Phénomène diasporique, transnationalisme, lieux et territoires

Par Michel Bruneau
Comment citer cet article
Michel Bruneau, "Phénomène diasporique, transnationalisme, lieux et territoires", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 04/06/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part4/phenomene-diasporique-transnationalisme-lieux-et-territoires

Les migrants internationaux entretiennent des liens avec au moins deux types de lieux ou de territoires : ceux de leur origine, ou plus précisément, ceux d’où ils sont partis, et ceux de leur installation ou de leur transit. Entre ces différents lieux existe un espace, de part et d’autre des frontières, qu’on peut nommer transnational. Ces mêmes migrants internationaux se réfèrent à différents types de territoires correspondant ou non à des États-nations. Le premier d’entre eux est tout naturellement l’État-nation dans lequel ils sont installés, où ils vivent. L’autre est celui d’où ils viennent, s’il existe, à moins que ce territoire d’origine soit sans État ou situé à l’intérieur d’un État-nation ou encore une ville ou un village. Outre la dimension spatiale intervient la dimension temporelle, essentielle, qu’elle soit ou non liée à la circulation du migrant entre ces divers lieux et territoires. Lorsqu’on analyse la territorialité des migrants internationaux, il est intéressant de voir quels types de rapports ou de liens ils entretiennent avec ces lieux ou ces territoires dans l’espace et dans le temps. Ces rapports sont divers : économiques, politiques, identitaires, religieux… Ils passent le plus souvent par des symboles, par une iconographie.

Les dispersions de migrants plus ou moins récents et issus de peuples divers dans un espace transnational se déclinent différemment selon l’origine, la cause de la dispersion et sa durée. On peut les regrouper en deux grandes catégories : les diasporas et les communautés transnationales, après une approche statistique et cartographique du phénomène migratoire et diasporique à l’échelle mondiale.

Approche démographique et cartographique

Une analyse de la carte des émigrants de longue durée (séjournant depuis au moins un an dans un pays autre que celui de leur résidence habituelle) par pays d’origine en 2006 permet de situer les phénomènes étudiés. La part des émigrants dans la population totale est égale ou dépasse 25% de la population totale dans les très petits pays insulaires ou continentaux, dans les zones de contact entre continents et civilisations qui sont aussi des zones de conflit et/ou de crise : l'arc allant de l’Estonie à l’Ukraine, les Balkans, le Caucase, Palestine-Israël-Liban, l’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizie, Tadjikistan), l’Amérique centrale-Caraïbe. Les effectifs d’émigrants les plus importants viennent des pays les plus peuplés d’Asie (Chine, Inde Bangladesh, Philippines) et de Russie, mais aussi du nord de l’Afrique (Égypte, Maroc, Algérie) et d’Europe (Allemagne, Pologne, Royaume-Uni, Italie). Mais la part de ces émigrants dans la population totale de ces pays n’y dépasse jamais 10%. D'importants effectifs (plus de 5 millions) sont aussi originaires de quelques grands pays de contact (principalement Mexique, Turquie et Ukraine). L’Afrique subsaharienne, les grands pays d’Amérique (Canada, États-Unis, Brésil, Argentine), les pays scandinaves, l’Australie fournissent peu d’émigrants de longue durée soit parce que leur niveau de développement encore faible ne favorise pas la mobilité (Afrique), soit parce que ce sont des pays riches et/ou en forte croissance économique. Deux pays européens de tradition migratoire ancienne, l’Irlande et le Portugal, se distinguent avec plus de 10% ou 25% d’émigrants.

Un échantillon de quinze pays a été choisi pour étudier les phénomènes de diasporas et de communautés transnationales en fonction des données disponibles et de leur représentativité. L’analyse statistique et cartographique n’est, en effet, pas suffisante pour étudier et comprendre ces phénomènes de transnationalisme. La comparaison entre les statistiques des émigrants de longue durée et les estimations des effectifs de diasporas montre que ces deux phénomènes ne sont pas nécessairement corrélés. Les premiers se situent dans un temps relativement court (quelques décennies) alors que les secondes relèvent d’une longue durée (plusieurs décennies, plusieurs siècles, voire des millénaires). On constate par ailleurs que trois pays (Mexique, Bolivie, Cambodge) ne revendiquent ou ne mentionnent pas l’existence d’une diaspora. Les quatre pays (ou territoire) de l’échantillon (Arménie, Palestine, Liban, Grèce) dont la diaspora représente plus de 30% de la population du pays d’origine sont de petits Etats (ou territoires) ayant subi, au cours de leur histoire, un ou des désastres ayant provoqué des départs forcés. Ils possèdent également une longue tradition de commerce international (diaspora marchande). Les pays dont les effectifs d’émigrants et de membres de la diaspora sont proches (Maroc, Vietnam) sont des Etats d’émigration récente ou de la seconde moitié du XXe siècle. Leur diaspora est en voie de formation. La diaspora des Etats plus peuplés (plus de 60 millions d’habitants) tels que la Chine, l’Inde, le Mexique, les Philippines et la Turquie n’est souvent pas beaucoup plus nombreuse que l’effectif de leurs émigrants et ne dépasse pas 10% de leur population. Cette brève analyse montre qu’il n’est pas possible de fonder une définition des notions de diaspora et de communauté transnationale uniquement sur des critères statistiques ou cartographiques et qu’il est nécessaire de faire appel à d’autres critères de nature historique, sociologique ou politique.

