’ayant conservé aucune mémoire du territoire d’où ils sont venus ni de l'éventuelle catastrophe qui a provoqué leur migration, la plupart des noms qu’ils se donnent ou qu’on leur donne se réfèrent aux régions où ils ont le plus longtemps séjourné : Gitans (la Petite Égypte dans le Péloponnèse), Rom en Europe centrale…

La comparaison avec la diaspora noire s’impose à travers la notion d’une communauté a-centrée, non unifiée par la transmission d’une tradition ou par une organisation politique mais caractérisée par la démultiplication non hiérarchisée de segments communautaires. La discrimination raciale et une tendance très forte à la ghettoïsation leur sont également communes, de même qu’une grande difficulté à s’extraire de la condition de prolétariat ou même de sous-prolétariat. L’absence de l’héritage culturel, qui valorise l’éducation si caractéristique des diasporas classiques, et la ségrégation socioculturelle n’ont pas permis leur entrée dans les classes moyennes. L’élite reste encore minoritaire.

Une diaspora est donc une construction communautaire et identitaire particulière, issue de plusieurs phases de dispersion ou de différents types de migrations et de la combinaison de plusieurs identités, liées aux différents pays d’accueil et au pays d’origine. Elle ne peut, en effet, être appréhendée comme un groupe ethnique ou ethno-national unique mais doit être vue comme une composition, variable selon la localisation de ses communautés, de plusieurs de ses éléments. L’approche comparative permet le mieux de saisir le phénomène diasporique.

Aux espaces des diasporas anciennes, on peut comparer ceux beaucoup plus récents de populations qui se sont dispersées à partir d'un État-nation et ont constitué un espace transnational à partir d'un champ migratoire. Ce type de phénomène s'est beaucoup développé dans la seconde moitié du XXe et se poursuit au XXIe siècle, en particulier à partir de pays moins développés qui envoient des migrants vers des pays économiquement plus avancés. On voit aujourd'hui apparaître de nouvelles formes de territorialités transnationales qui obéissent à d'autres logiques que celles des diasporas. Le terme de « communauté transnationale » est parfois utilisé en lieu et place de celui de diaspora.