La frontière ou l'invention des relations internationales

Par Karoline Postel-Vinay
Comment citer cet article
Karoline Postel-Vinay, "La frontière ou l'invention des relations internationales", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 28/01/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/la-frontiere-ou-linvention-des-relations-internationales

L'histoire de la frontière nationale en Europe, si on en suit le développement depuis la guerre de Trente Ans (1618-1648) jusqu'au traité de Maastricht (1992), pourrait être comparée à un drame en trois actes : I/ naissance de la souveraineté stato-nationale qui fait de la frontière l'instrument de la régulation pacifique, II/ développement des nationalismes qui cristallise sur la frontière les forces de rivalité et de destruction, III/ ambition supranationale transformant la frontière en un site de gestion de la gouvernance européenne. Les trois décennies qui ensanglantèrent l'Europe pendant la première moitié du XVIIe siècle engendrèrent donc la volonté de mettre en place un mécanisme durable de prévention des conflits, connu sous le nom de Paix de Westphalie. Si celle-ci ne fixa pas de manière irrévocable le tracé des lignes de partage territoriales, elle donna un sens nouveau aux frontières internationales en affirmant le principe de souveraineté absolue des États-nations établis à l'intérieur de celles-ci. Par la suite, l'épanouissement de l'idée de nation, héritée de la Révolution française, puis celui de libération nationale et, enfin, l'irruption des nationalismes à travers le continent européen durant le long XIXe siècle, transformèrent progressivement la signification de la frontière. Ainsi la demande de reconnaissance de la souveraineté devint plus revendicative, souvent jusqu'au point de déborder du territoire qui était censé la contenir. Il faudra les ravages croissants de l'affrontement franco-allemand pour pointer les effets périlleux pour la paix en Europe et au-delà, de l'excessive sacralisation de la frontière internationale. Il aura fallu ces traumatismes collectifs majeurs pour considérer que ces barrières territoriales étaient potentiellement toxiques, et pour estimer par ailleurs qu'elles pouvaient aussi générer leur propre antidote.

Alors que la mise en place des frontières comme garantes des souverainetés nationales fut au coeur de l'élaboration de la Paix de Westphalie, l'utilisation de ces frontières pour l'expression de la puissance étatique devint la source de guerres de plus en plus monstrueuses. L'idée qu'un sentiment post-nationaliste, à défaut de post-national, collectivement partagé à l'échelle de l'Europe, serait la seule réponse à un tel danger, s'exprima bien avant que les conflits les plus destructeurs se déclenchent inexorablement. Rédigeant l’introduction d’un guide de l'Exposition universelle de 1869, Victor Hugo rêvait déjà à la possibilité d'un dépassement des frontières comme promesse de paix durable. « Au XXe siècle, annonçait l'écrivain et homme politique, il y aura une Nation extraordinaire ». « Cette Nation, poursuivait-t-il, sera grande, libre, illustre, riche, pensante » et surtout « pacifique et cordiale au reste de l'Humanité ». En effet : « une bataille entre Italiens et Allemands, entre Anglais et Russes, entre Prussiens et Français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre Picards et Bourguignons. Elle considérera le gaspillage du sang comme inutile ». Cette Nation hors du commun, révélait enfin Victor Hugo, serait au XXe siècle l'Europe et deviendrait au cours des siècles suivants l'Humanité tout entière.

Ce texte visionnaire comportait en réalité deux hypothèses : d'une part la constitution d'une Europe pacifiée passait par la relativisation, si ce n'est l'extinction des nationalismes et donc une désacralisation de la frontière nationale et, d'autre part, ce modèle pacifique européen devait se répandre à travers la planète pour devenir celui de l'ensemble des sociétés humaines. Ces deux hypothèses sont également présentes dans le discours historique de Robert Schuman annonçant, en 1950, la création d'une Haute autorité pour gérer collectivement la production franco-allemande du charbon et de l'acier. « L'Europe n'a pas été faite, nous avons eu la guerre » disait le ministre français des Affaires étrangères. Mais l'enjeu du pacifisme européen, précisait-il dès le début de son intervention, ne se limitait pas au continent ; il en allait de « la paix mondiale ». La trajectoire historique du statut de la frontière internationale au sein des sociétés européennes est faite d'expériences internes, propres à l'Europe, et elle est aussi chargée de la conviction, tout du moins chez les élites, que les dites expériences auraient une signification universelle. Or, comme on va le voir, l’expérience des nations situées hors d’Europe est très différente, en particulier pour celles qui, précisément, ont subi l’impérialisme européen. D’une certaine façon, l'eurocentrisme aura été inhérent aux projections, tout au long des siècles, des modes de faire et de pensée européens sur l'ensemble du globe, et l'on peut facilement en traquer l'héritage dans de multiples sphères. C'est un peu le sens de la quête de l'historien Dipesh Chakrabarty dans son entreprise de « provincialisation » de l'Europe (Chakrabarty, 2009). Mais pour ce qui est de la signification de la frontière dans l’ordre mondial, il n’est probablement pas très utile de dénoncer à nouveau ce travers en soulignant la confusion qui a pu être faite entre l’expérience spécifique européenne de sublimation des frontières, et un destin global d’un monde « sans murs ». En revanche on ne peut comprendre le décalage et les malentendus existant entre Européens et non-Européens à ce sujet, si on ne mesure pas d’abord la particularité du cheminement fait par les premiers. Pour les Européens, le principe de la frontière, originellement porteur de stabilité, est devenu fauteur de troubles, et a donc du être réinventé. Ils ont pu célébrer, au lendemain de la guerre froide, l’émergence d’un monde où apparemment l’interne n’était plus distinct de l’externe. Ils ont chargé cette célébration d’une signification liée à une histoire qui, en réalité, leur était singulière. Ce faisant ils ont donné une légitimité à l’idée d’un ordre international, celui de la mondialisation, qui pratiquement par définition remet en cause les frontières. Cette idée s’est largement imposée à l’échelle planétaire. Mais le consensus discursif sur la gouvernance globale ne doit pas faire perdre de vue que, pour nombre de nations non-européennes, pour des raisons historiques qu’on va rappeler, l’affaiblissement des frontières constitue un coût politique avant d’être un progrès.