La diaspora classique communautaire

Le terme de diaspora vient du verbe grec speirein (semer) ou plus précisément du verbe composé diaspeirein (disséminer) et indique la dispersion d'une population. Il a été emprunté au vocabulaire religieux des Juifs hellénophones d'Égypte dans le texte de la Bible de Septante (traduction en grec de textes écrits en hébreu et en araméen) à propos des communautés juives situées hors d'Egypte. Son extension à d'autres cas que celui des Juifs est récente ; elle n'est véritablement attestée qu'en 1968 et le terme est entré dans les dictionnaires dans les années 1980.

Pour que le concept de diaspora ait un sens précis et heuristique fécond, il ne faut pas l'appliquer à toute forme de dispersion, provisoire, instable ou précaire. Toute diaspora résulte d'une migration, volontaire ou non, mais toute minorité ethnique n'appartient pas nécessairement à une diaspora. Ce n'est pas le cas des minorités ethniques vivant sur leur territoire d'origine comme les minorités irrédentistes (Hongrois de Slovaquie ou de Roumanie, Grecs d'Epire du Nord ou de Constantinople) qui relèvent du « toujours ici » et non pas de l'« issu d'ailleurs » propre aux migrants. Toute forme d'exode ou d'exil ne conduit pas obligatoirement à la constitution d'une diaspora, en tout cas pas immédiatement. La migration économique ne crée pas nécessairement une diaspora. Il faut qu’avec le temps se maintienne un sentiment d’appartenance, une identité par une décision consciente, voire en vertu d’un certain acharnement.

Dans son sens originel de la diaspora juive après la première ou la deuxième destruction du temple de Jérusalem, une diaspora est issue d'une dispersion forcée. C'est le cas de nombreuses diasporas résultant d'une catastrophe ou d'un génocide comme celles des Arméniens, des Assyro-chaldéens, des Grecs pontiques… Mais il n'est pas toujours possible de faire une distinction stricte entre les personnes qui migrent pour des raisons politiques et celles qui le font pour des raisons économiques. Il est des départs plus ou moins forcés en raison d'une oppression, d'une famine ou de conditions de vie jugées insupportables par ceux qui prennent la décision de migrer. En dehors de cas extrêmes, les motifs d'origine politique ou économique sont souvent mêlés ou concomitants. Par ailleurs, les très anciennes diasporas sont issues de plusieurs vagues migratoires dont les unes étaient plutôt d'origine politique, les autres plutôt d'origine économique. L'actuelle diaspora arménienne est issue du génocide de 1915-1916 mais elle a été précédée par une diaspora marchande, dont l'origine était à la fois politique et économique, celle de la nouvelle Djoulfa aux XVIIe et XVIIIe siècles, par exemple. La dispersion collective et forcée provoquée par un désastre de nature politique ou militaire alimente la mémoire collective.

Espace et territoire de diaspora doivent être appréhendés d'abord dans les pays d'accueil où le lien communautaire joue le rôle essentiel, puis dans le pays ou territoire d'origine, pôle d'attraction lié à une mémoire, et enfin à travers le système de relations internes à l'espace-réseau qui relie ces différents pôles. Le terme de diaspora a un usage très souvent plutôt métaphorique qu'instrumental. Des différents critères proposés par la plupart des auteurs, on peut en retenir quatre fondamentaux :

- La population considérée s'est dispersée dans plusieurs lieux et, en tout cas, dans plus d'un seul territoire non immédiatement voisin du territoire d'origine, sous la contrainte (désastre, catastrophe, famine, grande pauvreté).
- Le choix des pays et des villes de destination s'accomplit en conformité avec la structure des chaînes migratoires qui, par-delà les océans, relient les migrants à ceux qui sont déjà installés dans les pays d'accueil, ces derniers faisant figures, à la fois de passeurs vers la société d'accueil et le marché du travail et de gardiens de la culture ethnique ou nationale. Les structures familiales et communautaires (village ou ville d’origine) jouent un rôle essentiel.
- Cette population s'intègre dans les pays d'accueil sans s'assimiler, c'est-à-dire conserve une conscience identitaire plus ou moins forte liée à la mémoire collective du territoire, de la société d'origine et de son histoire. Cela implique l'existence d'une vie associative assez riche, d’un lien communautaire. Il s’agit d’une « communauté imaginée » qui s’appuie sur un récit collectif la rattachant à un territoire, une mémoire, une nation.
- Ces groupes de migrants (ou issus de la migration) dispersés conservent et développent entre eux et avec la société d'origine, lorsque celle-ci existe encore, des relations d'échanges multiples (hommes, biens de diverses natures, informations...) organisés sous la forme de réseaux. Cet espace réticulé relie des pôles non strictement hiérarchisés, même si certains d'entre eux sont plus importants que d'autres. Les relations sont plus souvent horizontales que verticales.

À cette conception de la diaspora communautaire, on oppose de plus en plus celle d’une diaspora hybride, qui se démarque très nettement de tout modèle centré.

La diaspora hybride a-centrée

Ce modèle hybride a été défini par Stuart Hall et Gilroy à partir de la diaspora noire des Amériques, en relation avec les approches post-modernes. Ces auteurs anglo-saxons se réfèrent à la philosophie de Deleuze et Guattari, à l’image du rhizome opposée à celle de la racine, c’est-à-dire à un monde de la dissémination et du métissage par opposition à un monde de la filiation et de l’héritage. Il n’existe pas de noyau dur identitaire ni de continuité ou de tradition comme dans le modèle communautaire mais des formations variables, en rupture, obéissant à une logique du métissage. Cette diaspora hybride s'organise autour d'un pôle racial et culturel dans lequel s'articulent plusieurs définitions de l'identité. Centrée sur la notion de négritude, l'originalité de cette diaspora tient d'abord dans le fait qu'elle n'a pas de filiation directe avec la ou les sociétés et le ou les territoires d'origine. Elle se singularise par l'ampleur continentale et la diversité de son (ou ses) territoire(s) d'origine : les côtes de l'Afrique occidentale et centrale comme point de départ de l'exode mais également l'arrière-pays continental très vaste et très difficile à définir, allant jusqu'à l'Éthiopie et le Soudan, voire l'Égypte.

La diaspora noire se définit en premier lieu par la pigmentation de la peau de sa population et pas uniquement par une culture, dont la définition et l'origine sont l'objet de débats et d'interprétations diverses. L'indétermination est importante à ce niveau en raison du vécu traumatique dans lequel s'est formée cette diaspora : la traite et l'esclavage des sociétés de plantation. Ces deux phénomènes fondateurs de la diaspora noire ont nivelé et brouillé les identités et cultures d'origine jusqu'à les faire partiellement disparaître de la conscience des populations concernées. Celles-ci se définissent davantage par leur condition sociale et leur « race », élément de visibilité dans leurs sociétés d'installation, que par leur identité et culture d'origine, et encore moins par leur nation, dont elles n'ont que peu (ou aucune) conscience.

Ce modèle de la diaspora hybride pourrait être appliqué aux Tsiganes. Comme les Noirs des Amériques, ceux-ci n’ont pas de territoire d’origine bien défini ou d’État-nation auxquels se référer. N’ayant conservé aucune mémoire du territoire d’où ils sont venus ni de l'éventuelle catastrophe qui a provoqué leur migration, la plupart des noms qu’ils se donnent ou qu’on leur donne se réfèrent aux régions où ils ont le plus longtemps séjourné : Gitans (la Petite Égypte dans le Péloponnèse), Rom en Europe centrale…

La comparaison avec la diaspora noire s’impose à travers la notion d’une communauté a-centrée, non unifiée par la transmission d’une tradition ou par une organisation politique mais caractérisée par la démultiplication non hiérarchisée de segments communautaires. La discrimination raciale et une tendance très forte à la ghettoïsation leur sont également communes, de même qu’une grande difficulté à s’extraire de la condition de prolétariat ou même de sous-prolétariat. L’absence de l’héritage culturel, qui valorise l’éducation si caractéristique des diasporas classiques, et la ségrégation socioculturelle n’ont pas permis leur entrée dans les classes moyennes. L’élite reste encore minoritaire.

Une diaspora est donc une construction communautaire et identitaire particulière, issue de plusieurs phases de dispersion ou de différents types de migrations et de la combinaison de plusieurs identités, liées aux différents pays d’accueil et au pays d’origine. Elle ne peut, en effet, être appréhendée comme un groupe ethnique ou ethno-national unique mais doit être vue comme une composition, variable selon la localisation de ses communautés, de plusieurs de ses éléments. L’approche comparative permet le mieux de saisir le phénomène diasporique.

Aux espaces des diasporas anciennes, on peut comparer ceux beaucoup plus récents de populations qui se sont dispersées à partir d'un État-nation et ont constitué un espace transnational à partir d'un champ migratoire. Ce type de phénomène s'est beaucoup développé dans la seconde moitié du XXe et se poursuit au XXIe siècle, en particulier à partir de pays moins développés qui envoient des migrants vers des pays économiquement plus avancés. On voit aujourd'hui apparaître de nouvelles formes de territorialités transnationales qui obéissent à d'autres logiques que celles des diasporas. Le terme de « communauté transnationale » est parfois utilisé en lieu et place de celui de diaspora.

La communauté transnationale

La notion de communauté transnationale renvoie à « des communautés composées d'individus ou de groupes établis au sein de différentes sociétés nationales, qui agissent à partir de références (territoriales, religieuses, linguistiques) et d’intérêts communs et qui s'appuient sur des réseaux transnationaux pour renforcer leur solidarité par-delà les frontières nationales » (Kastoryano, 2000 : 353). Elles apparaissent postérieurement à la formation de l’État-nation. Ce phénomène est présenté comme post-colonial et post-national parce qu'il résulte de l'émigration à partir d'États-nations territorialisés, qu'ils soient centralisés comme la Turquie ou fédéraux comme le Mexique. Il remet en cause les rapports entre territoire et État-nation, le concept même de citoyenneté et le principe de l'allégeance unique exigée des membres d'une même communauté politique. On se trouve en présence d'un nouvel espace de socialisation fondé sur des réseaux transnationaux qui relient pays d'origine et pays de résidence qui favorise la participation des immigrés à la vie des deux espaces nationaux. La communauté transnationale se structure par une action politique dans les deux pays. Elle fait circuler les idées, les comportements, les identités et autres éléments du capital social. Elle construit une identité qui lui est propre. « Le transnationalisme fait du pays d'origine un pôle d'identité, du pays de résidence une source de droits et du nouvel espace transnational un espace d'action politique associant ces deux pays et parfois d'autres encore » (R. Kastoryano, 2000 : 358). La dimension associative et organisationnelle en réseaux est fondamentale.

Les rapports de parenté sont à la base de toutes les autres relations sociales et économiques transnationales. Ainsi, les familles philippines et antillaises des États-Unis forment des réseaux familiaux transnationaux avec leur pays d’origine dont les noyaux sont féminins (elder daughters). Elles utilisent la plus grande facilité qu’ont les femmes pour obtenir des visas d’immigrants en tant qu’infirmières, domestiques ou enseignantes. Ces structures de parenté permettent une mobilisation plus souple des ressources humaines et économiques en dehors de toute régulation ou intervention étatique. Elles facilitent l’acquisition de travailleurs fidèles, fiables et bon marché, en même temps que la constitution d’une base familiale sécurisante dans le pays d’origine à partir de laquelle peuvent être mises en œuvre des stratégies de repli ou d’ascension sociale dans la société d’origine. Ces stratégies familiales passent d’une génération à l’autre. Elles permettent de faire fonctionner petites ou grandes entreprises et facilitent la circulation des capitaux. La vie associative apporte aux migrants une reconnaissance sociale et parfois politique aussi bien dans le pays d’installation que dans le pays d’origine. Par exemple, les enfants instruits des élites provinciales philippines développent toutes sortes d’activités transnationales pour maintenir et améliorer le statut de leur famille à la fois aux États-Unis et dans leur ville d’origine. Les associations de migrants exercent une influence politique aussi bien dans la société d’accueil que dans celle d’origine.

Les migrants construisent et maintiennent de multiples rapports sociaux entre leur société d'origine et celles de leur installation par-delà les frontières et leur situation ne peut être pleinement définie que dans le champ social formé entre leur pays d'origine et celui de leur installation. Dans cette optique, les citoyens d'un État-nation vivent dispersés à l'intérieur des frontières de divers autres États, mais lui appartiennent toujours socialement, politiquement, culturellement et souvent économiquement. Ces rapports se situent dans un espace associant des États centraux, capitalistiquement hégémoniques, et des États périphériques dominés. Les réseaux en toile d'araignée relient ces transmigrants dans le champ d'une construction de domination hégémonique entre ces divers États. L'identité des différents groupes sociaux doit être reconsidérée, dans la mesure où ils ne sont plus territorialisés ni inclus dans des espaces clairement délimités par des frontières, espaces non culturellement homogènes. Dans ce cas, les concepts de nation et de groupe ethnique ne se réfèrent plus à des entités stables, clairement délimitées. Les identités se définissent de plus en plus en opposition à des pouvoirs dominants et leurs frontières ne sont pas strictement définies. Elles se configurent en fonction de catégories hégémoniques, telles que la race ou l'ethnicité, et sont profondément impliquées dans les processus de constitution des États-nations. Nous devons donc nous situer dans une perspective de dépassement des catégories nationales et ethniques dominantes puisque ces populations migrantes ont commencé à bâtir des États-nations déterritorialisés, ce qui suppose une construction sociale différente de celle d'une diaspora.

Le rapport aux lieux et aux territoires dans un espace transnational

Aux espaces de diasporas, centrés ou non, on peut comparer les espaces des communautés transnationales qui se sont constituées dans la seconde moitié du XXe siècle à partir d’un champ migratoire construit en rapport avec un État-nation récent, tel que la Turquie, la Bolivie, Grenade, le Mexique, les Philippines, le Maroc, etc. Leur principale caractéristique est d’être très liés à cet État qui de son coté cherche à utiliser son champ migratoire pour devenir un État transnational, c’est-à-dire à avoir la plus forte interaction possible avec ses migrants qu’il s’efforce de conserver comme citoyens, même si ceux-ci sont dotés d’un statut particulier. Ces espaces transnationaux n’ont pas la profondeur historique des espaces de diaspora. Ces derniers ne doivent pas leur existence ou leur organisation à tel ou tel État-nation mais souvent préexistent à ces formes étatiques ou encore les ont créées. Certains Etats-nations tentent de maîtriser ce qu’ils considèrent comme leur diaspora mais le propre de cette dernière est de vouloir conserver son organisation et son autonomie, y compris dans les cas où elle entretient des rapports privilégiés avec un État-nation « d’origine ».

Telle est la différence essentielle entre une diaspora et une communauté transnationale. La première a une existence propre, en dehors de tout État, s’enracine dans une culture forte (religion, langue…) et des temps longs ; elle a créé et développé ses réseaux communautaires et associatifs. La seconde est née de la migration de travailleurs qui conservent leurs bases familiales dans l’État-nation d’origine et circulent entre cette base et un ou plusieurs pays d’installation. Ils maintiennent un ancrage fort avec leur lieu d’origine et un lien de citoyenneté ou institutionnel avec leur pays d’origine. Dans une diaspora, cet ancrage et ce lien ont très souvent disparu à la suite d’une catastrophe ou bien ont été entièrement recréés avec le temps. Le transmigrant est beaucoup trop dépendant de son État-nation d’origine et de celui de son pays d’accueil pour s’autonomiser et devenir créateur comme « l’être en diaspora ». Le groupe social auquel il appartient se limite le plus souvent à sa communauté villageoise ou urbaine d’origine et au réseau transnational de ses migrants, tandis que l’être en diaspora a le sentiment d’appartenir à une nation en exil dispersée à l’échelle mondiale et d’être le porteur d'un idéal.

Dans le modèle de l'« autochtonie », du toujours ici sur lequel se fonde l'État-nation moderne, l'identité s'élabore en relation étroite avec le lieu au cours d'une histoire plus ou moins longue. Au contraire, dans la diaspora, l'identité préexiste au lieu et cherche à le re-créer, à le remodeler, pour mieux se reproduire. L'individu ou la communauté en diaspora se trouvent dans des lieux qu'ils n'ont pas produits et qui sont eux-mêmes porteurs d'autres identités. Ils vont donc chercher à créer au sein de ces lieux un espace qui leur soit propre et qui renvoie ou se réfère à d'autres espaces, ceux au sein desquels s'est constituée leur identité, celle de leurs parents, de leurs ancêtres, leurs lieux d'origine. La déterritorialisation s'accompagne ou est suivie d'une reterritorialisation.

Dans une communauté transnationale, seul existe vraiment le lieu d'origine vers lequel l'individu est tout entier orienté, alors que son lieu d'installation est plus ou moins provisoire, toujours perçu comme un lieu de passage et non pas d'investissement personnel ou de reterritorialisation. Ce rapport aux lieux et aux territoires fait toute la différence entre la diaspora et les autres formes de mobilité ou de transnationalité.

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